Chronique ONU

Éduquer les soldats de la paix sur le sida
Par Tobias Kuhlmann, pour la Chronique

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L'article
Les femmes jouent un rôle important dans l'éducation en matière de VIH/sida du groupe de casques bleus composé en majorité d'hommes. Joyce Ng'wane Puta (au centre, tenant la photo) participe à une séance de sensibilisation destinée aux forces du maintien de la paix et du personnel international local. Ce genre de partenariats est crucial pour le travail des missions de maintien de la paix. Photo offerte par Joyce Ng'wane Puta
En Érythrée, en plus des grenades, des étuis de munitions et de leur gamelle, les soldats portent sur eux, depuis 2003, une pochette en cuir contenant quatre préservatifs. Ces pochettes, qui sont distribuées régulièrement, font désormais partie de l'équipement militaire standard de la Force de défense éryhtréenne. Elles sont donc une arme contre le VIH/sida, qui a fait plus de victimes en Afrique subsaharienne durant les vingt dernières années que toutes les guerres qui ont eu lieu sur ce continent durant le siècle dernier. Selon un rapport du Programme commun des Nations Unies sur le VIH/SIDA (ONUSIDA), plus de vingt ans après la découverte du VIH/sida, cette maladie continue de se propager non seulement en Afrique mais aussi dans de nombreuses régions du monde : on recense 8 000 décès par jour, 14 000 nouveaux cas et 42 millions de personnes vivant avec le virus. Malgré la poursuite de la lutte contre la pandémie à de nombreux niveaux et dans de nombreux secteurs, les efforts menés par les Nations Unies et les États Membres durant ces dernières années ont été centrés spécifiquement sur le rôle que joue le personnel militaire et de police—appelés les « services en uniforme »—dans la propagation de la maladie. Les soldats du maintien de la paix seront les premiers visés. Beaucoup étant jeunes et ayant une activité sexuelle, souvent envoyés dans des régions ayant une prévalence de VIH-sida élevée, ou bien originaires de ces régions, et adoptant souvent un comportement à risque, certains considèrent que les casques bleus ont « plus de chances que la population moyenne de contracter ou de transmettre le virus », a dit à la Chronique Roxanne Bazergan, conseillère en matière de VIH/sida pour ONUSIDA et le Département des opérations de maintien de la paix des Nations Unies (DOMP).

Le VIH/sida touche profondément la vie de chaque personne infectée. Cette maladie a, en même temps, de nombreuses implications, car elle a la capacité de détruire des sociétés entières, créant ainsi des conditions qui facilitent davantage la propagation du virus—raison suffisante pour que le Conseil de sécurité de l'ONU adopte à l'unanimité la toute première résolution sur une question de santé. Dans la résolution 1308 (2000), le Conseil a déclaré que le VIH-sida constitue un risque pour la stabilité et la sécurité, a exprimé son inquiétude vis-à-vis de son impact sur le personnel de maintien de la paix dans le monde et a lancé un appel à l'action pour enrayer la propagation. Cet appel a été repris par l'Assemblée générale en 2001 dans sa Déclaration d'engagement sur le VIH/sida, qui a inclus les effectifs des services en uniforme et demandé que des actions spécifiques soient menées par les Nations Unies et les États Membres.

