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Le passé en péril
Apprécier notre patrimoine culturel
Par Sarah Cattan, pour la Chronique

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L'article

Pendant la période de troubles qui a suivi la chute du régime de Saddam Hussein, 7 000 ans de l'histoire de l'humanité ont été détruits en 48 heures par des pillards irakiens.

Malgré les appels des experts de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO) à ne pas répéter les mêmes erreurs que pendant la guerre du Golfe, en 1991, où neuf musées irakiens avaient été pillés à la fin de la guerre, le patrimoine culturel de l'Irak a été détruit. Les pillards ont mis à sac le Musée national de Bagdad, ainsi que d'autres lieux contenant le patrimoine culturel, tels les Archives nationales, le Centre des manuscrits et la Bibliothèque de Bagdad. Au Musée national, des trésors inestimables de l'art mésopotamien ont été perdus et des milliers d'ouvres volées ou endommagées. Des centaines de tablettes cunéiformes en argile datant du quatrième millénaire av. J.-C. au 1er siècle, qui témoignent de l'existence d'une pensée juridique et de l'invention de l'écriture, ainsi que les célèbres trésors en or du cimetière royal à Ur et certains des premiers outils fabriqués par l'homme n'ont toujours pas été retrouvés.
Cet emblème, réalisé pat Michel Olyff, symbolise l'interdépendance des sites culturels et naturels. Le carré central représente le produit du savoir-faire et de l'inspiration humaine, tandis que le cercle représente la nature, les deux étant intimement liés. L'emblème est rond comme le monde et symbolise en même temps la protection.

Le pillage culturel n'est pas seulement une tragédie pour les Irakiens qui ont perdu une documentation précieuse sur les ouvres de leurs ancêtres, mais aussi une «blessure causée à l'humanité entière», comme l'a déclaré le Secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan. De fait, les dommages causés à leur patrimoine culturel est une perte de savoir inestimable sur l'une des premières périodes culturelles. En effet, la vallée du Tigre et de l'Euphrate est le berceau des grandes civilisations, remontant au cinquième millénaire av. J.-C., et le théâtre d'événements relatés dans l'Ancien Testament et la Bible, textes sacrés pour les juifs, les chrétiens et les musulmans.

Le patrimoine culturel étant un don des générations passées à l'humanité entière, il incombe à la communauté internationale de le préserver et de le transmettre aux générations à venir. Depuis sa création en 1946, l'UNESCO s'est attachée à protéger le patrimoine naturel et culturel mondial et à empêcher le trafic illégal des ouvres d'art. En 1954, elle a fourni une base légale à son action culturelle en adoptant la Convention de la Haye sur la protection des biens culturels en cas de conflit armé. En 1970, cette Convention a été renforcée par la Convention concernant les mesures à prendre pour interdire et empêcher l'importation, l'exportation et le transfert illicites de propriété des biens culturels.

Elle fut complétée en 1995 par la Convention de l'Institut international pour l'unification du droit privé sur les biens culturels volés ou illicitement exportés (UNIDROIT).

En 1959, l'UNESCO a lancé sa première campagne internationale et a aidé le gouvernement égyptien à sauver les temples d'Abou Simbel, situés dans la vallée du Nil. Ces trésors de la civilisation de l'Égypte ancienne étaient menacés par des inondations causées par la construction du barrage d'Assouan. La campagne avait connu un succès remarquable, cinquante pays ayant fait don de 40 millions de dollars sur les 80 millions pour sauver ces temples. Les temples ont été démontés et reconstruits dans des endroits secs. Ceci a démontré que la conservation du patrimoine culturel mondial concernait tous les pays et a encouragé l'UNESCO à créer une base juridique au mouvement mondial. Quelques années plus tard, elle s'attaquait au projet d'une convention. La Conférence générale de l'UNESCO a approuvé un texte et, le 16 novembre 1972, a adopté la Convention concernant la protection du patrimoine culturel et naturel mondial. À ce jour, 159 pays l'ont ratifiée et 24 campagnes internationales sont actuellement menées dans le monde.

