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Press Release . Communiqué de presse
(Exclusively for the use of the media. Not an official document)
La Haye, 27 novembre 2001
JD/S.I.P/640-f
Veuillez trouver ci-dessous le texte intégral de l’allocution
prononcée le lundi 26 novembre 2001 par le Président Jorda devant
l’Assemblée Générale des Nations Unies.
ALLOCUTION DE S.E. LE JUGE CLAUDE JORDA, PRESIDENT
DU TRIBUNAL PÉNAL INTERNATIONAL POUR L’EX-YOUGOSLAVIE, DEVANT L’ ASSEMBLÉE
GÉNÉRALE DES NATIONS UNIES
M. le Président, Excellences, Mesdames et Messieurs
les Ambassadeurs, Mesdames et Messieurs,
C’est un grand honneur pour moi de prendre à nouveau
la parole devant votre prestigieuse Assemblée à l’occasion de
la présentation du huitième rapport annuel du Tribunal international.
Je tiens tout d’abord à vous exprimer ma profonde gratitude
pour l’appui que vous avez toujours apporté à notre institution.
Il y a déjà deux ans les juges m’avaient accordé
leur confiance en me portant à la présidence du Tribunal international.
Je suis très honoré de leur décision de me la renouveler
et m’emploierai à en être digne. Ainsi serai-je en mesure de poursuivre
l’œuvre de réforme entamée lors de mon précédent
mandat.
Permettez-moi de partager avec vous ma satisfaction quant à
la situation du Tribunal international : elle a favorablement évolué
depuis deux ans. D’une part, en effet, de nombreuses arrestations ont eu lieu,
de nombreux jugements ont été rendus et plusieurs nouveaux procès
se sont ouverts, et d’autre part, le mouvement de réforme que nous avions
engagé en janvier 2000 n’a cessé de s’intensifier et commence
à porter ses premiers fruits.
Je demeure néanmoins préoccupé par deux
difficultés qui constituent à mon sens des obstacles à
l’établissement d’une paix profonde et durable dans les Balkans et ne
peuvent être résolues sans votre collaboration active. Le premier
problème, sur lequel j’avais déjà appelé votre attention
l’année passée, tient au fait que de nombreux accusés -
hauts responsables politiques et militaires - sont toujours en liberté
alors qu’ils auraient sérieusement attenté par leurs actions criminelles
à l’ordre public international et mis ainsi en danger la paix et la sécurité
dans les Balkans. La seconde difficulté réside dans la nécessité
d’adapter l’accomplissement de la mission du Tribunal international aux bouleversements
politiques qui se sont dernièrement opérés tant en ex-Yougoslavie,
notamment avec l’arrestation de Slobodan Milosevic, que sur la scène
internationale, avec les événements dramatiques du 11 septembre
2001 qui ont fait de la lutte contre le terrorisme une nouvelle priorité
de la communauté internationale.
Je vous donnerai en guise d’introduction un bref aperçu
de la situation actuelle du Tribunal international et évoquerai dans
un second temps les réformes que nous avons lancées pour juger
dans des délais raisonnables tous les accusés qui sont en détention.
Je ferai ensuite le point sur l’état de la coopération entre le
Tribunal international et les Etats des Balkans. Je présenterai enfin
les perspectives du Tribunal international pour les années à venir
et les grandes lignes d’action que je souhaiterais entreprendre pour mener le
plus rapidement à son terme la mission que vous nous avez confiée.
1- Le Tribunal fonctionne désormais à pleine
capacité.
Les arrestations et redditions volontaires ont considérablement
augmenté au cours de l’année écoulée. Cinquante accusés
sont actuellement détenus à La Haye. Il en a résulté
une intensification importante de l’activité des Chambres. En effet,
pendant les 12 derniers mois, les Chambres de première instance
ont prononcé 6 jugements au fond concernant 17 accusés et rendu
un très grand nombre de décisions en cours de procédure
lesquelles sont, comme vous le savez, longues et complexes. Elles ont analysé
plusieurs centaines de dépositions de témoins et plusieurs milliers
de documents. Pour ne vous citer qu’un seul exemple, lors du procès de
Dario Kordic - qui a duré 20 mois - les juges ont prononcé,
outre le jugement final, une centaine de décisions en cours d’instance.
