Chronique ONU
Appréciation
En attendant
Par Shashi Tharoor

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L'article
À chaque fois que je pense à Auschwitz, à Birkenau, à Mauthausen ou à Theresienstad, ces noms qui, en cette période de commémoration de l'Holocauste, reviennent nous hanter soixante ans après - je pense au responsable australien des Nations Unies aujourd'hui à la retraite, Tom Luke.

Il n'était ni australien par sa naissance ni ne s'appelait Tom Luke. Il est né en 1926 à Hronov, qui se trouvait alors en Tchécoslovaquie, sous le nom de Tomas Lowenbach, dans une famille de la bourgeoisie juive. Lorsque les nazis ont occupé le pays et l'ont annexé au Troisième Reich, Tom a été renvoyé de l'école et a dû travailler comme ouvrier dans la construction. Les biens de sa famille - une usine, une maison confortable - ont été confisqués. En 1942, Tom, ses parents et sa petite sour ont été déportés à Theresienstadt, puis à Birkenau, et enfin à Auschwitz, où sa mère et sa sour ont été assassinées. Finalement, en janvier 1945, il fait la marche de la mort jusqu'à Mathausen, lorsque Auschwitz a été évacué par l'armée allemande en déroute. Épuisé, malade, ayant frôlé la mort plusieurs fois et perdu plusieurs orteils en raison de gelures dues au froid, il a survécu, mais tout juste. Après avoir été libéré par l'armée américaine, il a passé deux ans dans différents hôpitaux dans un état de santé critique. Il s'en est sorti, mais il n'allait pas mener une vie normale longtemps. En 1948, les communistes prenaient le pouvoir et, quelques semaines plus tard, jetaient les jeunes idéalistes trop véhéments en prison. Cette fois, il n'avait aucune intention d'y rester. Avec son père, seul survivant d'une grande famille dont plus de soixante personnes avaient péri dans les camps, il s'est échappé de Tchécoslovaquie. En 1949, il émigrait avec son père en Australie.

Il a passé les dix années suivantes à mettre son passé derrière lui, gagnant sa vie en travaillant comme ouvrier, faisant des études (y compris deux bourses à Genève et à Yale), découvrant l'amour et acquérant une nouvelle identité australienne en prenant le nom de Tom Luke. Lorsque le moment est venu de décider de son avenir et de choisir une profession, un seul choix s'est imposé : l'Organisation qui était née, comme lui, des cendres de la guerre et de l'holocauste : les Nations Unies.

Quand je l'ai rencontré pour la première fois, il avait déjà accompli plus de la moitié de ses 28 ans de carrière à l'ONU, travaillant pour les pays en développement puis pour les réfugiés. Mince, bel homme, avec un sens de l'humour original et des yeux pétillants, méticuleux dans son travail et soucieux du détail, il ne donnait pas l'impression de quelqu'un qui avait enduré des horreurs inimaginables dans sa jeunesse. Mais, un jour d'été, j'ai vu sur son bras le tatouage indélébile des déportés. Petit à petit, Tom étant un homme réservé, j'ai reconstitué son histoire. Il n'aimait pas parler de son passé. Pour lui, le passé était seulement un guide pour l'avenir, un enseignement et un avertissement. Il partageait les mêmes valeurs et les mêmes principes que ceux des Nations Unies; ils avaient été forgés dans la même épreuve. Sa tâche à l'ONU était de s'assurer que ce qui était arrivé à des millions de personnes comme lui ne se reproduise plus. Il ouvrait pour les réfugiés parce que lui-même l'avait été, mais les leçons de sa vie allaient au-delà. Il ne pouvait supporter le racisme quel qu'il soit. « Lorsque les Américains ont libéré Mauthausen, le premier visage que j'ai vu fut celui d'un Noir-Américain », m'a-t-il dit. « Pour moi, ce visage était le visage de la liberté. »

Il ne pouvait non plus supporter les actes de tyrannie ou l'atteinte aux libertés démocratiques qui l'avait fait fuir son pays. À Mauthausen, il avait été plusieurs fois sauvé non pas par un juif mais par un prisonnier politique tchèque, un ancien instituteur. Ce respect de la personne humaine était un exemple fort en soi, mais il confirmait aussi son admiration pour les dissidents politiques partout dans le monde. Il a fait des contributions à Solidarité, en Pologne, se rendant sur place à titre personnel dans les années 1980 pour voir ce qu'il pouvait faire pour aider le mouvement. Quand Vaclav Havel a lancé la révolution de velours à Prague, prenant de grands risques personnels et professionnels, il a introduit clandestinement en Tchécoslovaquie du matériel d'impression pour aider la presse clandestine. Pour lui, il n'y avait aucune contradiction avec les fonctions qu'il remplissait aux Nations Unies où il soutenait les droits des États Membres. Les idéaux qu'il défendait étaient ceux de la Charte des Nations Unies élaborée par des hommes et des femmes pour qui « jamais plus » était plus qu'un slogan.

Maintenant à la retraite, il vit à Genève avec sa femme, qui est psychologue pour enfants, près de ses deux enfants adultes à qui il voue un amour sans borne. Il se dit quelque peu déçu par l'humanité mais agréablement surpris par les actes de courage et d'héroïsme dont les êtres humains sont parfois capables. Son grand défi, ajoute-t-il en souriant, est d'apprendre à vivre avec un corps qui se dégrade. Il ne fait jamais mention des années où son défi se limitait à apprendre à vivre.

Lorsque les Nations Unies ont commémoré le soixantième anniversaire de la libération d'Auschwitz, sa santé ne lui a pas permis de venir à New York pour la cérémonie. Mais, en fait, il n'avait pas besoin de venir; tout ce qu'il incarne est scellé dans les fondations de l'ONU. Au-delà de ces fondations, de nombreuses réformes sont nécessaires à l'ONU. Mais, dans la soixantième année de l'Organisation, nul ne représente mieux l'esprit des Nations Unies que Tom Luke, un homme qui a consacré sa vie aux idéaux qu'elles incarnent.
Shashi Tharoor est secrétaire général adjoint des Nations Unies pour la communication et l'information.
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