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Press Release
. Communiqué de presse
(Exclusively for the use of the media. Not an official document)
La
Haye, 20 juin 2000
SB / S.I.P/ 512-f
Veuillez
trouver ci-dessous le texte intégral de l’allocution prononcée
le 20 juin 2000, à New York, par le Président Jorda devant le
Conseil de Sécurité.
ALLOCUTION
DE S.E. MONSIEUR CLAUDE JORDA,
PRÉSIDENT
DU TRIBUNAL PÉNAL INTERNATIONAL POUR L’EX YOUGOSLAVIE, DEVANT LE CONSEIL
DE SÉCURITÉ
Monsieur
le Président, Madame et Messieurs les Ambassadeurs, Représentants
permanents auprès des Nations Unies et Membres du Conseil de sécurité,
Permettez-moi
tout d’abord de vous exprimer toute ma gratitude pour l’honneur que vous me
faites en me donnant l’occasion de vous entretenir de la situation du Tribunal,
que j’ai l’honneur de présider depuis le mois de novembre dernier. J’y
vois une fois de plus la marque du constant intérêt que vous portez
à nos travaux.
Quelques
quinze jours après avoir reçu et entendu le Procureur, Madame
Del Ponte, il ne vous étonnera pas que mon intervention portera davantage
sur les préoccupations qui sont celles des Juges; encore qu'il soit bien
vrai que tout ce qu'entreprend le Procureur a une nécessaire incidence
sur le cours des procès et par conséquent sur le travail de ces
derniers.
L’activité
des Juges étant au centre de l’institution, c’est essentiellement de
la situation d’ensemble de celle-ci dont je souhaiterais vous entretenir aujourd’hui.
Je le ferais à partir d’un Rapport sur le fonctionnement du Tribunal,
que j’ai eu l’honneur de déposer le 12 mai dernier auprès du Secrétaire
général, et qui a pour objet d’exposer les mesures à moyen
et à plus long terme de nature à améliorer le fonctionnement
de notre Tribunal.
Pourquoi
vouloir améliorer, voire réformer le TPIY? Dans le document qui
vient au support de nos propositions, - et qui vous a été distribué
- vous avez pu trouver nombre de réponses à cette question. Je
me bornerai donc à mettre l’accent sur certains points les plus saillants
et les plus propres à enrichir votre réflexion.
Nous
disons que le moment est venu de formuler des propositions visant à rendre
plus efficace notre Tribunal. En ce sens nous nous situons dans le droit fil
des objectifs qui étaient ceux du Groupe d’experts mandaté par
le Secrétaire général à l’effet d’évaluer
l’efficacité des activités du Tribunal suite à la résolution
du 18 décembre 1998. Les travaux, très importants et très
fructueux de ce Groupe, ont donné lieu à nombre de recommandations
(46 au total) particulièrement pertinentes. Vous le savez, le Tribunal
tire un plein profit de ces recommandations. Beaucoup d’entre elles sont déjà
réalisées ou en voie d’être exploitées.
Alors,
penserez vous, ou me direz vous pourquoi un nouveau rapport, pourquoi de nouvelles
propositions? C’est que la perspective adoptée ici est différente
et par-là même complémentaire.
Le
travail de réflexion et d’analyse accompli est un travail spécifiquement
judiciaire. Il s’agit du regard des Juges sur l’activité du Tribunal.
Mais il s’agit aussi et surtout de leur première tentative pour se projeter
dans l’avenir à partir d’une évaluation critique de leur activité
proprement judiciaire. Ce rapport ne rend pas caduc celui du Groupe d’experts.
Il en est en quelque sorte le prolongement. Il en est la facette prospective.
La
conclusion à laquelle nous sommes arrivés est qu’il conviendrait,
sur certains points tout au moins, de réformer le Tribunal Pénal
International pour l’ex-Yougoslavie. Et s’il faut le reformer c’est parce qu’il
est en passe de réussir la mission, ou plutôt les missions qui
lui ont été confiées en 1993 par le Conseil de sécurité.
Derrière
cet apparent paradoxe, se profile un certain nombre de réalités
qu’il convient de prendre en compte pour mesurer la nécessité
de faire passer irrévocablement cet instrument historique de justice
internationale, de l’âge de la reconnaissance formelle à celui
de la crédibilité universelle, la seule importante pour qui recherche
le véritable progrès des Droits de l’Homme.
Souvenons-nous.
