Réforme des Nations Unies. Rapports et documentation de référence.
 
 

I. Investir dans le capital humain

Problématique

20. L’impératif d’une fonction publique internationale hautement qualifiée et indépendante posé par la Charte des Nations Unies vaut autant de nos jours qu’il y a 60 ans. De la qualité de son capital humain dépend le succès de l’Organisation, qui ne pourra s’acquitter des mandats de plus en plus complexes qui lui sont confiés que si elle sait attirer et garder à son service des personnes de valeur.

21. Durant mon mandat, j’ai pris un certain nombre d’initiatives en vue d’améliorer la façon dont l’Organisation gère et valorise ses ressources humaines, initiatives qui ont consisté notamment à définir les valeurs fondamentales et compétences de base à retenir dans tous les aspects de la gestion des ressources humaines – recrutement, valorisation et évaluation et notation; à instituer un système de recrutement en ligne; à habiliter les responsables à choisir leurs collaborateurs; à instituer une politique d’encouragement à la mobilité; et à prendre des mesures pour renforcer la sûreté et la sécurité du personnel partout où l’ONU est présente.

22. Ce sont là autant d’acquis non négligeables, mais force est d’admettre que nos systèmes ne sont plus à la mesure des impératifs auxquels nous devons répondre. Alors que plus de la moitié de ses 30 000 fonctionnaires travaillent sur le terrain (voir fig. 4 ci-dessous), l’ONU conserve un dispositif de gestion des ressources humaines exerçant l’essentiel de ses activités dans la sérénité de ses villes sièges. Les mandats de plus en plus complexes confiés à l’Organisation requièrent un nouveau profil de compétences propre à lui permettre de répondre, en toute cohérence, à des sollicitations nouvelles dans des domaines aussi divers que l’aide humanitaire, le maintien de la paix, l’assistance électorale, le contrôle des drogues et la lutte contre la criminalité. Il lui faut pouvoir recruter et garder à son service des cadres, des gestionnaires et des personnels capables de gérer de vastes opérations multidisciplinaires complexes dotées de budgets de plus en plus conséquents. Trop de fonctionnaires nous abandonnent, déçus par l’absence d’une organisation des carrières qui leur permette de saisir toute la gamme de débouchés qu’offre notre organisation mondiale.

23. Il ressort d’une enquête sur la physionomie du personnel dite « A Picture of UN Staff », réalisée en 2005, qui a suscité 5 320 réponses, que deux des aspects les plus démotivants aux yeux des fonctionnaires sont l’absence de perspectives de carrière et de promotion et les frustrations causées par une bureaucratie trop lourde.

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24. La plupart des fonctionnaires de l’ONU n’ont que trop conscience des problèmes administratifs et de carrière auxquels se heurtent leurs collègues, tout comme ceux qui cherchent à entrer à l’ONU. Je pense notamment :

a) Au cadre qualifié candidat à un poste à l’ONU qui, maintenu trop longtemps dans l’incertitude quant au sort réservé à sa candidature, décide d’accepter un emploi ailleurs. C’est que malgré tous les efforts qui ont pu être faits pour pourvoir rapidement le poste, les milliers de candidatures reçues n’ont pu être traitées assez vite;

b) À la collègue qui, ayant passé de nombreuses années au service de l’Organisation dans diverses zones de conflit, aspire à rejoindre sa famille mais découvre que son expérience sur le terrain ne lui donne pas plus de chances d’obtenir un poste dans un lieu d’affectation autorisé aux familles;

c) À l’agent des services généraux qui, s’étant dévoué à l’Organisation durant de nombreuses années au cours desquelles il a par ailleurs su acquérir les diplômes et l’expérience voulus pour prétendre à un poste d’administrateur, obtenant notamment un bon classement aux concours annuels de recrutement dans la catégorie des administrateurs, ne parvient jamais à passer dans cette catégorie en raison du nombre limité des postes réservés à cet effet. On lui dit qu’en démissionnant de l’ONU et en posant de l’extérieur sa candidature à un poste d’administrateur, il accroîtrait ses chances, mais il ne peut se permettre de lâcher la proie (ses revenus actuels) pour l’ombre d’une promotion.

