Chronique ONU

Actualités/Droit
« Je continuerai d'être une avocate engagée dans la défense des droits de l'homme »

Imprimer
Page d'accueil | Dans ce numéro | Archives | Anglais | Contactez-nous | Abonnez-vous | Liens
L'article
Shirin Ebadi a reçu le prix Nobel de la paix 2003 pour son action en faveur de la démocratie et des droits de l'homme, en particulier pour la défense des droits des femmes et des enfants. Elle est la fondatrice et la directrice de l'Association de défense des droits des enfants en Iran. Avocate et militante des droits de l'homme, Mme Ebadi, l'une des premières femmes juges dans le pays, a été présidente du tribunal municipal de Téhéran. Elle est également l'auteur d'ouvrages universitaires et d'articles sur les droits de l'homme. Kaveh L. Afrasiabi, fondateur de l'organisation non gouvernementale Global Interfaith Peace (à droite, sur la photo), s'est entretenu avec Mme Ebadi le 8 novembre 2003 pour la Chronique ONU.
Je tiens d'abord à vous féliciter pour le prix que vous avez reçu. Pensez-vous que le prix Nobel de la paix vous ait donné une nouvelle mission dans les domaines des droits de l'homme et de la paix ?

Cette prestigieuse récompense m'a confortée dans le sentiment que j'étais dans la bonne voie et que je devais poursuivre mon action dans cette direction, avec encore plus d'énergie et de persévérance, afin de prouver que je suis digne de cet honneur.

À votre avis, quels sont les obstacles majeurs à la paix mondiale, en particulier au Moyen-Orient ?

Le non-respect des principes des Nations Unies constitue un grave défi à la paix dans le monde. L'ONU cristallise la conscience mondiale, et ses principes et ses recommandations devraient être suivis. Lorsqu'une décision est prise sans tenir compte de la Charte de l'ONU, la conscience mondiale en pâtit : par exemple, l'invasion de l'Irak menée en dehors du cadre de l'ONU. Ceci est dangereux pour l'avenir de la paix mondiale. J'espère que cela ne se reproduira plus.

Certaines personnes, en particulier depuis la tragédie du 11 septembre, avancent l'idée d'un choc entre les civilisations occidentales et islamiques. Quel est votre avis sur cette question ?

Malheureusement, la thèse du choc des civilisations qui a été, par le passé, développée sous différentes formes, est en soi une rationalisation de la guerre. Pendant des siècles, les fidèles des différentes religions - les chrétiens, les juifs et les musulmans du Moyen-Orient par exemple - ont vécu côte à côte sans que cela pose un problème. Dans le monde interdépendant actuel, accentuer les différences entre les civilisations n'a aucun sens. Nous devrions plutôt nous concentrer sur les valeurs qu'elles partagent. Si certaines personnes exploitent leur religion et commettent des crimes au nom de l'islam, nous ne devrions pas mettre cela sur le compte de l'islam. La chrétienté n'a pas été jugée responsable des horreurs qui ont été perpétrées en Bosnie, ou le judaïsme du non-respect des résolutions de l'ONU. Alors comment se fait-il que lorsque des musulmans commettent une faute, c'est l'islam qui est montré du doigt - cette attitude n'est pas concevable et il est clair que personne ne gagnera à ce jeu.

Vous avez dit que l'islam et les droits de l'homme sont compatibles et que le problème vient des interprétations erronées de l'islam. Comment pouvons-nous y remédier ?

Malheureusement, chaque école de pensée ou chaque idéologie se prête à des interprétations erronées et à l'exploitation. L'islam ne fait pas exception à cette règle. Le socialisme a été appliqué de manière différente dans différentes parties du monde, il en est de même pour l'islam. Ce qui est important c'est de l'interpréter correctement afin qu'il soit en phase avec les temps modernes. L'islam est une religion qui accorde de l'importance à la dignité humaine. Selon cette religion, la piété est la seule valeur acceptable qui distingue les hommes entre eux, pas leur religion ou l'appartenance à un sexe. Une interprétation correcte de l'islam montre qu'il n'y a pas de contradiction entre cette religion et la Déclaration universelle des droits de l'homme. Ceux qui affirment que l'islam ne correspond pas aux droits de l'homme et que les droits de l'homme ne peuvent pas être mis en ouvre, ont donc tort.