En 1993 votre Conseil de sécurité alarmé depuis le début
du conflit dans les Balkans par les graves violations du droit international
humanitaire qui se commettaient sur le territoire de l’ex-Yougoslavie - notamment
les tueries massives et la pratique du «nettoyage ethnique - et suite à
de nombreuses résolutions, beaucoup d'entre elles restant infructueuses,
prenait une décision sans précédent. Recourant aux moyens
qui lui sont propres au titre du Chapitre VII de la Charte, et sous l'impulsion
du Secrétaire général, le Conseil de sécurité
décidait le 22 février 1993 que la création d'un Tribunal
pénal international constituait une mesure pour maintenir ou rétablir
la paix et la sécurité internationale (Rapport du Secrétaire
général présenté le 3 mai 1993) dans cette région
du monde.
Plus
de six ans après sa création le Tribunal a-t-il répondu
aux attentes placées en lui? En d’autres mots, a-t-il rempli les missions
qui lui étaient imparties?
Que
l’on essaye de s’abstraire du scepticisme ambiant qui a entouré les premiers
pas de cette institution qui n’avait pas de réel précédent,
il est utile de rappeler à cet égard que le Tribunal s’est mis
en place alors que le conflit perdurait et que les dirigeants, acteurs principaux
du conflit, étaient - et sont toujours pour certains - à la tête
de leurs pays. De même, on peut objectivement constater que le Tribunal
a répondu à nombre d’espoirs placés en lui. On ne peut
toutefois, dissimuler les difficultés rencontrées qui sur plusieurs
points interdisent à celui qui vous parle de céder à toute
forme d’autosatisfaction.
Tout
au contraire c’est à partir d’un constat sans concession qu’il convient
de suggérer des pistes de réforme pour transformer l’ébauche
d’une réussite en un pas décisif et irréversible dans le
progrès du droit international humanitaire.
Juger
les responsables de la purification ethnique et rendre justice aux victimes,
prévenir la récidive et travailler pour qu’un jour un révisionnisme
aveugle ne vienne réécrire l’Histoire: telle était, et
telle est toujours, la tâche immense confiée en novembre 1993 aux
onze juges des cinq continents élus par l’Assemblée Générale
des Nations Unies.
Soyons
clairs: la création du Tribunal n’a pas évité la récidive.
La chute de l’enclave de Srebrenica, et plus tard, les milliers d’albanais chassés
du Kosovo, demeurent comme une brûlure au cœur de ceux qui croient à
la vertu exemplaire de la justice. Peut-être, cette arme n’est-elle pas
à elle seule suffisante ou est-elle trop balbutiante encore, pour extraire
par sa seule menace les relents exacerbés du nationalisme, tout au moins
dans cette région du monde.
Etablir
la vérité des événements et prévenir tout
révisionnisme est une finalité sous jacente à toute justice
criminelle internationale et tout particulièrement à celle qui
s’exerce à La Haye. Sur ce point beaucoup a été accompli.
Les atrocités commises, les plans qui les ont inspirées, ne sont
plus seulement relatés par les médias, ou décrits par des
commissions d’experts toujours sujets à polémique. Ces faits sont
entrés dans le domaine de la preuve judiciaire incontournable. Vukovar,
Sarajevo, Srebrenica, et tant d’autres lieux de cruauté, sont devenus
des sites judiciaires à travers le procès des accusés majeurs,
qui en ont été les acteurs.
Poursuivre
et juger les responsables telle est néanmoins la raison d’être
majeure de toute juridiction criminelle. Mais s’agissant d’une justice aussi
extraordinaire que celle qui s’exerce à La Haye, et parce qu’elle concerne
les plus grands crimes commis contre l’Humanité, elle se doit d’être
tout particulièrement exemplaire. Elle doit être conforme aux standards
les plus élevés du droit international humanitaire, tant à
l’égard des victimes qu’à l’égard de l’accusé. En
un mot elle doit faire progresser ce droit qui est en pleine et constante émergence.
S’agissant
du bilan strictement judiciaire, et en tenant compte du contexte dans lequel
est née cette institution, il faut être un observateur peu impartial
ou bien partisan - il en existe encore beaucoup - pour ne pas créditer
le Tribunal d’un certain nombre d’avancées. Parti strictement de rien
(aucun corps de règles juridiques ou procédurales, aucune logistique,
pas de budget, pas de local, pas d’accusé) le Tribunal a, en l’espace
de six années, adopté plusieurs règlements et directives
dont le Règlement de procédure et de preuve, le Règlement
sur la détention préventive et la Directive relative à
la commission d’office de Conseil de la défense. Il a mis en place son
quartier pénitentiaire ainsi que son unité de victimes et de témoins.