La distribution de préservatifs aux casques bleus stationnés en Érythrée est un exemple de la mise en ouvre de la résolution 1308 et de la Déclaration. Même si cela ne représente qu'un détail parmi diverses approches que poursuivent différents pays et certaines institutions, cela pourrait servir d'exemple aux pays qui envoient des soldats et des personnels civils dans les missions de maintien de la paix de l'ONU, a observé Michael Munywoki, chargé des politiques en matière de VIH-sida à la Mission des Nations Unies en Éthiopie et Érythrée (MIMUEE). Jusqu'ici, les soldats étaient pourvus d'un équipement militaire normal, mais M. Munywoki tient à ce que chacun ait une pochette contenant le nécessaire pour se protéger et protéger ses partenaires. Lorsque de nouvelles recrues arrivent dans une mission, ils suivent des séances d'initiation où on leur remet des cartes de sensibilisation. En plastique souple et légèrement plus grande qu'une carte de crédit, elles contiennent des informations essentielles sur le VIH/sida et sont disponibles en onze langues, de sorte que la plupart des casques bleus n'ont pas besoin de faire appel à un interprète. Et M. Munywoki veille à ce que cette carte soit considérée aussi importante que le reste de leur équipement. « Quand je leur demande de garder ces cartes sur eux, je leur dis qu'ils peuvent, en plus des préservatifs, mettre des photos personnelles dans la pochette ».

ONUSIDA produit des cartes de sensibilisation depuis 2001 et en distribue environ 50 000 par an aux casques bleus, tandis que le DOMP fournit les préservatifs.

Cette politique pose un problème pour l'ONU, constate Mme Bazergan : « Nous voulons encourager l'abstinence sur le terrain. Mais il faut être réaliste. Les soldats sont envoyés dans des missions à l'étranger qui durent de quatre à six mois par an. Le personnel civil, lui, est en mission pendant plusieurs années. Nous devons leur distribuer des préservatifs. On donne l'impression de tenir un double langage mais il faut voir les choses comme elles sont. »

Les préservatifs sont importants en matière de protection mais cela ne suffit pas. La démarche adoptée par M. Munywoki pour promouvoir les cartes illustre ce que l'ONU savait : il n'existe pas de solutions techniques mais, comme a dit Mme Bazergan à la Chronique, le défi principal consiste à changer les comportements.

L'ONUSIDA et le DOMP travaillent en étroite collaboration pour réaliser cet objectif. Dans le cadre du mémorandum d'accord signé en 2001, le DOMP a créé le poste de Conseiller en matière de VIH-sida au siège de l'ONU, qui consiste à mettre en place des politiques et à guider l'action stratégique dans les opérations de maintien de la paix.

En novembre 2003, Jean-Marie Guéhenno, directeur général adjoint des opérations du maintien de la paix, a informé le Conseil de sécurité de son intention de « déployer des conseillers en matière de VIH/sida dans toutes les opérations de maintien de la paix ». En février 2004, sur les treize missions de l'ONU, quatre étaient dotées d'un conseiller à plein temps : en Éthiopie et en Érythrée, en République démocratique du Congo (MONUC), en Sierra Leone (MINUSIL) et à Timor-Leste (MANUTO). Un autre sera affecté au Liberia à la fin de l'année. Les autres missions disposent de « points de focaux sur le VIH/sida ».

Ce travail est très prenant. Dès l'arrivée des nouvelles recrues dans la mission de Timor-Leste, le colonel Joyce Ng'wane Puta, conseillère, propose des séances de sensibilisation au VIH/sida. Mais, surtout, elle a mis au point un module pour établir un rapport entre les informations abstraites concernant l'infection et les expériences personnelles du personnel qui sera affecté à la mission. « Je leur remets un questionnaire d'évaluation des risques pour qu'ils déterminent s'ils ont été exposés au virus », a-t-elle indiqué. Après cette séance initiale de sensibilisation, on leur fournit des stratégies pour se protéger et ne pas transmettre le virus.

Participants au programme de formation des éducateurs pour la police locale à Dili, à Timor-Leste. Photo offerte par Joyce Ng'wane Puta
Comme une dizaine de pays participent aux missions de maintien de la paix, la langue est un obstacle majeur à l'éducation sur le VIH/sida. Et cela devient encore plus complexe lorsqu'il s'agit des cultures. Les traditions, les croyances et les habitudes de communication varient selon les cultures et influent sur la manière dont l'information est communiquée.

