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Nouvelles priorités pour l'Amérique latine et les Caraïbes
Par José Luis Machinea

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L'article
Depuis sa création il y a cinquante ans, la Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC) a apporté d'importantes contributions au développement économique et social en coopérant avec les gouvernements de la région et des autres pays du monde.

Siège de la CEPALC à Santiago, au Chili. Photo de la CEPALC

Après une période marquée par l'intervention et le protectionnisme de l'État, on s'attendait à ce que les réformes centrées sur le marché, notamment la libéralisation du marché, fourniraient une base pour une croissance rapide dans les pays en développement, particulièrement dans le contexte de la mondialisation. Même si les années 1990 ont été caractérisées par des développements macroéconomiques importants, tels que la baisse de l'inflation, une croissance rapide des exportations et une augmentation de l'investissement étranger direct, elles ont aussi enregistré une croissance économique médiocre (2,6 % par an en moyenne), une productivité générale faible, des taux de chômage élevés, avec une augmentation de la pauvreté et des écarts entre les revenus. Les réformes économiques ont donc été frustrantes pour les pays de ces régions. L'une des leçons apprises est que la stabilité macroéconomique, les économies ouvertes et une participation plus active du secteur privé dans la production des biens et des services ne suffisent pas pour induire la croissance, encore moins pour créer un développement marqué par une croissance durable conjuguée à une égalité sociale.

Comme nous le montre l'histoire, le développement est un processus complexe qui devrait prendre en compte les particularités de chaque pays. En effet, le développement devrait pratiquement être fait sur mesure et tenir compte des réalités politiques, économiques, institutionnelles et sociales spécifiques à chaque pays.

Ceci dit, nous avons aussi appris que, d'un point de vue macroéconomique, une inflation faible et une dette publique gérable sont des éléments cruciaux de toutes les stratégies mais qu'elles ne suffisent pas. Des déficits des comptes courants viables, des prix relatifs et des politiques « justes » ainsi que des objectifs d'épargne pendant les périodes de « prospérité » qui permettent de mettre en ouvre des politiques anticycliques sont des éléments cruciaux d'une stratégie de développement. L'état de droit et le respect des contrats devraient aller de pair avec une participation plus active de l'État dans la conception et la mise en ouvre des politiques destinées à transformer la structure de la production.

Ces politiques, qui devraient inclure l'innovation (création, adaptation et adoption de nouvelles technologies), l'accumulation du capital humain, des mesures d'incitation pour les petites et les moyennes entreprises, ainsi que la création de nouvelles entreprises et de nouveaux secteurs dynamiques, sont des éléments essentiels pour déterminer les changements dans le dynamisme de la croissance économique. État de petite taille ne veut pas dire État absent, comme cela a été souvent le cas dans les années 1990. Le défi actuel est de trouver de quelle façon poursuivre ces politiques dans un monde mondialisé.

Nous pensons qu'il est avantageux de renforcer les systèmes régionaux et sous-régionaux comme plate-forme pour l'intégration dans le monde. Le régionalisme ouvert, comme l'a encouragé la CEPALC à maintes reprises dans le passé, devrait être préconisé. Au cours des dernières années, l'intégration des pays d'Amérique latine a fait l'objet de fortes tensions, problème qui ne pourra être résolu que par un engagement politique renouvelé visant à renforcer les processus actuels d'intégration. Cela veut dire qu'au-delà de la libéralisation du commerce et de la création de règles commerciales communes, il existe une demande importante pour la coopération macroéconomique et financière, l'harmonisation des systèmes de réglementation, une infrastructure physique complémentaire, la défense des biens communs régionaux et un progrès graduel de l'intégration politique.

Pour faire face à ces défis, cinq questions prioritaires devraient être mises en avant :
1. Intégration hémisphérique. Le nombre considérable d'accords bilatéraux entre l'Amérique latine et les Caraïbes et les États-Unis nous montrent qu'il est plus difficile que jamais de forger des alliances stratégiques parmi les pays d'Amérique latine. Ces accords, même s'ils sont satisfaisants du point de vue d'un pays donné, ont des effets négatifs pour l'ensemble de la région. Parmi les défauts, je citerai un pouvoir de négociation faible, la diversion commerciale en faveur du Nord et contre la région et les coûts de transaction élevés relatifs à une règle d'origine multiple. Il est important de comprendre les effets de ces accords sur les traités sous-régionaux et vice-versa, et la CEPALC devrait pouvoir conseiller les pays sur les enjeux des négociations multiples et leur fournir des directives en vue de choisir la meilleure stratégie régionale.

