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L'enseignement à distance
Les avantages et les inconvenients
Par Judith Adler Hellman

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L'article

L'idée que la communication électronique puisse permettre à des professeurs, séparés de leurs élèves par l'espace et le temps, de faire passer avec succès leur enseignement, est un concept qui a suscité à la fois espoir et consternation, enthousiasme et craintes. Dans les pays industriels avancés où les taux d'alphabétisation et de fré-quentation scolaire sont élevés et où les possibilités d'études post-secondaires ne manquent pas, la littérature à ce sujet est en plein essor et la plupart des ouvrages vantent les possibilités «illimitées» de cette «révolution» dans l'éducation.

En même temps, l'enseignement à distance a de farouches adversaires, même dans les sociétés où l'accès universel aux techniques informatiques est un but réalisable. Les projections quant à un large emploi des médias électroniques pour apporter du matériel pédagogique aux pays privés de ressources ont suscité beaucoup moins de controverses. En fait, les débats sur l'emploi de ces technologies au bénéfice de l'éducation dans les pays en développement reposent pratiquement tous sur l'idée générale que le télé-enseignement constitue un progrès incontestable.

Cependant, s'il existe une abondante littérature critique sur l'enseignement à distance en Amérique du Nord, celle qui est axée sur les pays en développement est encore très limitée actuellement. Pourtant, une analyse approfondie des perspectives ouvertes par l'application des techniques électroniques à l'éducation pourrait montrer que bien des carences du télé-enseignement, déjà signalées pour les pays industriels avancés, valent aussi pour les pays en développement ou risquent d'y revêtir des formes plus spectaculaires encore. De plus, l'impact et l'efficacité du télé-enseignement dans les pays en développement suscitent diverses préoccupations qui n'ont pas de raison d'être dans les pays riches.

L'enseignement à distance peut présenter plusieurs avantages pour les élèves, tant des pays développés que des pays en développement, notamment celui d'élargir l'accès à l'éducation (surtout pour l'élève ou l'étudiant qui n'entre pas dans les catégories «habituelles»), la flexibilité des horaires, la possibilité d'avancer à son rythme, de faire des études sans avoir à se déplacer (et même sans avoir à sortir de chez soi).

De plus, les établissements qui réussissent à persuader ou à obliger les enseignants à «mettre leur cours en ligne» peuvent espérer, en s'adressant à des élèves géographiquement très éloignés, réaliser de grandes économies dans la construction des salles de classe, des logements pour étudiants, des parkings et autres équipements de base, ainsi que de substantielles économies sur les salaires des professeurs.

Les avantages du télé-enseignement pour les pays en développement tiennent au fait que les coûts des techniques informatiques vont en diminuant et que la vitesse et les capacités des ordinateurs ne cessent d'augmenter par rapport à leurs coûts. Pour ces pays qui se voient presser de rejoindre l'économie mondiale de l'information, l'enseignement à distance semble permettre de former mieux plus de gens à un moindre coût. En même temps, même dans les pays industriels avancés, ce type d'enseignement a de sérieux inconvénients : il est coûteux et nécessite de gros capitaux; il soumet les enseignants à des contraintes de temps et à d'autres pressions; les élèves sont isolés, coupés à la fois de leurs professeurs et de leurs condisciples; les enseignants ont beaucoup de peine à évaluer correctement des étudiants qu'ils ne rencontrent jamais et les taux d'abandon sont bien plus élevés que pour des cours donnés en classe.

Beaucoup de ces problèmes fondamentaux se retrouvent lorsque les programmes de télé-enseignement sont exportés dans les pays en développement. Les répercussions sociales du changement technologique sont difficiles à prédire ou à prévoir. Souvent, loin d'améliorer la qualité de la vie ou les perspectives des pauvres et des sans-pouvoir, l'emploi des technologies a des effets étranges et inattendus et se traduit par une aggravation des problèmes d'inégalité. La fracture numérique, qui oppose les nantis aux démunis de la technologie, sépare aussi le «monde branché» de celui qui n'a pas accès à ces technologies et, à l'intérieur même des pays en développement, ceux qui ont le niveau d'alphabétisation et les connaissances informatiques nécessaires pour se servir de l'Internet et d'autres technologies de communication de ceux qui n'ont pas ce savoir. Selon les revenus, l'éducation, l'âge, l'appartenance ethnique, l'âge et le sexe, certains peuvent raisonnablement espérer pouvoir utiliser la communication électronique, et d'autres pas.

Les coûts liés à la fourniture d'un télé-enseignement à des élèves de pays en développement peuvent se calculer de diverses manières. Malheureusement, la plupart des calculs fondés sur les coûts «par élève» ne tiennent pas compte des taux d'abandon des élèves initialement inscrits. Comme la production de nouveaux cours demande une mise de fonds considérable, certains planificateurs proposent qu'elle incombe à un établissement relativement riche (d'un pays industrialisé). Mais des cours «standards» soulèvent de sérieux problèmes d'adaptation du matériel et de la démarche pédagogique à la culture des élèves et risquent d'exacerber ce qui est déjà perçu comme la domination culturelle de l'Europe et de l'Amérique du Nord.

De plus, comme les fonds destinés à l'éducation dans les pays en développement ne sont pas infinis, ceux-ci ne peuvent opter pour un investissement en ordinateurs qu'au détriment d'autres possibilités, comme l'enseignement par un professeur en classe.

Si l'enseignement face à face est un moyen plus efficace de toucher les élèves et de les garder, surtout les plus marginalisés d'entre eux, les planificateurs devront sans doute à un moment donné abandonner leurs rêves de solutions technologiques et revenir au travail de base, constituer un corps enseignant qualifié et dévoué, capable d'atteindre ceux qui, si l'on en croit des signes déjà perceptibles, seront inévitablement dépassés par la révolution informatique. Ramener l'enseignant, comme on le fait actuellement, au rang de «moniteur» qui appuie sur un bouton pour faire entrer dans la classe quelqu'un de «mieux informé», de«plus expert» ou de «plus distrayant», c'est déclasser ses qualifications à un moment où, partout dans le monde mais surtout dans les pays en développement, les enseignants voient considérablement baisser leur prestige et le respect qu'ils inspirent à la population, sans parler de leurs salaires réels. L'emploi de matériel pro-duit dans les pays industrialisés ne fera qu'exacerber ce problème. La perte de qualifications de l'enseignant est un coût social qui doit être pris en compte dans le calcul des fonds à débourser pour l'éducation dans les pays en développement.

Pour plus d'informations, veuillez vous référer au rapport de l'Institut de recherche des Nations Unies pour le développement social intitulé «The Ridddle of Distance Education: Promise, Problems and Application for Development», document de programme 9, juin 2003, sur la technologie, les entreprises et la société.

Judith Adler Hellman est professeur de sciences politiques et sociales à l'Université de York (Toronto) et rédactrice au Canadian Journal of Latin American and Carribean Studies. Elle a également écrit des articles sur les nouveaux mouvements sociaux, le féminisme européen, la migration internationale et les transitions politiques en Amérique latine.
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