Quant à la Chambre d’appel, ses juges ont délivré
une trentaine d’arrêts interlocutoires et 3 arrêts au fond concernant
7 accusés. Sa jurisprudence a connu des développements majeurs
et s’est consolidée sur des points essentiels de la procédure
pénale internationale et du droit humanitaire.
Le Greffier du Tribunal international s’est, pour sa part,
acquitté de ses fonctions de gestion des activités judiciaires
et a fait le meilleur usage des crédits que vous avez généreusement
alloués au Tribunal et sans lesquels celui-ci ne pourrait réaliser
sa mission.
2- La coopération internationale quant à l’arrestation
des accusés et à la collecte des preuves qui ne cesse de se développer
doit encore se confirmer.
Cette évolution est notamment le fruit de la collaboration
accrue de tous les Etats membres qui ont plus largement participé à
l’arrestation des accusés et à la collecte des preuves, ce dont
je me félicite vivement. Car, dois-je le rappeler, le Tribunal international
ne dispose pas de forces de police propres pour faire exécuter ses décisions.
Il doit donc pouvoir compter sur le soutien sans faille de tous les Etats que
vous représentez.
A cet égard, certains changements politiques qui se
sont récemment produits dans les Balkans sont encourageants. En effet,
l’arrestation et le transfert de Slobodan Milosevic en juin dernier à
La Haye témoignent de la volonté des autorités de la Serbie
de se conformer à ses obligations internationales résultant de
la résolution 827 du Conseil de sécurité et de l’article
29 du Statut du Tribunal international. De même, il est résulté
de l’avènement il y a presque deux ans d’un pouvoir démocratique
en République de Croatie une coopération accrue entre cet Etat
et le Tribunal international.
Toujours est-il que ces nouveaux élans de coopération
encore trop irréguliers doivent aussi se confirmer à l’égard
de tous les accusés. Ils doivent également se développer
en matière d’exécution des peines, puisque, comme le prévoit
le Statut, ce sont les Etats membres qui doivent accueillir les condamnés.
3- Le mouvement de réforme qui s’intensifie commence
à porter ses premiers fruits.
Cette année aura été incontestablement
marquée par la mise en œuvre des réformes initiées il y
a deux ans par les juges du Tribunal international, avec votre soutien, en vue
de remplir avec encore plus de célérité le mandat qui nous
a été confié par la communauté des nations.
Les réformes comportent des aspects à la fois
externes, requérant des moyens matériels et humains supplémentaires
de la part des Nations Unies, et internes, nécessitant de repenser en
profondeur les structures et méthodes de fonctionnement du Tribunal international.
A ce titre, permettez-moi de vous rappeler les trois objectifs principaux que
ces réformes poursuivent. Elles doivent tout d’abord assurer l’accélération
de la phase préalable au procès. Elles visent ensuite à
augmenter la capacité de jugement du Tribunal international en mettant
à sa disposition une réserve de juges ad litem qui sont
appelés à siéger dans des affaires déterminées.
Elles ont enfin pour but de rendre les procédures mieux adaptées
aux impératifs de rapidité du Tribunal international, notamment
par le renforcement des pouvoirs du juge à l’audience (fixation du nombre
de témoins appelés à la barre, détermination de
la durée de présentation des moyens de preuve,…).
Les réformes se sont notamment concrétisées
dans la résolution 1329 du Conseil de sécurité. Celui-ci
a en effet approuvé la création d’un groupe de juges ad litem
le 30 novembre 2000 et amendé le Statut du Tribunal international
à cet effet.
De plus, dans l’optique d’assurer une meilleure coordination
dans l’élaboration des priorités judiciaires entre les différents
organes du Tribunal international - les Chambres, le Bureau du Procureur et
le Greffe - et une meilleure gestion des ressources, un conseil de coordination
et un comité de gestion ont également été créés
en janvier 2001.
D’autres réformes visant principalement à l’amélioration
du fonctionnement des Chambres d’appel des deux Tribunaux internationaux sont
actuellement en cours de réalisation. De façon générale,
il s’agit de doter ces Chambres de tous les outils nécessaires pour faire
face à l’accroissement considérable de leur charge de travail
et assurer une plus grande uniformité des jurisprudences des deux Tribunaux
internationaux.
Enfin, le Tribunal international devrait être prochainement
doté d’un véritable organe de défense. L’équilibre
du procès, qui est l’une des préoccupations quotidiennes des juges
depuis la création du Tribunal, nécessite, au-delà de la
présence, qui est déjà une réalité, d’avocats
à la barre, une organisation de ceux-ci garantissant leur indépendance
et leur déontologie. Ce barreau devrait voir le jour dès l’année
2002 une fois réalisées les consultations nécessaires,
notamment celles des avocats.