La Convention traduit en termes pratiques et en actions concrètes la double dimension de la culture : en tant qu'expression d'un peuple en particulier et de l'humanité dans son ensemble. D'un côté, les pays signataires s'engagent à préserver leur propre patrimoine national et, de l'autre, ils sont invités à soumettre un inventaire des sites situés sur leur territoire national susceptibles de pouvoir être inclus sur la Liste du patrimoine mondial. Une fois que le site est sélectionné, il incombe à la communauté internationale de le protéger en fournissant une aide financière et technique ainsi qu'une formation professionnelle. Cette distinction permet au site de figurer sur la Liste du patrimoine en péril, qui bénéficie alors d'une assistance technique, principalement une augmentation de l'aide financière.

En juillet 2003, le paysage culturel et les vestiges archéologiques de la vallée de Bamiyan, en Afghanistan, ont été simultanément inscrits sur la Liste du patrimoine mondial et sur la Liste du patrimoine mondial en péril. Contenant plusieurs ensembles monastiques et sanctuaires bouddhistes, c'est le deuxième site afghan inscrit en 2002, après le minaret de Jam, autre trésor afghan en péril. Depuis 1999, l'UNESCO a mis au point plusieurs projets pour répondre aux dangers qui menacent le patrimoine culturel du pays.

Pour lutter contre les vols et le trafic illégal des objets culturels pillés au musée de Kaboul, l'UNESCO a établi un inventaire des objets endommagés et ont ces derniers entreposés dans un lieu sûr. Pour arrêter et inverser la détérioration des sites et des monuments afghans, l'Organisation a fait appel à des experts afin d'évaluer les dégâts et de proposer un plan d'action.

Avec l'aide des organisations locales non gouvernementales, l'UNESCO a mis sur pied des projets de préservation et de restauration pour consolider le minaret de Jam.

Cependant, les dégâts causés au site sont souvent irrémédiables. La destruction des Bouddhas de Bamiyan par les talibans, en mars 2001, démontre tragiquement qu'en matière de sauvegarde du patrimoine culturel, la prévention est aussi importante que la restauration. En plus de l'établissement d'inventaires et de l'amélioration des conditions de surveillance et de conservation, il est impératif de sensibiliser les gens sur la valeur du patrimoine culturel. Comme l'explique Anna Paolini, du programme de la Division du patrimoine culturel de l'UNESCO, responsable des États arabes et de l'ex-Yougoslavie, «les gens doivent comprendre l'importance de l'héritage du passé et être conscients de leur propre culture».

Développer des actions de sensibilisation destinées à mettre en valeur l'importance du patrimoine culturel fait partie intégrante de la stratégie de l'UNESCO. L'organisation s'attache à créer un sens de la propriété, principalement en faisant appel aux organisations locales et en éduquant les jeunes pour qu'ils apprécient la richesse de leur passé. L'UNESCO se concentre en particulier sur la formation de la population locale et sur la construction de ses capacités afin de l'aider à sauvegarder son patrimoine national. Elle propose des cours de formation aux gardiens pour qu'ils assurent la surveillance des sites, aux policiers pour qu'ils apprennent à reconnaître les objets d'art volés et aux personnels des musées pour qu'il établissent des inventaires et utilisent un matériel de sécurité de pointe. En même temps, elle diffuse dans les écoles qui font partie du Réseau des écoles associées (voir encadré à la page 71) des informations concernant le patrimoine culturel. Ces initiatives ont déjà contribué à sauvegarder des sites et des ouvres d'art dans de nombreux pays, comme la Colombie, l'Égypte, la Grèce et même l'Irak, où le vase de Warka, l'un des objets les plus précieux volés au musée de Bagdad a été restitué en juin 2003. Cependant, pour sauvegarder l'avenir, le monde doit comprendre ce que représente le patrimoine culturel et apprécier son rôle dans l'histoire. En tant qu'expression du génie artistique et intellectuel qui unit l'humanité, le patrimoine culturel est un trésor à chérir car c'est un instrument de la paix.