Le Tribunal a inculpé 96 personnes, dont 36 sont actuellement en détention,
prononcé 16 jugements au fond et rendu plusieurs centaines de décisions
interlocutoires et d’ordonnances de diverse nature. Mais il a surtout démontré,
ce qui est essentiel à mes yeux, le caractère faisable et opérationnel
d’une institution judiciaire internationale.
Pourtant
le temps parait venu de s’interroger sur l’avenir du Tribunal et d’essayer d’anticiper
nombre de difficultés qui, si elles n’étaient appréhendées
et résolues, pourraient mettre en péril l’accomplissement de ses
missions et compromettre jusqu’à sa raison d’être.
Le
moment nous parait opportun. Le Tribunal est à un tournant de son histoire.
Sa réussite même, comme nombre de facteurs internes ou périphériques,
conduisent à proposer un certain nombre de mesures à ceux qui
ont la charge politique de décider en fin de compte de son devenir.
D’abord
des changements politiques importants se dessinent, voire s’accélèrent
dans la Région des Balkans, dont il convient de mesurer l’impact. Ensuite,
d’autres données doivent être prises en considération. Le
soutien de plus en plus affirmé de la communauté internationale
qui, répondant à nos appels incessants, a fait en sorte que nous
soit apporté un concours toujours plus actif dans les arrestations, lesquelles
de ce fait sont en nombre croissant et régulier. Le Tribunal est donc
désormais confronté à la gestion «du quantitatif» sans
qu’il lui soit possible de renoncer au caractère exemplaire «et qualitatif»
de ses procédures. Mais pour autant qu’ils se veulent exemplaires, nos
procès n’en sont pas moins de plus en plus complexes au fur et à
mesure que des questions et des problèmes, sans solution préexistante
en droit pénal international, se posent aux juges.
Il
convient également d’intégrer les perspectives du Bureau du Procureur,
c’est-à-dire la politique pénale qui sera suivie dans les mois
voire les années à venir. Ce sont plusieurs dizaines d’enquêtes
en cours, qui ajoutées à celles déjà menées
et abouties doivent amener à La Haye près de 200 accusés.
S’agissant de responsables de niveau très élevé, hauts
dirigeants politiques et militaires, peut-on imaginer, - qu’ils se soient rendus
ou qu’ils aient été arrêtés -, les voir passer de
longs mois en détention préventive avant que leurs procès
ne puissent débuter. Or, d’ores et déjà, les détentions
avant procès s’alourdissent générant d’ailleurs un contentieux
de demandes de mises en liberté dont certaines ont été
accueillies favorablement par les juges. La situation ne manque pas de paradoxe
quand par ailleurs le Tribunal exige que tous les accusés soient arrêtés.
Enfin,
et ce n’est pas le moins important, la place qu’a prise le Tribunal au sein
du dispositif du droit international humanitaire eu égard notamment à
la création et à la mise en œuvre de la Cour pénale internationale,
nous donne une certaine responsabilité. A cet égard nul doute
que beaucoup de ce qui se fait à La Haye servira au mieux d’exemple mais
au pire de contre exemple. Le Tribunal en montrant qu’une justice pénale
universelle était possible et faisable a, d’une certaine façon,
aidé à la mise en œuvre d’un organe judiciaire plus permanent.
Encore convient-il que la démonstration soit exemplaire jusqu’à
son terme. Un échec du TPI, quelles qu’en soient les causes, porterait
un coup très grave à la future instance au moment même où
nombre d’Etats sont sur le point de ratifier le traité qui la créé.
Or
force est de constater que les perspectives qui s’ouvrent devant le Tribunal
sont préoccupantes et qu’il convient dès maintenant d’anticiper
ce qui risque de se produire. Le plan de charge du Tribunal est à ce
point occupé que, s’il n’y est porté remède d’ores et déjà,
c’est la crédibilité même de l’institution qui finira par
être mise en cause. Nous devons aux accusés un procès bien
sûr équitable mais aussi rapide. Nous devons la célérité
aux victimes et nous la devons à la communauté internationale
qui nous a fait confiance. Or il est exact que si l’impératif de rapidité
est un problème lancinant pour tous les systèmes judiciaires de
niveau avancé, il se pose dans des conditions encore plus critiques dans
un système de justice criminelle internationale. L’éloignement
dans l’espace et, de plus en plus dans le temps, des faits criminels, le recueil
des preuves qui sont souvent entre les mains des Etats impliqués dans
le conflit, voire même d’autres Etats ayant participé aux forces
d’interposition ou de maintien de la paix, la composante diplomatique et politique
inhérente à une institution judiciaire sans précédent
créée alors même que le conflit perdurait, voilà
quelques-unes des difficultés auxquelles est confronté le Tribunal.
