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ESSAI
Les langues en tant qu'archives historiques
Les conséquences pour l'agriculture et le développement
Par Christopher Ehret

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L'article

Un champ de sorgho dans les montagnes Mandara, au Cameroun, avec des huttes et des collines au loin

Au XVIIIe siècle, la colonie britannique du Nouveau Monde, établie en Caroline du Sud, a prospéré grâce à la culture et à l'exportation du riz. Qu'est-ce que cela à voir avec la linguistique, l'agriculture et le développement dans le monde moderne ? Un avertissement contre des suppositions importantes : la technologie agricole africaine est à l'origine de la prospérité de la Caroline coloniale.

Des siècles auparavant, les populations vivant sur la côte de Guinée, en Afrique, ont mis au point une technologie sophistiquée et très efficace pour la culture du riz, oryza glaberima. Tirant parti des estuaires de rivières à marée se jetant dans l'océan Atlantique, ils ont construit des digues et des canaux pour acheminer l'eau dans leurs champs. Avant la saison des semences, les fermiers africains acheminaient dans leurs champs l'eau de mer salée qui s'accumulait dans les estuaires pendant la marée haute. Quelques jours ou quelques semaines plus tard, ils laissaient l'eau douce s'écouler dans leurs parcelles de terre : l'eau salée avait éliminé les mauvaise herbes, et l'eau douce dessalait les terres tout en déposant une couche fraîche de limon, enrichissant le sol pour la plantation du riz.

Les paysans de la Caroline ont eu accès à cette technologie au XVIIIe siècle grâce à des experts guinéens. Mais contrairement aux conseillers expatriés d'aujourd'hui, ceux-là venaient non pas à titre d'expert mais comme esclaves, ce qui explique pourquoi leur rôle dans l'agriculture de la Caroline est passé longtemps inaperçu. Leur contribution a finalement été reconnue à sa juste valeur il y a seulement une vingtaine d'années grâce aux travaux d'intellectuels, tels que le professeur Judith Carney et le docteur Edda Fields.

L'histoire des fermiers de Guinée n'est qu'un exemple des nombreuses inventions des Africains dans le domaine de l'agriculture au cours de l'histoire - et un exemple relativement récent. Nous savons aujourd'hui que l'agriculture et l'élevage du bétail en Afrique remontent à près de 11 000 ans. Vers 8500 av. J.-C., alors que les populations du Moyen-Orient commençaient à cultiver le blé et l'orge, les communautés africaines, qui vivaient séparément et indépendamment à plus de 1 000 km au sud, élevaient du bétail, premiers éleveurs connus dans le monde. Vers 7000-6000 av. J.-C., leurs descendants se sont également mis à la culture. La première culture fut celle du sorgho, plante aujourd'hui cultivée dans le monde entier (voir photos offertes par l'auteur).

Une autre invention agricole est apparue en Afrique de l'Ouest chez les premiers habitants parlant les langues de la famille Niger-Congo. En Afrique de l'Ouest, les pratiques de cultures sont anciennes et remontent probablement vers 9000-7000 av. J.-C. La première culture fut probablement celle de l'igname de Guinée, mais les agriculteurs africains ont également exploité un grand nombre d'autres cultures connues désormais en dehors de l'Afrique, comme l'okra et le haricot à oil noir. Au cours des 4 000 dernières années, dans les parties occidentales de l'Afrique de l'Ouest, la culture du riz africain a supplanté celle des ignames.

L'archéologie fournit d'importantes informations sur cette histoire mais un grand nombre de régions en Afrique sont encore peu connues des archéologues. C'est pourquoi, dans les études historiques africaines, les spécialistes se sont servi de la linguistique pour reconstruire le passé. Comment une langue est-elle un élément révélateur de l'histoire ? Chaque langue, par sa nature, constituent des archives. Les documents faisant de partie de ces archives sont les mots qui constituent le vocabulaire de la langue, chaque mot ayant une histoire qui lui est propre. Un mot spécifique aura été employé pendant de nombreuses périodes ancestrales de son histoire, ou bien son emploi aura apparu seulement à une période intermédiaire. Dans ce cas, il pourrait dériver d'un mot plus ancien : par exemple, le mot anglais «worker» a été créé en ajoutant un suffixe au verbe existant «work». De manière alternative, un mot aurait pu d'abord être utilisé comme mot d'emprunt (adopté) à une autre langue.