Le patrimoine mondial entre les mains des jeunes
Si la sauvegarde du patrimoine culturel est une tâche ardue, elle n'en est pas moins possible. Elle nécessite cependant une plus grande sensibilisation des décideurs de demain concernant les dangers qui menacent constamment ce patrimoine et les moyens d'y répondre.

Avec cet objectif à l'esprit, le projet Réseau des écoles associées de l'UNESCO (ASPnet) et le Centre du patrimoine mondial ont, en 1994, lancé l'initiative le «Patrimoine mondial entre les mains des jeunes», qui fournit un kit éducatif à l'usage des enseignants des écoles associées afin de faire connaître aux enfants le patrimoine mondial. Le kit propose des activités scolaires et extra-scolaires, des feuilles d'activités pour les élèves et contient une série de photos agrandies des sites du patrimoine mondial, des affiches, des cartes, des autocollants et des transparents de rétroprojection à thèmes pour les discussions en classe. De plus, le projet favorise l'apprentissage et les échanges interculturels en réunissant les élèves et les enseignants dans des forums de jeunes sur le patrimoine mondial. D'une part, ces forums donnent aux élèves l'occasion de rencontrer des personnes d'autres pays et de découvrir leur nouveau rôle dans la conservation du patrimoine et, d'autre part, ils permettent aux enseignants de débattre de nouvelles méthodes pédagogiques et de créer des réseaux pour le développement futur des activités. Depuis le premier forum qui s'est déroulé à Bergen, en Norvège, en juin 1995, neuf forums ont eu lieu dans le monde. Ce réseau comprend déjà 700 écoles associées dans plus de 130 pays, qui ont utilisé et adapté le kit pédagogique.

Il est impératif que ce réseau continue de se développer parce que l'avenir du patrimoine culturel repose entre les mains des jeunes et sur leur prise de conscience.

«Les populations de la région commencent seulement à redécouvrir leur culture»
Anna Paolini, de la Division du patrimoine culturel de l'UNESCO, responsable des États arabes et de l'ex-Yougoslavie, s'est entretenue avec Sarah Cattan, de la Chronique ONU, sur les efforts de l'Organisation à sauvegarder le patrimoine culturel.

Sur la réponse locale des programmes de l'UNESCO en Irak
Le patrimoine irakien est immense et très riche, à la fois de façon tangible et intangible (musique, folklore, etc.). Avant la guerre et le début de l'embargo, l'Irak réunissait les meilleurs poètes du Moyen-Orient. Les Irakiens ont toujours accordé une grande importance à leur patrimoine, et continuent de le faire. Le problème alimentaire est, bien sûr, une priorité, mais les Irakiens souhaitent réellement la réouverture du musée parce qu'ils auront ainsi l'impression que la vie normale reprend ses droits. La population locale assure la garde des sites archéologiques et est extrêmement fière de ce rôle. Les gens sont très attachés à leurs racines et à leur passé qui sont un élément fondamental de leur identité.

L'UNESCO a envoyé deux missions : la première en mai et la deuxième à la fin juin. Aux niveaux local et institutionnels (Département de l'Antiquité, musées, ministère de la Culture, la section chargée du patrimoine culturel du gouvernement transitoire sous l'Autorité transitoire dirigée par la coalition), les missions ont soutenu et exprimé le désir de l'UNESCO de coordonner les activités en faveur du patrimoine culturel irakien.

