The International Herald Tribune
Mardi  3 octobre  2000


 

 

Là où la hausse des prix du pétrole se fait vraiment sentir…

Par Kofi A. Annan

Très souvent, on considère que le prix des produits pétroliers est une question qui intéresse uniquement les pays producteurs et le monde industrialisé.  Or il existe une tierce partie, dont les intérêts sont généralement ignorés, pour laquelle il s’agit d’un enjeu vital. Je veux parler, bien entendu, de la majorité des pays en développement qui sont des importateurs net de pétrole.

 

Pour ces pays, à la différence des pays industrialisés, les conséquences de la hausse des prix des produits pétroliers sont plus graves que lors de la crise des années 70. Et ce, pour plusieurs raisons.

 

Au cours des vingt dernières années, les pays non industrialisés ont developpé des industries manufacturières consommant beaucoup d’énergie, ils se sont urbanisés et se sont détournés des sources énergetiques traditionnelles et non commerciales au profit des combustibles modernes. Le nombre de détenteurs de véhicules motorisés a par ailleurs connu une croissance spectaculaire. Résultat : leurs unités de production consomment aujourd’hui deux fois plus de pétrole que celles des pays industrialisés pour le même type de produits.

 

Les perspectives sont faibles de voir ces pays  recourir à des énergies de substitution.  De même, leur capacité technique et financière a introduire des programmes de conservation de l’énergie apparait également limitée.

 

Le pétrole pèse lourd dans leurs factures d’importations et pour nombre de ces pays et cause parfois des problèmes de balance des paiements. Leurs réserves en devises étant limitées, il leur est difficile d’obtenir des crédits a court terme. Par conséquent, une hausse temporaire des produits pétroliers peut parfois les contraindre à réduire leurs importations d’autres biens avec comme conséquence, un repli de la consommation domestique et des investissements. De plus, les coûts liés au remboursement de la dette risquent de s’accroître, si la hausse des prix du pétrole entraîne une hausse des taux d’intérêts sur les marchés internationaux.

 

Pour les pays en développement, ce sont des coups durs portés  leur économie. Ceux qui se remettent à peine de la crise financire de 1997 risquent de voir leurs espoirs s’envoler. Ceux qui luttent contre la marginalisation et contre le VIH/Sida pourraient sombrer davantage encore dans le d`ésespoir. Et, comme toujours, ce seront les plus démunis dans les pays défavorisés qui seront le plus durement touchés quand les prix de l’essence, de la nourriture et des transports leurs seront devenus inabordables.

 

Bien sur, la plupart des pays exportateurs de pétrole sont des pays en développement qui accueilleront avec un certain soulagement cette hausse des prix, du moins dans l’immédiat, étant donne leurs contraintes financières récentes. Ceux-ci soutiennent d’ailleurs, à juste titre, que la hausse du prix est générée par une hausse de la demande et non par un recul de l’offre. Récemment, ces pays ont à deux reprises, augmente leur quota de production sans que cela n’affecte sensiblement les prix.

 

Toutefois, l’expérience des années 70 et 80 a montré qu’il est peu probable que la tendance actuelle des prix du pétrole à se situer à des courts  élevés se maintienne durablement. L’impact sur les autres secteurs de l’économie et sur la consommation des ménages engendrera un ralentissement de l’activité économique, voire une récession, comme ce fut le cas par le passé. En l’occurrence, les effets seront négatifs pour tout le monde, y compris pour les producteurs de pétrole. Et, une fois encore, les pays en développement dont la croissance dépend du volume de leurs exportations et de la prospérité mondiale souffriront davantage.

 

Il va sans dire qu’il n’appartient pas aux Nations Unies de déterminer les cours du pétrole. Je ferai cependant deux observations.

 

D’abord, il est nécessaire d’établir un équilibre juste et durable entre les intérêts des producteurs et ceux des consommateurs. De fortes fluctuations ont des effets négatifs pour les uns comme pour les autres.

 

Ensuite, et surtout, il faut garder a l’esprit les intérêts des pays en développement non producteurs de pétrole. Si ceux-ci doivent payer plus cher leur approvisionnement en pétrole, la nécessite affirmée lors du Sommet du Millenaire de leur faire bénéficier d’un traitement plus favorable (plus grande ouverture des marchés, allégement supplémentaire de la dette, renforcement de l’aide au développement) n’en sera qu’accentuée. Aussi, le monde plus prospère, y compris les pays bénéficiant de revenus accrus du pétrole, a-t-il le devoir de leur venir davantage en aide.