Toutes les langues sont formées d'un vocabulaire riche qui permet d'exprimer la diversité des connaissances et de la culture de leurs locuteurs. Si, par exemple, nous pouvons démontrer qu'un mot signifiant «vache» existe depuis des siècles dans l'histoire d'une langue, nous savons alors que les populations avaient des vaches à cette époque.

Réciproquement, lorsqu'un mot est emprunté à une autre langue, on peut supposer que l'objet nommé par le mot est nouveau. Par exemple, le terme anglais «banana» a été emprunté au portugais, qui venait lui-même de l'une des langues africaines de la côte de Guinée. L'histoire du mot «banana» révèle la route de la banane : de l'Afrique de l'Ouest à l'Angleterre et aux autres pays européens en passant par le Portugal. Le travail de l'historien ayant reçu une formation de linguiste consiste à découvrir les nombreuses histoires individuelles des mots qui nous révèlent une histoire cohérente du passé.

Revenons au riz africain. Selon les botanistes, les variétés d'Oryza glaberima cultivées ont vu le jour dans le delta intérieur du fleuve Niger, le Mali actuel. Selon les linguistes, le mot le plus ancien pour désigner la culture du riz en Afrique de l'Ouest remonte à la langue proto-mandé. Nous appelons «proto-mandé» la langue ancestrale commune aux diverses et nombreuses branches de la famille Niger-Congo. Aujourd'hui, les langues mandé modernes incluent le kpelle au Libéria, le mende en Sierra Leone et le bambara, le malinké et le soninké au Mali. Les spécialistes s'accordent pour dire que les langues proto-mandé étaient parlées par une société qui vivait à l'intérieur ou près du delta intérieur, à l'endroit même où la culture du riz est apparue.

Le sorgho est une contribution importante à l'agriculture mondiale.

L'histoire du riz en Afrique de l'Ouest se résume en gros à ceci. Vers le troisième millénaire av. J.-C., les populations proto-mandé ont amélioré leur production agricole de manière significative en domestiquant le riz africain qui pousse dans l'environnement humide du delta intérieur. Cet avantage économique a permis à la société proto-mandé de se développer et de s'étendre. Après 2000 av.J.C., la société s'est divisée en plusieurs sociétés sours alors que les descendants ont immigré en masse vers le sud, apportant la culture du riz dans de nombreuses régions. Dans l'arrière-pays de la côte de Guinée, les villageois qui ne faisaient pas partie du groupe mandé ont adopté le riz que cultivaient leurs voisins mandé. Mais vivant dans un environnement différent, le long des estuaires, ils ont inventé une nouvelle technologie. Et, plus tard, aux XVIIe et XVIIIe siècles, leurs descendants ont apporté avec eux cette technologie en Amérique du Nord.

L'histoire de l'agriculture africaine offre des informations importantes à ceux qui s'intéressent au développement agricole dans toutes les parties du monde, pas seulement en Afrique. Cela nous rappelle que, partout dans le monde, les populations ont des milliers d'années d'expertise dans les domaines de l'élevage du bétail, de l'agriculture, des sols, des climats et des technologies. Le développement de la productivité agricole repose sur l'intégration du savoir local et des applications extérieures. Les projets les plus réussis sont probablement ceux qui font appel aux experts locaux. Dans le cas de l'Afrique, les études de plus en plus nombreuses des historiens linguistes sur l'histoire de l'agriculture offrent une perspective intéressante. Tout aussi important, tenir compte de l'expérience des populations locales est probablement le meilleur moyen de les faire participer au projet et de s'assurer que leurs intérêts seront pris en compte.

Christopher Ehret est professeur à l'université de Californie à Los Angeles (UCLA). Historien et linguiste spécialisé dans l'histoire africaine et humaine et le développement des méthodes linguistiques de la reconstruction historique, il a mené des travaux de recherche dans plusieurs pays africains et participé sur le terrain à des études de plus de 50 langues africaines. Il a écrit plus de soixante articles et publié huit ouvrages dont le dernier s'intitule «The Civilizations of Africa: A history to 1800».
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