
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,
Cent trente six Etats sont réunis ici pour
réaliser l'immense espoir réveillé un peu partout
dans le monde ces dernières années: créer un instrument
efficace de lutte contre l'impunité des grands criminels.
En France, il y a 75 ans, alors qu'une partie
seulement des atrocités qui allaient ensanglanter le XXème
siècle avait été commise, un juriste éminent,
Henri Donnedieu de Vabres, futur juge au Tribunal de Nuremberg, proposa
la création d'une Cour pénale internationale destinée
à lutter contre l'impunité des très grands criminels.
Bien d'autres depuis y songèrent que ce soient des français
ou des représentants de bien d'autres pays. Cette idée connut
une première concrétisation, dans les conditions particulières
de l'après-guerre, avec les tribunaux de Nuremberg et de Tokyo.
Elle apparut dans la Convention sur le génocide de 1948. Mais malheureusement
elle n'alla pas plus loin alors. Chacun de nous ici sait pourquoi et comment
les blocages de la guerre froide empêchèrent tout progrès
pendant près de quarante-cinq ans. Mais chacun de nous sait aussi
pourquoi et comment, dès la fin de l'affrontement bipolaire, au
début des années 90, cette nécessité impérieuse
se fit de nouveau sentir dans la conscience du monde. Deux tribunaux ad
hoc furent alors créés, l'un en 1993 pour la Yougoslavie,
l'autre en 1994 pour le Rwanda. Il s'agit maintenant d'aller au-delà
et de mettre sur pied un instrument permanent.
Nous voilà à Rome, pour près
de cinq semaines, avec la ferme intention d'aboutir. Aboutir à
la création d'une Cour efficace, et donc universelle, apte à
durer et qui réponde aux exigences de la justice.
L'atmosphère très constructive
qui a régné, malgré les divergences de vue, dès
l'ouverture de la Conférence, grâce notamment à la
présidence italienne en votre personne M. Le Président Giovanni
CONSO et au Président KIRSCH, l'intérêt porté
par toutes les régions du monde pour ce projet sont porteurs de
tous les espoirs.
Je voudrais aussi à cet instant rendre
hommage à l'action et à la persévérance d'Adrian
BOS à la tête du Comité préparatoire, de même
que je salue l'engagement personnel du Secrétaire Général
des Nations Unies M. Kofi ANNAN.
Mon pays a formulé de nombreuses
propositions pour cette négociation. Il estime en effet qu'il ne
faut éluder aucune question de fond si nous voulons vraiment que
cette nouvelle juridiction puisse s'imposer, faire reculer l'impunité,
dissuader de nouvelles atrocités et résister à l'épreuve
du temps. Nous voulons réussir. Le Premier Ministre français
l'a dit très clairement à Genève. Vous connaissez
son engagement. très fort en faveur des droits de l'Homme. La ratification
prochaine du Protocole n. 1 additionnel aux Conventions de Genève
par mon pays en témoigne.
Les positions et les objectifs de la France
pour cette conférence, que je suis venu vous présenter, ont
été fixés par le Président de la République
et par le Gouvernement: elles sont fondés sur cet esprit constructif
et la volonté d'aboutir.
Je fais miennes les remarques de la délégation
du Royaume-Uni au nom de l'Union européenne.
1/ - En premier lieu, mon pays pense
que pour l'efficacité de cette nouvelle juridiction et pour que
sa légitimité soit incontestée, comme nous le souhaitons,
la compétence de la Cour devrait être, au moins dans un premier
temps, concentrée et limitée aux crimes exceptionnels qui
par leur ampleur ou le concept qui les inspire, révulsent la conscience
même de l'humanité: génocides, crimes contre l'humanité,
crimes de guerre, violation très graves du droit international humanitaire.
Je sais que certains chefs d'Etats d'Amérique latine ont proposé
récemment que cette compétence soit étendue aux grands
trafiquants de drogue qui menacent l'avenir de leurs sociétés,
et il s'agit là sans conteste de vrais grands crimes. Mais mon pays
pense qu'il vaudrait mieux n'envisager cette extension, ou d'autres, que
dans le cadre d'une conférence de révision, dans cinq ou
six ans, une fois la Cour mise en route.
2/ - Mon pays a soutenu l'inscription,
au coeur du statut, du dispositif de complémentarité. Nous
ferions fausse route, en effet, si la création de la Cour devait
conduire à décharger les Etats et les Tribunaux internes
de leur responsabilité première dans la poursuite des crimes
les plus graves.
La Cour n'aurait à se saisir qu'en
cas de défaillance - volontaire ou involontaire - des autorités
nationales, lorsque les Etats ne seront plus en mesure de juger les responsables
ou lorsqu'ils chercheront à les protéger, notamment par des
procédures dilatoires. Ce sera à la nouvelle Cour d'en juger.
3/ Le statut doit énoncer avec
précision la procédure, définir les relations de la
Cour avec les Etats, les droits des personnes soupçonnées
et des accusés, les droits des victimes. La France a demandé
que l'on trouve des solutions originales pour que cette nouvelle juridiction
s'inspire autant de la tradition juridique romano-germanique que de la
<<Common Law >>. Ainsi la création d'une formation des juges
qui participera à l'instruction des dossiers dès la phase
préliminaire, aux côtés du Procureur, suggérée
par notre pays, est désormais admise.