Elles sont autant de raisons qui ne contribuent pas à la rapidité
auxquelles il convient d’ajouter un système procédural qui, malgré
de très nombreuses modifications allant toutes dans le sens de l’accélération,
laisse le procès encore trop aux mains des parties.
Il
convient d’être clair. L’étude prospective à laquelle le
Tribunal vient de se livrer, montre que si rien ne change, qu’il s’agisse de
la politique pénale, des règles de procédure, du format
du Tribunal et de son organisation et qu’au contraire si toutes les données,
notamment politiques, tendent à cet accroissement inéluctable
des affaires, alors nul doute que le mandat du Tribunal originellement de 4
ans en 1993 et renouvelé en 1997, devra être prorogé à
plusieurs reprises. Mais surtout, cette situation sera pénalisante pour
les accusés comme pour les victimes. La Justice internationale n’en sera
pas grandie.
Alors
que faire et que proposer? Loin de dramatiser la situation, il convient plutôt
d’en prendre la mesure, c’est à dire de prendre conscience qu’il s’agit
de problèmes liés en fait à la vitalité de l’institution
et non à son asthénie. Des problèmes de «croissance» en
quelque sorte, dont il faut accompagner le mouvement plutôt que de le
subir.
Après
avoir envisagé tout le champ des solutions possibles - tout au moins
celles qui sont de leur compétence, c’est à dire qui ne sont pas
politiques - et analysé leurs avantages et leurs inconvénients,
les Juges, dans une démarche unanime, ont privilégié une
solution flexible et pragmatique combinant réformes internes (de procédure,
de pratique et d’organisation) à un renforcement de la capacité
de jugement des Chambres.
L’idée
est simple: dans une procédure au départ de type accusatoire très
accentué, la pratique nous a révèlé qu’il convient
de laisser plus d’initiative et de marge de manœuvre aux Juges, seuls gardiens
en définitive de la protection des valeurs universelles qui sous tendent
les missions qui leur ont été assignées. Ce mouvement déjà
amorcé depuis 1998 concerne au premier chef la phase préparatoire
du procès (celle avant le début des audiences proprement dites)
dont le déroulement rapide et efficace a été placé
sous le contrôle du juge de la mise en état. Dans le projet présenté,
cette phase dite de la «mise en état» des affaires serait conduite en
partie par des juristes professionnels experts, eux-mêmes agissant sous
l’autorité et le contrôle des Juges - j’insiste sur ce point -
et permettrait à travers un dialogue constant et fructueux avec les parties,
d’amener à l’audience un procès dépouillé de toutes
ses branches inutiles et centré sur les véritables enjeux factuels
et juridiques. Cette phase de mise en état de l’affaire serait donc traitée
prioritairement dès la comparution initiale de l’accusé. Ce dernier
constate dès lors que l’on s’occupe de son affaire immédiatement
après son arrestation, ce qui n’est pas toujours le cas actuellement
du fait de la surcharge de travail des Juges, occupés quasiment à
temps complet par les audiences. La phase de la mise en état se ferait
ainsi sans interruption et indépendamment de l’encombrement chronique
des Chambres, donc en temps réel.
Mais
cette fluidité obtenue au stade préparatoire n’a de sens que si
les procès - c’est-à-dire les audiences - peuvent se tenir en
nombre dès qu’ils sont prêts. C’est le second aspect de la réforme
proposée, bien sûr complémentaire du premier. Pour faire
face au nombre important de procès qui les attendent, les Juges - sans
écarter formellement la création de chambres supplémentaires
sur le modèle de ce qui a été fait en 1997 - ont privilégié,
là également, un modèle souple, et adaptable aux situations
forcément variables qu’a connues et que connaîtra le Tribunal.