Étant donné la violence dans le monde actuel et votre foi dans le principe de la non-violence, comment le mouvement de non-violence peut-il être renforcé ?

La violence est souvent motivée par des préjugés qui résultent de l'ignorance, c'est-à-dire l'ignorance de l'autre. C'est par le savoir que l'on arrive à vaincre l'ignorance et les causes profondes de la violence. Le meilleur moyen de combattre la violence est par l'éducation, en particulier par l'enseignement des jeunes générations sur leur riche héritage culturel ainsi que sur l'histoire du mouvement mondial de la non-violence.

Où en est le processus démocratique en Iran et comment envisagez-vous l'avenir ?

Quand je parle d'un pays, je ne le vois pas dans l'abstrait, je cherche à comparer sa situation présente à celle du passé et voir s'il y a eu des changements fondamentaux. Si c'est le cas, nous pouvons être optimistes pour l'avenir. Si, en revanche, la société semble stationnaire, nous cherchons alors une solution différente. Comparé à il y a trente ans, nous avons fait des progrès en ce qui concerne la démocratie et les droits de l'homme. Je dirai donc que nous sommes sur le chemin du progrès. Mais cela ne signifie pas que les difficultés n'existent pas. De nouvelles lois sont nécessaires pour faciliter le rôle des gens dans la gestion de leurs propres affaires et respecter l'égalité des sexes, ce qui contribuera à renforcer la liberté d'expression et de réunion.

En tant que spécialiste des lois relatives aux enfants, que proposez-vous pour les améliorer, par exemple en Iran ?

Le problème c'est, qu'en Iran, les enfants sont considérés comme des objets, même si ce sont des objets précieux, soumis à l'autorité paternelle. Par exemple, si un homme tue l'enfant de son voisin, il peut être condamné à la peine de mort, mais si un père tue son propre enfant, il risque au maximum dix ans de prison. En d'autres termes, tuer son propre enfant est considéré comme un délit de moindre importance. C'est une vue traditionnelle et erronée des lois pour les enfants. Nous devons adopter une approche différente et partir du principe que les enfants sont des êtres à part entière. Voici un exemple typique : la loi prévoit qu'après le divorce, les pères ont la garde des enfants. Cette loi est inadéquate, elle ne tient pas compte de l'intérêt des enfants. Ceux-ci n'appartiennent à personne. Il faut que les tribunaux favorisent l'adoption de nouvelles méthodes afin de mieux les protéger.

Quel devrait être le statut des femmes dans la société et les institutions sociétales telles que la famille ?

Les femmes devraient avoir les mêmes droits et le même statut que les hommes. La société iranienne est une société en évolution. 63 % des étudiants universitaires sont des femmes, un nombre supérieur à celui de certains pays européens. Les femmes iraniennes considèrent que leurs droits devraient être respectés comme ceux des hommes. Pourtant ce n'est pas le cas, et de nombreuses lois dans le pays ont affaibli le statut des femmes dans la société. En plus des lois inadéquates, certaines attitudes traditionnelles à l'égard des femmes renforcent l'inégalité entre les sexes et les préjugés, ce qui est contraire à l'esprit d'une société qui évolue.

Vous avez déclaré que vous n'aviez pas l'intention de vous présenter aux élections ou de participer au processus législatif. Pourquoi ?

J'ai déjà dit à plusieurs reprises que je n'avais pas l'intention de prendre part aux querelles entre les factions ou de participer directement aux affaires du gouvernement. Les droits de l'homme interpellent les gouvernements parce que ce sont les gouvernements qui violent les droits de l'homme. Un défenseur des droits de l'homme aurait beaucoup de mal à prendre suffisamment de recul s'il était au sein du gouvernement. Cette personne doit rester en contact étroit avec la société. À titre de conseillère judiciaire, j'ai toujours défendu les innocents, les prisonniers politiques, les femmes et les enfants. Je continuerai à le faire, et à être une avocate engagée dans la défense des droits de l'homme.
Page d'accueil | Dans ce numéro | Archives | Anglais | Contactez-nous | Abonnez-vous | Liens
Copyright © Nations Unies
Retour  Haut