2. Augmentation du potentiel de production de la région. La transformation des structures de la production doit être une priorité de toutes les stratégies de développement. Pour y parvenir, un partenariat public et privé, ainsi que des politiques nationales essentielles et stratégiques et des institutions efficaces, sont nécessaires. La CEPALC continuera d'analyser les différentes stratégies susceptibles d'accroître les capacités de production des pays d'Amérique latine et des Caraïbes. Les efforts sont centrés sur des politiques qui induisent des structures économiques souples, capables d'intégrer le savoir, qui ajoutent de la valeur et permettent d'accéder aux marchés mondiaux.

3. Migrations internationales. Durant plusieurs décennies, la région a connu une forte mobilité du capital et une faible mobilité de la main-d'ouvre. Cependant, les dix dernières années ont été marquées par une importance relative de l'émigration vers le Nord. Les envois de fonds des émigrants dans leur pays ont considérablement augmenté, représentant l'année dernière un flux de fonds supérieur à l'investissement étranger direct. L'augmentation de la mobilité de la main-d'ouvre internationale pose de nouveaux défis d'un point de vue économique et social, particulièrement pour les femmes et les enfants. Il faut examiner les liens entre les conséquences sociales et économiques des envois de fonds des émigrants et les activités de production. Ce sujet soulève certaines questions. Par exemple, les motivations économiques à l'origine de la migration; les liens financiers entre la main-d'ouvre migrante et le groupe familial dans le pays d'origine; et l'intégration culturelle et politique des migrants. Après voir examiné la complexité de ces questions, la CEPALC présentera des propositions qui pourront être intégrées dans les politiques publiques.

4. Plus grande cohésion sociale. L'incidence élevée de la pauvreté et les disparités dans la distribution des revenus sont des phénomènes très courants dans les pays d'Amérique latine et des Caraïbes. Alors qu'un renforcement du processus du développement est nécessaire pour changer cette situation, les politiques sociales peuvent permettre de répondre à certains défis. Les efforts politiques doivent donc viser à instaurer un pacte fiscal pour financer les systèmes de protection sociale et, en même temps, développer le capital humain et social. À cet égard, les effets des différentes politiques sociales sur la répartition des revenus et la pauvreté doivent être évalués.

5. Développement durable. L'intégration efficace des questions écologiques dans l'ordre du jour du développement engendre de nouvelles demandes en matière de stratégies économiques et, en particulier, de mobilisation de l'investissement dans les secteurs dynamiques de la production qui utilisent des méthodes de production et des technologies respectueuses de l'environnement. La CEPLAC travaille activement à un suivi intégré des sommets mondiaux du point de vue régional en aidant les États Membres des Nations Unies à réaliser les Objectifs du millénaire pour le développement.

Enfin, et surtout, les divers effets des développements économiques et sociaux sur la stabilité politique des démocraties fragiles de la région méritent une grande attention dans le cadre des efforts menés par les Nations Unies dans le domaine de la prévention des conflits. Ceci nécessite un ordre du jour de l'ONU cohérent au niveau régional, et nous amènera à réexaminer la coopération interinstitutions, ce qui signifie renforcer les institutions fondées sur un réseau d'institutions régionales à mi-chemin entre l'ordre mondial et l'ordre national. La CEPALC est particulièrement bien placée pour répondre à ces défis et offre, en même temps, une méthode multidisciplinaire d'analyse qui répond aux caractéristiques spécifiques de la région avec, comme objectif, aider les États à améliorer leur développement économique et social.
Biographie
José Luis Machinea est secrétaire exécutif de la CEPALC depuis décembre 2003. Il a été ministre de l'économie de l'Argentine de 1999 à 2001 ainsi que conseiller auprès de la Banque interaméricaine de développement et de la Banque mondiale.
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