La constitution d’une réserve de Juges, auxquels il serait fait appel
dès qu’un procès serait prêt et uniquement pour ce procès
(d’où leur nom de juges ad litem), nous a paru une solution méritoire
à plusieurs égards. Elle s’adapte mieux au rythme irrégulier
des mises en accusation, des arrestations, voire des incidents qui peuvent affecter
la phase préalable au procès. Les juges ad litem n’étant
appelés à La Haye que pour une affaire déterminée,
beaucoup plus de juges, et donc, beaucoup plus d’Etats, participeraient à
l’œuvre de justice internationale.
Le
document établi montre le haut degré de productivité qui
peut être attendu de la solution combinée proposée. Pratiquement
le terme du mandat assigné au Tribunal - au moins en ce qui concerne
les procès en première instance - pourrait être raccourci
à la fin 2007 au lieu de la fin 2016 soit un gain de 9 ans, c’est-à-dire
atteint en deux fois moins de temps. Il est donc permis d’espérer qu’au
moment où se mettra en place la future Cour pénale internationale,
le Tribunal aurait achevé sa tâche. Certes il resterait les appels.
La Chambre d’Appel à elle seule pose des problèmes complexes et
spécifiques, du fait notamment de son jumelage avec la procédure
d’appel au Tribunal du Rwanda. Le document exposé en traite mais surtout
pour retenir une solution plus classique - proposée d’ailleurs par le
Groupe d’experts - et validée à l’unanimité par les Juges
des deux Tribunaux, soit la création de deux postes de juge ad hoc additionnels
au Tribunal d’Arusha. Mais mis à part ce renfort, le recours à
des juges ad litem n’est pas préconisé pour la Chambre d’Appel.
On peut penser en effet que les juges permanents du TPIY désormais dégagés
vers 2007 des procès du premier degré pourront à eux seuls,
et sans aucun autre renfort, se consacrer entièrement aux procès
en appel. A ce seul égard, la solution flexible des juges ad litem est
préférable à la création de chambres permanentes.
Avons-nous
totalement innové? Je ne le pense pas. Il n’est pas indifférent
de noter que le recours à des juges temporaires a déjà
été préconisé par le Groupe d’experts dans sa recommandation
n° 21. La réflexion des Juges valide celle des experts. C’est plutôt
dans le mode d’utilisation de ces Juges plus cantonnés à l’audience
proprement dite et la combinaison avec une mise en état des affaires
renforcée et plus rigoureuse que l’on peut apprécier l’aspect
complémentaire de la solution.
Telles
sont les conclusions auxquelles sont arrivés les Juges de ce Tribunal.
Ils sont rejoints dans leurs analyses par le Bureau du Procureur et par le Greffe.
Certes
les Juges sont conscients que leurs propositions ne résolvent pas toutes
les questions que pose le fonctionnement du Tribunal. Celles-ci ont été
d’ailleurs parfaitement analysées par le Groupe d’experts et les recommandations
de ce dernier sont intégrées dans nos réflexions et en
grande partie d’ores et déjà appliquées.
S’agissant
plus spécialement de nos propres propositions, nous savons que leur mise
en œuvre soulève de nombreuses interrogations. Nous avons néanmoins
essayé d’avancer nos réflexions sur un certain nombre de questions
qui pour certaines restent ouvertes.
Les
implications d’ordre statutaire ont été également abordées.
A cet égard le plan a pu vous apparaître exagérément
tourné vers la productivité du Tribunal. Il est vrai que c’est
là, à n’en pas douter, que réside notre plus grande priorité.
Pourtant d’autres aspects du fonctionnement du Tribunal ne nous échappent
pas. A travers deux Groupes de réflexion permanents - le Groupe sur les
Règles de Procédure et le Groupe sur les Pratiques judiciaires,
c’est quasiment en permanence que les Juges essayent d’améliorer leur
propre fonctionnement.
Je
voudrais d’ailleurs dire que les modifications proposées entraîneraient
si elles étaient entérinées, une modification du Statut.
Je mesure combien ce pas est difficile à franchir mais il l’a été
déjà une fois en 1997. Il ne me semble pas illégitime,
s’agissant d’une institution qui a près de sept ans d’existence, qu’il
puisse être procédé à des ajustements qui nécessitent
une base légale que des modifications au seul Règlement seraient
insuffisantes à apporter. Il pourrait être profité des changements
portant sur la création des juges ad litem pour introduire dans le Statut
un certain nombre d’autres modifications comme par exemple celles concernant
les juges supplémentaires pour la Chambre d’Appel, l’indemnisation des
personnes injustement détenues ou poursuivies, ou encore les suggestions,
qu’ici même, le Procureur vous a proposées relatives à l’indemnisation
des victimes par prélèvement sur les revenus patrimoniaux des
accusés condamnés et auxquelles, sous réserve de l’avis
de mes collègues, je souscris entièrement.