Pourtant, comme l'atteste l'expérience de M. Munywoki en Érythrée, alors que la diversité des cultures peut parfois être un obstacle, elle peut permettre de transmettre efficacement le message concernant le VIH/sida lorsqu'elle est intégrée dans une stratégie éducative.

« Durant une cérémonie traditionnelle où sont servis des biscuits, des bonbons et du pop-corn, on introduit les préservatifs qui sont progressivement acceptés par la communauté. » Ces approches culturelles peuvent également être utilisées pour former le personnel en uniforme. C'est une raison pour laquelle l'ONUSIDA et le DOMP mettent l'accent sur la « formation des éducateurs » dans leur politique générale sur le VIH/sida. Cela permet non seulement de toucher davantage de personnes mais aussi de faciliter une approche qui prend en compte des différences culturelles, ce qui a un impact plus profond. La sensibilisation, les connaissances sur le sida et la prévention sont cruciales, mais ce qui importe le plus pour les personnels, c'est de savoir s'ils ont été infectés. À Timor-Leste, le personnel du maintien de la paix peut se faire tester au Centre de dépistage volontaire et confidentiel. Savoir si l'on est infecté ou non n'est pas seulement une question d'informations médicales, a dit Mme Ng'wane à la Chronique : « Une fois qu'ils se sont fait tester, cela devient une affaire personnelle. Lorsqu'ils attendent les résultats, beaucoup sont inquiets, même s'ils n'ont pas eu plusieurs partenaires sexuelles. » En raison du stress émotionnel et des implications que les informations peuvent avoir sur leur vie, le test de dépistage est réalisé, avant et après le test, dans le cadre de services de conseil confidentiel même si les résultats sont négatifs, a expliqué Mme Ng'wane Puta. « Après le test de dépistage, j'insiste aussi auprès de ceux dont les résultats sont négatifs : « Faites tout pour que les résultats restent négatifs. » Pour elle et la MANUTO, ce Centre de dépistage est un élément fondamental de leur politique en matière de VIH/sida, même si les ressources limitées rendent la mise en ouvre difficile.

Les défis sont même plus importants pour les autres missions, par exemple en République démocratique du Congo, où les Centres de dépistage et de conseil n'existent pas. Cependant, selon le rapport annuel 2003 d'ONUSIDA, ces centres devraient être créés d'ici à la fin 2004 dans toutes les grandes missions.

Avec la prise de conscience des risques auxquels font face les casques bleus, l'ONU a reconnu que le problème touchait également les services nationaux en uniforme, tel qu'il est mentionné dans la résolution 1308 du Conseil (2000) et dans la Déclaration d'engagement. Selon l'ONUSIDA, le nombre d'infections transmises par voie sexuelle en temps de paix est généralement plus élevé parmi le personnel en uniforme que parmi la population locale. À part leur attitude en matière de prise de risques liée à leur profession et leur jeune âge, le personnel en uniforme a également plus d'occasions de recourir à l'achat de services sexuels. Sinead Ryan, responsable technique du Bureau pour le sida, la sécurité et l'aide humanitaire de l'ONUSIDA, a dit à la Chronique : « Dans de nombreuses communautés, les personnes qui travaillent dans la police ou dans l'armée sont les seules à toucher un salaire. Elles ont de l'argent et c'est pourquoi, très souvent, les bordels s'installent près des casernes. »