L’adoption progressive de ces réformes s’est accompagnée
d’une intensification de l’activité judiciaire du Tribunal international.
En effet, les six premiers juges ad litem - invités à rejoindre
le Tribunal international au début du mois de septembre 2001 - ont immédiatement
commencé à siéger dans trois nouveaux procès. Ainsi,
pour la première fois de son histoire, le Tribunal international mène
quatre procès simultanés. De plus, dès le mois de janvier
2002, trois nouveaux juges ad litem siégeront au Tribunal international,
portant à neuf le nombre total de juges ad litem. Comme je vous
l’avais annoncé l’année dernière, six affaires seront alors
traitées quotidiennement et simultanément par les Chambres de
première instance, ce qui permettra de doubler la capacité de
jugement du Tribunal international et d’achever les procès de première
instance à l’horizon de l’année 2007 (sous réserve bien
sûr que tous les accusés soient arrêtés sans délai).
4- Le mouvement de réforme devrait s’accompagner de
l’arrestation de tous les accusés et de la réorientation des priorités
judiciaires du Tribunal international.
L’espoir de réaliser au plus vite notre mission que
suscite la mise en œuvre de ces réformes ne doit pas nous faire oublier
que plusieurs accusés - hauts responsables politiques et militaires -
sont toujours en liberté. Certains d’entre eux séjournent en toute
impunité en République fédérale de Yougoslavie,
et d’autres se sont réfugiés sur le territoire de la Republika
Srpska alors que ses autorités affirment vouloir coopérer
avec le Tribunal international.
Or ce sont les individus ayant exercé des hautes fonctions
politiques ou militaires qui doivent répondre en priorité de leurs
actes devant le Tribunal international lequel a été érigé
entre autres comme un garant de la paix et de la sécurité dans
les Balkans. De plus, si ceux-ci ne sont pas tous rapidement arrêtés,
la mission du Tribunal international ne pourra être accomplie dans les
délais envisagés.
Cette espérance ne doit pas non plus masquer le fait
que des changements politiques importants se sont dernièrement opérés
dans les Balkans ainsi que sur la scène internationale. Changements politiques
qui nous invitent à réfléchir de concert aux priorités
futures à accorder au Tribunal international.
En effet, les Etats de l’ex-Yougoslavie, plus enclins qu’auparavant
à l’ouverture démocratique, revendiquent avec de plus en plus
d’insistance le droit légitime de juger eux-mêmes les criminels
qui se trouvent sur leur territoire. Simultanément, ils proposent même
la mise en place de commissions vérité et réconciliation.
Parallèlement à ces changements dans les Balkans,
la lutte contre le terrorisme qui retient aujourd’hui prioritairement l’attention
de la communauté internationale doit nous inciter plus que jamais à
mener rapidement notre mission à son terme. Ce d’autant plus que des
voix commencent à s’élever dans les opinions publiques pour contester
la légitimité et la crédibilité du Tribunal appelé
à juger des crimes, pour certains, vieux de plus de 10 ans.
En outre, avec la mise en place de la future Cour pénale
internationale, les Etats se mobiliseront certainement davantage pour faire
en sorte que nous terminions notre mandat au plus vite et éviter ainsi
de devoir supporter les énormes coûts financiers que représente
le fonctionnement simultané de trois instances pénales internationales.
Ces bouleversements doivent nous inciter à repenser
ensemble les priorités judiciaires à assigner au Tribunal international
pour les années à venir. Certes, nous pouvons encore procéder
à d’autres réformes pour accélérer davantage les
procès. Je vais d’ailleurs m’y employer activement au cours de ce nouveau
mandat. Mais force est de constater que tout le déroulement de la procédure
- de la mise en état des affaires à l’ arrêt d’appel - a
déjà fait l’objet d’améliorations importantes et ne peut
plus être sensiblement modifié sans remettre en cause les caractéristiques
principales du procès pénal international telles que consacrées
dans le Statut.
Dans cette optique, je tiens tout d’abord à me faire
l’écho des préoccupations de l’ensemble des juges des deux Tribunaux
internationaux qui se sont réunis, en présence du Représentant
du Secrétaire général des Nations Unies, à Dublin,
au mois de septembre dernier, et se sont interrogés sur le bilan et les
perspectives de leur mission au terme de huit années d’activités.