Mon pays a également souhaité,
en étroite concertation avec les ONG, faire inscrire dans le Statut
des dispositions précises sur l'accès des victimes à
tous les stades de la procédure, sur leur protection contre les
mesures de représailles - à la lumière des défaillances
apparues dans la pratique des TPI - et sur leur droit à réparation.
A partir du moment où des dispositions
claires figureront dans le Statut sur le fonctionnement de la Cour, il
nous semble qu=un plus grand nombre d'Etats pourra accepter des dispositions
ambitieuses sur la saisine de la future Cour. Ainsi, la France retient
désormais l'idée d'une décision d'un commun accord
du Procureur et de la Chambre préliminaire pour engager une procédure.
4/ Mesdames et Messieurs, si nous sommes
là, c'est que nous sommes tous déterminés à
faire avancer l'idéal de la justice universelle. Notre tâche
est de trouver les meilleurs moyens d'y parvenir.
La dynamique de négociation qui a prévalu
sur ces thèmes nous permet d'espérer trouver des solutions
aux problèmes qui restent à résoudre.
5/ - J'en viens à la compétence
de la Cour. La Cour aura une compétence matérielle. Elle
exercera cette compétence à l'égard des Etats parties.
Pour qu'elle puisse agir avec une véritable efficacité, il
faudra que l'Etat sur le territoire duquel les crimes sont commis et l'Etat
de la nationalité des auteurs soient parties au Statut.
6/ - La France estime pour sa part que la
compétence de la Cour devrait être automatique, dès
la ratification et l'entrée en vigueur, pour les crimes de génocide
et les crimes contre l'humanité.
Ce sont par définition des crimes commis
de façon massive et systématique. Ils représentent
en eux-mêmes, en plus, la plupart du temps, une menace contre la
paix et la sécurité internationale.
7/ - La question qui se pose véritablement
est donc celle des crimes de guerre. Leur nature peut être considérée
comme différente dans la mesure où ces crimes, définis
dans les Conventions de La Haye de 1907 (droit de la guerre) et dans les
Conventions de Genève et leurs Protocoles additionnels (droit dans
la guerre), peuvent être des actes isolés. Certains Etats
s'opposent tout à fait à l'idée que leur définition
puisse s'appliquer aux conflits internes. Mais accepter cette restriction
serait un retour en arrière. Nous devrons trouver à Rome
une bonne solution sur ce point.
8/ - J'aborderai maintenant un point
très important: l'articulation entre l'action du Conseil de Sécurité,
plus indispensable que jamais au maintien de la paix dans un monde instable,
et le rôle de la Cour. Une bonne articulation réciproque est
nécessaire à la réussite de cette nouvelle institution.
Sur ce point, Singapour a proposé que
lorsque la Cour est saisie d'une affaire dont traite le Conseil, celui-ci
ait la faculté de lui demander explicitement de s'en dessaisir.
Aucun de nous en effet ne peut souhaiter que la Cour se transforme en tribune
de nature politique, saisie de plaintes abusives qui auraient pour seul
objet de mettre en cause les décisions du Conseil de Sécurité
ou la politique extérieure d'un des trop rares pays qui acceptent
d'assumer les risques des opérations de maintien de la paix. L'indépendance
et l'autorité de la Cour n'y survivraient pas. Plusieurs pays, notamment
parmi ceux sans lesquels il n'y aurait plus de maintien de la paix, partagent
ce souci.
Je rappelle que les membres permanents du
Conseil de Sécurité sont à l'origine des deux Tribunaux
ad hoc qui ont réveillé le concept de justice internationale
et qu'ils en ont assuré la mise en place efficace. Si l'action de
la Cour dans le strict respect bien entendu de son indépendance
d'organe juridictionnel ne s'intègre pas à celle du système
institutionnel international existant qu'il faut renforcer et non affaiblir,
elle perdra en force et en crédibilité.
Grâce à la mobilisation des Organisations
non gouvernementales et de la société civile, un soutien
puissant au projet de Cour s'est manifesté dans bien des pays, l'organisation
de cette conférence en témoigne d'ailleurs. Il nous
faut donner à cet élan une traduction durable.
La France aura à Rome une démarche
constructive et pragmatique à l'égard des points de vues
exprimés par les délégations qui souscrivent à
notre objectif commun, afin que la Cour soit la plus universelle possible.
Elle privilégiera une approche reposant sur la notion de "système"
international, de combinaison d'éléments réunis de
manière à former un ensemble, c'est-à-dire capables
d'un dialogue fécond entre eux. En revanche, elle ne pourrait pas
être favorable à une superposition d'éléments
susceptibles de se contredire et donc de compliquer ou d'entraver une meilleure
organisation et une meilleure régulation du monde global : je pense
notamment à l'articulation entre les tribunaux nationaux et la Cour,
entre l'action du Conseil de Sécurité et celle de la Cour.
Nous sommes guidés à Rome par la volonté
de donner un résultat concret, effectif et durable à cette
aspiration à une justice véritable et au refus de l'impunité.
Pour y parvenir il nous faudra être inventifs et trouver des compromis
créateurs.
Nous devons réussir. Ne décevons pas
les attentes publiques ou silencieuses des hommes et des femmes qui partout
dans le monde espèrent que nous saurons élever à Rome
un rempart contre l'impunité et la barbarie.