Je
voudrais ajouter enfin que le document présenté n’est pas un document
budgétaire. Ce n’est d’ailleurs pas de la compétence des Juges
que de se livrer à une analyse de cette nature. Néanmoins, conscients
de la charge financière que représente le Tribunal, les Juges
ont formulé leurs propositions en ayant toujours présent à
l’esprit cet aspect capital de la réforme proposée. A cet égard
le recours à des Juges ad litem est apparu en l’état la solution
la moins onéreuse par rapport à la création de Chambres
supplémentaires composées de Juges permanents. Mais surtout il
est apparu clairement que cette solution permettait de fixer un terme raisonnable
à nos travaux - au moins en première instance - et, qu’en termes
budgétaires, le différentiel dans le temps - permettant de faire
l’économie de près de dix années de mandat - par rapport
à toute autre solution et à fortiori par rapport au statu quo
- était à prendre en considération.
Sur
un plan concret, je souhaiterais que votre Conseil, Monsieur le Président,
se saisisse de l’ensemble des problèmes liés au fonctionnement
de notre Tribunal qui est aussi le vôtre. Tout n’est pas à faire
tout de suite. Il me semble que dans une première étape, et après
un temps de réflexion - à laquelle j’apporterai ma part, si vous
le jugez utile et opportun -, il pourrait être envisagé de modifier
le Statut pour y introduire le principe de la création des juges ad litem
et la mise en place des mécanismes de sélection et d’affectation
des juges aux affaires. Le recours à ces juges resterait subordonné
aux besoins manifestés par la juridiction.
Indépendamment,
et quel que soit le sort que vous réserverez à ma proposition,
je me permets de vous demander de considérer la demande de renforcement
de la Chambre d’Appel, validée par le Groupe d’experts, comme une demande
intangible émanant unanimement des Juges d’Arusha et de ceux de La Haye.
Le mécanisme d’Appel unifié créé en 1993 et qui
conserve toujours sa justification, ne peut subsister durablement et faire face
à l’épreuve du nombre que s’il est procédé à
ce renforcement.
En
conclusion les Juges ne se dissimulent pas l’effort lourd et complexe qui est
demandé à nouveau à la Communauté des Nations.
Ils
ont le sentiment que tout ce qui a été accompli jusqu’alors plaide
en leur faveur pour que soit maintenue la confiance placée dans cette
institution sans précédent. Nous pouvons certainement progresser
encore et nous le ferons. Mais il faut se garder de penser qu’une Justice telle
que celle qui s’exerce à La Haye - et qui porte à elle seule depuis
1993 beaucoup des espoirs que nous formons tous pour la mise en place d’une
justice plus permanente et plus universelle - puisse se créer et surtout
se développer sans un effort soutenu de tous. Le plus récent regard
porté sur notre institution, celui de l’Organisation elle-même
(le Groupe d’experts) est très clair à cet égard: «Si l’on
pensait voir apparaître spontanément et sans avoir à passer
par un processus de maturation lent et coûteux une justice internationale
fonctionnant sur le modèle d'institutions judiciaires établies
de longue date au sein de juridictions nationales, on faisait un rêve
chimérique».
Votre
Conseil de Sécurité en créant en 1993 cet organe a pris
une décision historique, l’un des plus grands défis depuis Nuremberg:
dire que le crime contre l’humanité ou le génocide conçu
et commis par l’homme au nom de thèses racistes et xénophobes,
ne resterait pas impuni. C’est votre honneur de l’avoir dit et de l’avoir fait.
En
relevant ce défi, les Juges de La Haye, ont le sentiment que dans leurs
salles d’audience, avec impartialité, ténacité et conviction,
ils ont su et savent entendre le cri des victimes et contribuent ainsi à
ce que dans la mémoire de l’Histoire, les événements dramatiques
qui se sont déroulés dans cette région ne soient ni oubliés
ni, plus grave, déformés dans une sorte de révisionnisme
dont nous savons tous ce qu’il représente de dangers pour les démocraties.
C’est
cette tâche exaltante que je vous demande au nom de mes collègues
de nous permettre de poursuivre et d’achever.
Je
vous remercie.
*****
Le
texte intégral du Rapport sur le fonctionnement
du Tribunal est disponible notre site Internet, ou sur demande au Services d’Information
Publique.
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