Sur la prévention de la destruction du patrimoine culturel en Irak
Pour lutter contre les pillages, l'UNESCO a signé un accord avec l'Organisation internationale de police criminelle (INTERPOL) pour établir une base de données sur les ouvres d'art volées en Irak à partir des informations fournies par l'UNESCO et d'autres organisations internationales. Ces informations peuvent être consultées sur un CD-ROM conçu par INTERPOL et mis à jour tous les deux mois depuis 2001, ainsi que sur Internet. De plus, les gardiens locaux suivent une formation assurée par l'UNESCO afin de reconnaître les ouvres d'art volées et de renforcer la sécurité des sites où les pillages continuent. Elle a également réhabilité le système de sécurité qu'elle avait mis en place en 2000, qui avait permis la réouverture du musée en 2001.

Sur les partenaires internationaux
La communauté internationale a fourni une aide financière et pratique importante en Irak. Une meilleure coopération entre les diverses organisations et les sources internationales serait cependant nécessaire pour assurer la continuité des actions et éviter le double emploi. L'UNESCO devrait jouer ce rôle de coordination. Au lieu de mettre en ouvre tous les projets, elle devrait plutôt assurer la coordination, la surveillance et le contrôle de leurs développements. En fait, elle vient de lancer une campagne faisant appel aux donateurs privés. Le Directeur général de l'UNESCO a ouvert un compte spécial sur lequel sont versées les contributions des États membres.

Sur les partenaires de l'UNESCO sur le terrain
L'UNESCO dépend de la collaboration avec les États membres. En général, les gouvernements consultent ses commissions nationales quand ils ont déterminé leurs besoins ou bien quand ils nous demandent de les évaluer et de proposer un plan d'action. Les activités, telles que des cours de formation, sont mises en ouvre au niveau local en partenariat avec les ONG, les universités et d'autres institutions locales. Cependant, les gouvernements sont toujours informés des activités couvertes et mises en ouvre par les ONG et leurs institutions.

Sur «Travaux en cours : la réhabilitation du musée de Kaboul»
C'est une initiative très importante. Elle permet à la population de se rendre compte que la vie revient à la normale tout en leur donnant les moyens de travailler dans un environnement décent et d'apporter les changements nécessaires. En Irak, nous avons organisé une action similaire en juillet-le musée de Bagdad a rouvert quelques salles au public et a exposé, pour la première fois, le trésor de Nemrod. Même s'il n'a été accessible que quelques heures, cela indiquait que des efforts étaient entrepris pour rétablir une vie normale. Le patrimoine culturel peut jouer un rôle important dans la reconstruction des nations qui ont été dévastées par la guerre. Il est une source de fierté et un élément fondamental de l'identité et des racines d'un peuple. Leur patrimoine culturel leur permet de retrouver leur identité nationale.

Sur l'importance de la prise de conscience des populations
Dans les pays occidentaux, il semble que le concept de sauvegarde du patrimoine culturel est plus facilement accepté. Dans les pays arabes, le patrimoine culturel ne fait pas partie des matières enseignées à l'école. La culture est importante pour forger l'identité des générations futures. Il est donc vital de sensibiliser les enfants dès l'école primaire et ceci non seulement avec les adultes mais en utilisant les médias, des brochures, etc. La flambée des cours du pétrole qui s'est produite entre les années 1950 et 1970 a entraîné une destruction du patrimoine culturel de nombreux pays arabes, en particulier dans la région du Golfe. Aujourd'hui, les populations de la région ont tout juste recommencé à se réapproprier leur propre culture et à découvrir la valeur de leur patrimoine.

Sur la diffusion du matériel pédagogique
Non seulement l'UNESCO a élaboré des programmes scolaires mais elle a également créé un projet appelé «Réseau des écoles associées». Les écoles qui y adhèrent reçoivent des informations et du matériel pédagogique sur les activités éducatives de l'UNESCO. Le Centre du patrimoine mondial a préparé un jeu d'activités pour les élèves et du matériel pédagogique à l'usage des enseignants pour qu'ils enseignent aux enfants le patrimoine culturel.

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