Actuellement, l'ONUSIDA apporte son appui à une cinquantaine de pays en développement et à des programmes de mise en ouvre qui intègrent les aspects du VIH/sida dans la formation du personnel en uniforme et dans une stratégie nationale générale. Beaucoup de pays souhaitent lancer ce genre de programmes mais ne sachant pas comment s'y prendre, l'ONUSIDA a développé un guide pour les aider à créer une politique en matière de VIH/sida ainsi qu'une pochette d'information élaborée par des pairs et adaptée aux besoins d'un groupe spécifique. De surcroît, ONUSIDA a établi des points focaux sur le HIV/sida dans différentes régions du monde et, à la fin de 2003, a adapté les cartes de sensibilisation pour les services nationaux en uniforme. Cependant, vu l'accent mis sur le personnel en uniforme, Sinead Ryan fait remarquer qu'il ne faut pas rejeter toute la faute sur eux. Il y a peu d'informations concernant les problèmes et les solutions. L'ONU a donc l'objectif d'en recueillir davantage à ce sujet. En outre, « depuis la Déclaration d'engagement, on reconnaît la nécessité de travailler avec le personnel en uniforme, à la fois comme groupe à haut risque et fonctionnel et comme agents du changement. Ils remplissent souvent ce rôle au sein de la société et s'ils sont des acteurs dans la lutte contre le sida, ils peuvent avoir un impact important sur leurs pairs dans la prévention du VIH/sida », a expliqué Mme Ryan.

La sensibilisation, l'évaluation des risques et la démonstration de l'utilisation de préservatifs font partie de la formation initiale des nouvelles recrues des forces du maintien de la paix. Photo offerte par Joyce Ng'wane Puta
S'ils réussissent, les programmes nationaux font du personnel en uniforme des agents efficaces du changement dans la lutte contre l'épidémie, non seulement dans leur propre communauté mais aussi en tant qu'agents de la paix dans la communauté où ils sont déployés. Le partenariat avec les communautés et les institutions locales est donc un aspect important des missions de maintien de la paix, « parce que le message est mieux transmis par les personnes locales elles-mêmes », a dit à la Chronique Mme Ng'wane Puta, membre de la MANUTO.

L'éducation du personnel en uniforme en matière de VIH/sida peut donc être bénéfique sur plusieurs plans, ce qui soutient la décision des Nations Unies de se concentrer sur ce groupe de professionnels spécifique dans la lutte contre la pandémie.

Non seulement ce personnel responsable, mais également toute personne motivée, peut avoir un impact considérable dans la vie quotidienne, comme l'a démontré le capitaine Stephen Talugende. En 1994, jeune soldat dans les Forces de défenses du peuple ougandais, il a été choisi pour suivre une formation au Royaume-Uni afin de poursuivre sa carrière militaire. Avant de partir, il a dû faire un test de dépistage. En mai de la même année, il a appris qu'il était séropositif. « J'ai compris alors que j'avais aucune chance de poursuivre une carrière militaire mais que je pouvais peut-être faire quelque chose de différent, autre chose que d'être un bon soldat. « Dix ans plus tard, M. Talugende est coordinateur national pour le Forum national des réseaux de personnes vivant avec le VIH/sida en Ouganda. Ces dernières années, il a participé à des conférences dans le monde entier, a fait des présentations dans des ateliers et a donné des cours de formation sur le VIH/sida.

En automne 2003, il s'est rendu à la Mission des Nations Unies à Timor-Leste pour apporter un « témoignage personnel » aux agents du maintien de la paix et à la population locale. Ayant reçu une formation militaire et ayant vécu dans une période de combat et de conflit, M. Talugende avait beaucoup de points communs avec le public auquel il s'adressait, et son message a été entendu. Il leur a parlé de son expérience personnelle, du test de dépistage qu'il avait choisi de passer, sa réaction quand il a connu les résultats et sa vie ensuite en tant que personne vivant avec le VIH. Le contraste entre l'aspect physique d'un homme en bonne santé et le dangereux virus qui vit dans son corps a amené les gens à repenser leurs perceptions des risques concernant le VIH.

La Conseillère en matière de VIH/sida, Mme Ng'wane Puta, qui a assisté à la présentation de M. Talugende, a dit à la Chronique que son témoignage était si saisissant qu'« après la présentation, les gens sont restés assis, ils ne voulaient pas partir. Et je crois que cela a permis de changer les comportements. » Peu après, le nombre de personnes qui ont fait un test de dépistage a considérablement augmenté.

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