Ils ont examiné de façon critique les règles juridiques
dont ils disposaient pour accomplir leur mission et se sont demandés
si le Tribunal ne devait pas - comme l’y invite d’ailleurs la résolution
1329 du Conseil de sécurité (30 novembre 2000) - s’orienter
encore davantage vers la poursuite des crimes les plus attentatoires à
l’ordre public international, principalement ceux commis par les grands chefs
militaires et hauts fonctionnaires. A cet égard, je tiens à rendre
tout spécialement hommage à la politique sélective des
poursuites engagée par Madame Del Ponte, Procureur du Tribunal international,
qui partage l’essentiel de nos préoccupations à ce sujet et ne
manquera pas d’en faire part prochainement aux membres du Conseil de sécurité.
Il nous a également semblé opportun de réfléchir
à de nouveaux moyens d’encourager la « délocalisation »
de certaines affaires - c’est-à-dire le jugement de celles-ci par les
juridictions des Etats de l’ex-Yougoslavie. En plus d’alléger la charge
de travail du Tribunal international, le renvoi de certaines affaires devant
les juridictions nationales devrait rendre le jugement de celles-ci plus transparent
à l’égard des populations locales et contribuer plus efficacement
à la réconciliation entre les peuples des Balkans. Mais si nous
décidons de nous engager plus avant dans cette voie, nul doute qu’il
sera de notre responsabilité de veiller à ce que ces juridictions
jouissent des moyens nécessaires pour accomplir leur mission de justice
en toute indépendance et impartialité, dans le respect des principes
de droit international humanitaire et de protection des droits de l’homme. Il
sera ainsi de notre devoir de faire en sorte que la « délocalisation »
progressive d’affaires de moindre importance pour le Tribunal international
ne s’accompagne pas de l’impunité des criminels de guerre; des procès
qui de procès n’auront que le nom. N’oublions jamais la voix des victimes
qui jusqu’alors ont fait confiance au Tribunal.
Il incombera donc d’abord à la communauté internationale
de participer plus activement et plus promptement à la reconstruction
du système judiciaire des pays de l’ex-Yougoslavie. En effet, tout processus
de « délocalisation » ne peut se faire que dans le cadre d’un
système judiciaire recréé sur des bases démocratiques,
ce qui suppose, entre autres, le développement de programmes de formation
des magistrats locaux, et peut-être également, l’envoi de juges
et d’observateurs internationaux.
C’est dans cette même perspective que j’ai soutenu, au
nom du Tribunal international, l’institution d’une commission vérité
et réconciliation en Bosnie-Herzégovine. Il s’agit là à
mes yeux d’un mécanisme complémentaire à l’action du Tribunal
international, essentiel à la reconstruction de l’identité nationale
de ce pays.
Je conclurai cette présentation en vous disant qu’à
l’orée de son troisième mandat, le Tribunal international ne saurait
faire l’économie d’une réflexion plus approfondie sur le sens
et la portée de la mission que vous lui avez confiée.
L’ensemble des juges et moi-même nous sommes livrés
à cette réflexion. Je peux vous affirmer que nous sommes plus
que jamais déterminés pour tout mettre en œuvre - dans la mesure
des moyens dont nous disposons, qu’ils soient procéduraux ou organisationnels
- afin de répondre aux attentes de la communauté internationale
et voir se profiler la fin de notre mandat. Mais il convient de prendre conscience
que les juges ne détiennent pas toutes les clefs pour y parvenir :
certaines d’entre elles, comme les arrestations et les preuves, sont entre les
mains des Etats, d’autres sont détenues par le Bureau du Procureur et
d’autres encore appartiennent aux organisations internationales.
Sachez néanmoins que nous avons constamment à
l’esprit le fait que dans l’accomplissement de la mission que vous nous avez
confiée, la voix des victimes et la réconciliation entre les peuples
doivent guider nos réflexions comme elles doivent guider vos décisions.
Car s’il est vrai que l’on ne peut avoir de paix sans justice, je ferai miens
les mots d’un philosophe qui disait qu’une société ne peut vivre
indéfiniment fâchée avec elle-même, et j’ajouterai
que c’est à cette fin que tend le Tribunal international : comprendre
le passé pour mieux préparer l’avenir.
Je vous remercie de votre attention.
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