Figure 4
Répartition des effectifs par catégorie de lieux d’affectation

25. Des systèmes et procédures complexes, démodés et fragmentaires empêchent l’Organisation de s’adapter. En particulier :

a) Bridé par un véritable corset de directives parfois contradictoires émanant des organes délibérants, par l’émiettement des responsabilités et par des textes compliqués, incohérents et souvent obscurs, le Secrétaire général, qui est, aux termes de l’Article 97 de la Charte des Nations Unies, le plus haut fonctionnaire de l’Organisation, n’a ni les moyens ni les pouvoirs voulus pour gérer celle-ci avec efficacité;

b) Le recrutement est tout simplement trop lent et pas assez anticipatif pour répondre aux exigences en constante évolution d’une organisation à vocation de terrain. Les procédures sont trop complexes et les formalités administratives prennent trop de temps. En moyenne, il faut 174 jours entre la parution d’un avis de vacance de poste et le choix du candidat;

c) Il reste encore beaucoup à faire pour améliorer la répartition géographique et l’équilibre entre les sexes – deux éléments essentiels à une fonction publique internationale véritablement diversifiée. Seul un cinquième des départements ont atteint l’objectif d’accroître le recrutement de ressortissants d’États Membres non représentés ou sous-représentés. Étant de 38 % seulement, la proportion de femmes dans la catégorie des administrateurs et fonctionnaires de rang supérieur demeure inacceptable;

d) Des postes de tout premier plan dans des lieux d’affectation clefs restent vacants pendant trop longtemps, ce qui entame l’aptitude de l’Organisation à s’acquitter de ses mandats. Ainsi, le tiers des postes d’administrateur des missions de maintien de la paix sont vacants en permanence, ce qui est inadmissible et intenable. En revanche, dans les lieux d’affectation classiques et les villes sièges, les postes vacants sont trop peu nombreux et les mouvements de personnel trop rares, ce qui nuit aux perspectives de carrière;

e) Les nominations sur le terrain relèvent de procédures différentes de celles applicables aux villes sièges, ce qui prive l’Organisation d’un corps d’agents uniforme et est source d’incohérence dans l’application de ses règles et normes;

f) Du fait de la complexité des conditions à remplir, les fonctionnaires – en particulier ceux affectés sur le terrain – ne peuvent prétendre sur un pied d’égalité à un poste ailleurs dans l’Organisation, si bien que les responsables sont privés du plus large vivier de compétences possible, les perspectives de carrière étant limitées et les cloisonnements entre le terrain et les villes sièges accentués;

g) Le personnel n’est pas assez mobile, une pléthore de directives restrictives, qui circonscrivent notamment le pouvoir du Secrétaire général de décider des mouvements de personnel lorsque l’intérêt de l’Organisation le dicte, venant décourager ces mouvements. Les groupes professionnels sont entourés de tels remparts qu’il est devenu difficile d’en sortir, même en début de carrière;

h) L’Organisation propose toute une kyrielle de contrats différents qui sont autant de formules lourdes, difficiles à administrer et sont source d’inéquité, de mésentente, de ressentiments et de lenteurs administratives, qui ne l’aident guère à attirer et à conserver les meilleurs;

i) Le fonctionnaire onusien côtoie des collègues d’autres organisations du système des Nations Unies qui jouissent de meilleures conditions d’emploi sur le plan pécuniaire et sur celui de la qualité de vie, qui tiennent principalement dans le traitement réservé aux membres de la famille de ces derniers et dans le temps de repos et de récupération qui leur est ménagé lorsqu’ils sont affectés sur le terrain;

j) L’Organisation n’investit pas assez pour valoriser et gérer les talents à tous les échelons, ne consacrant que 1 % de son budget « personnel » aux activités de formation et de perfectionnement, auxquelles d’autres organisations internationales affectent une enveloppe trois ou quatre fois plus consistante;

k) La plate-forme informatique de gestion des ressources humaines n’est pas à la hauteur quand on sait que l’Organisation déploie de nos jours ses activités dans le monde entier;

l) Lent et lourd, le système de justice interne ne permet pas de concilier les prérogatives légitimes de l’Administration et le droit du fonctionnaire au respect de la légalité administrative.

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Mon ambition

26. Je vois une fonction publique internationale indépendante briller de nouveau par la rigueur de ses normes et règles de déontologie, d’équité, de transparence et de responsabilité, ainsi que par son école d’apprentissage permanent, son goût du travail bien fait et la saine émulation qui anime ses cadres. Le Secrétariat serait une entité opérationnelle véritablement intégrée ayant vocation de terrain. Polyvalents, hautement adaptables et mobiles, ses agents pratiqueraient la pluridisciplinarité de façon à permettre à l’Organisation de s’acquitter en toute efficacité et économie de ses mandats complexes et imbriqués et d’être un employeur de choix dans le secteur public international.

27. Pour que cette ambition se concrétise, il faudrait que l’Organisation se donne un nouveau dispositif de gestion des ressources humaines qui, faisant fond sur les réformes déjà opérées, lui donnerait les moyens de s’adapter à l’évolution des besoins.

28. Le capital humain nouveau de l’ONU consisterait dans un corps de fonctionnaires internationaux de carrière, auquel viendraient s’ajouter des personnels qui seraient recrutés pour des périodes de courte durée lorsque le besoin s’en ferait sentir. On puiserait dans ce vivier l’essentiel du personnel nécessaire aux missions de maintien de la paix et missions politiques spéciales urgentes. Des personnels expérimentés, rapidement mobilisables et capables de travailler efficacement en terrain inconnu et sous pression seraient constamment sollicités. Environ 2 500 postes internationaux des missions de maintien de la paix et missions politiques spéciales viendraient constituer l’essentiel de ce soubassement. Des postes supplémentaires dans le secteur humanitaire et dans celui des droits de l’homme pourraient constituer un élément plus restreint, mais néanmoins vital, de ce capital de base sur le terrain.

29. L’Organisation devra intégrer les personnels de terrain et ceux des villes sièges en un secrétariat mondial offrant des conditions d’emploi compétitives. Un recrutement anticipatif, rapide et ciblé doit permettre de satisfaire les exigences d’une organisation opérant essentiellement sur le terrain et d’améliorer la répartition géographique et l’équilibre entre les sexes. Les barrières artificielles créées par les différents types de contrats seraient éliminées. On entreprendrait de réduire le temps que le fonctionnaire passe loin de sa famille. Quiconque voudrait entrer à l’ONU devrait – condition sine qua non – être disposé à travailler partout. La mobilité serait facilitée et récompensée. Le personnel serait reprofilé de façon à répondre à l’évolution des besoins de l’Organisation, et l’on investirait beaucoup plus dans la valorisation des ressources humaines et la gestion des talents.

30. Mes propositions touchant les ressources humaines se veulent un tout, étant étroitement imbriquées. Je ne saurais trop souligner que cette ambition n’est pas sans exiger des progrès dans d’autres domaines, en particulier la gestion axée sur les résultats et l’existence d’une plate-forme informatique intégrée et fiable. L’œuvre du Groupe de la refonte qui examine actuellement le système de justice interne est également essentielle au succès de ces réformes. L’absence d’un système de justice qui permette de régler promptement et équitablement les litiges entre le personnel et l’Administration hypothéquera les chances de succès des autres réformes. Par ailleurs, le régime des indemnités et avantages devra être simplifié et rationalisé, notamment par la « forfaitisation » des prestations par exemple.

31. Les dépenses renouvelables nécessitées par l’harmonisation du régime des prestations des personnels sur le terrain, y compris le nouveau corps de personnels de maintien de la paix, qui seraient de l’ordre de 280 millions de dollars par an, seraient financées en grande partie par les contributions budgétaires ou extrabudgétaires destinées au maintien de la paix. De plus, pour doubler – c’est chose indispensable – les ressources consacrées à la formation et au perfectionnement du personnel, il faudrait un montant supplémentaire de 10 millions de dollars par an.

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Propositions

Proposition 1

Je propose d’instituer un système de recrutement plus anticipatif, mieux ciblé et plus rapide :

• En pratiquant une plus large politique d’ouverture adossée à une planification stratégique des effectifs;

• En ayant recours à des fichiers de candidats présélectionnés;

• En mettant en place un service de recrutement spécialement chargé d’aider les responsables à choisir leurs collaborateurs;

• En ramenant à 30 jours la période d’affichage des avis de vacance de poste;

• En instituant une procédure de recrutement accéléré en cas de crises;

• En élargissant les perspectives de carrière des fonctionnaires, et en enrichissant le vivier de talents en éliminant les restrictions fondées sur le statut contractuel, la catégorie, le lieu d’affectation ou l’ancienneté, notamment celles qui frappent actuellement les candidats à des postes d’administrateur auxiliaire non pourvus par voie de concours;

• En procédant à la révision du système des examens et concours et des profils d’emploi de façon à les adapter aux besoins actuels;

• En imposant le strict respect des objectifs fixés en matière de répartition géographique et d’équilibre entre les sexes;

• En raccourcissant de moitié les délais de recrutement.

Proposition 2

Je propose d’instituer une politique de mobilité plus cohérente, notamment :

• En donnant au Secrétaire général le pouvoir de réaffecter les fonctionnaires en fonction des besoins;

• En faisant strictement respecter la durée d’occupation des postes en vigueur, en instituant le principe du roulement pour la majorité des postes d’administrateur recruté sur le plan international, et en incluant le personnel des villes sièges et celui en poste sur le terrain dans un même régime de mobilité applicable dans toute l’Organisation;

• En multipliant les chances de formation et en améliorant les conditions de vie et de travail; le budget formation devrait initialement être multiplié par deux, ce qui nécessiterait 10 millions de dollars de dépenses supplémentaires par an;
• En accroissant les chances de mobilité des agents des services généraux.

Proposition 3

Je propose de cultiver les talents et de favoriser les carrières :

• En augmentant sensiblement les ressources consacrées au perfectionnement du personnel et à l’aide à l’organisation des carrières;

• En pourvoyant au perfectionnement systématique des administrateurs en début de carrière, érigé en condition impérative pour l’avancement;

• En établissant des profils de carrière types, offrant diverses filières et passerelles;

• En astreignant les cadres et responsables à des stages d’orientation et de perfectionnement.

Proposition 4

Je propose de modifier le régime des engagements et d’harmoniser les conditions d’emploi de façon à répondre aux besoins d’une Organisation appelée à opérer de plus en plus sur le terrain :

• En instituant un type de contrat unique pour tous les personnels de l’ONU, qui seraient régis par un seul et même Règlement du personnel. Les conditions d’emploi, calquées sur celles prévues par l’actuelle série 100 du Règlement du personnel, seraient modulées en fonction de la durée de service continu. Lorsque la durée de tel projet ou de telle mission n’est pas clairement arrêtée, les engagements seraient néanmoins limités dans le temps de sorte que les intéressés ne puissent compter à tort sur un emploi à long terme;

• En remplaçant les engagements permanents par des « engagements continus » à durée indéterminée, comme je l’ai déjà recommandé à l’Assemblée générale (voir A/59/263/Add.1);

• En alignant les conditions d’emploi des fonctionnaires du Secrétariat en poste sur le terrain sur celles des personnels des fonds et programmes des Nations Unies, en classant les missions sur le terrain en fonction de la sécurité, en instituant, s’il y a lieu, le régime Opération spéciale dans les lieux d’affectation formellement déconseillés aux familles, et en revoyant le régime des périodes de repos et rationalisant l’administration, notamment grâce à la forfaitisation. Cette harmonisation exigerait des dépenses renouvelables de l’ordre de 280 millions de dollars par an.

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