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Ce que devrait faire l'ONU
La marginalisation des femmes dans les médias
Par Sonia Gill

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L'article

Les médias, important agent de socialisation dans le monde moderne, soutiennent les conceptions culturelles ou s'y opposent, et ont un impact considérable sur la construction sociale des sexes. Ils jouent un rôle dans la représentation des sexes, façonnant «l'image que l'on se fait des hommes et des femmes et les supposées caractéristiques de la masculinité et de la féminité»1. Les médias ont joué un rôle important dans le maintien de la répartition des rôles entre les hommes et les femmes, «véhiculant les valeurs dominantes, patriarcales et sexistes»2. Or, il pourrait en être autrement. S'ils étaient guidés par des politiques claires et viables, ils pourraient être les agents du développement et du progrès. Leur contribution positive à la promotion de la femme ne sera possible que dans un cadre qui définit clairement des objectifs stratégiques, exécute les actions et les décisions de la politique en question, définit les normes minimales auxquelles tous les participants doivent satisfaire et fournit des mécanismes pour évaluer les progrès réalisés.

L'ONU occupe une place idéale pour aider les diverses institutions à mettre en place les cadres stratégiques nécessaires pour inverser le phénomène de la marginalisation des femmes dans les médias. Ce travail doit commencer au niveau le plus fondamental car, dans ce domaine, les politiques sont pratiquement inexistantes. Et c'est le cas, que la politique des médias existe au niveau de l'État sous forme de législation et d'arrangements institutionnels ou au niveau des politiques et des systèmes opérationnels des organisations des médias, ou bien au niveau des codes de conduite et des directives approuvés par les associations professionnelles.

Un travail de base important est nécessaire pour créer des politiques adéquates avec la consultation et la collaboration des personnes chargées de formuler et de mettre en place les politiques. Il est crucial que les décideurs politiques participent à la formulation de stratégies destinées à augmenter la participation et l'accès des femmes aux médias. Trop souvent, les législateurs, les personnes chargées de la réglementation, les administrateurs d'État, les directeurs et les professionnels - ceux qui décident, sont absents des débats. L'ONU peut les réunir dans le cadre de forums réels et virtuels où ils peuvent débattre de ces questions et les faire avancer. Ce type de regroupement devrait être recherché dans le cadre des efforts visant à inscrire sur l'ordre du jour mondial l'égalité entre les sexes et l'utilisation des médias pour l'avancée des femmes.

La race, la classe et l'égalité des sexes sont les grands axes de la «différenciation sociale»3, l'égalité des sexes ayant fait récemment l'objet de travaux de recherche, y compris d'études politiques. Mais cette question est rarement prise en compte dans l'analyse et la formulation de tous les types de politiques, en particulier au niveau de l'État. En raison des difficultés économiques auxquelles ont été confrontés un grand nombre de pays en développement dans les années 1970 et 1980, les gouvernements ont dû modifier leurs priorités de développement et leurs politiques afin de faire face au manque de devises étrangères nécessaires au paiement de leurs dettes. Mais les politiques d'ajustement structurel ont eu pour effet de réorienter «les ressources qui étaient destinées aux programmes centrés sur les personnes au profit des programmes centrés sur le gain»4.

Les femmes ont été les premières touchées par cette politique. Il est donc important, comme dans d'autres domaines politiques, de réaliser des études sur l'impact qu'a eu le «processus de création, d'allocation et d'utilisation des ressources en communication [...] pour atteindre les objectifs du système».

Pour faire face à l'absence des questions sexospécifiques dans l'élaboration des politiques dans tous les domaines, y compris dans les communications et les médias, l'ONU peut recommander le développement de mécanismes qui permettent de prendre en compte la question de l'égalité des sexes dans le développement des politiques. Les organisations nationales de la société civile, dont l'un des rôles est de faire pression et de superviser la formulation des politiques, jouent un rôle crucial. L'ONU peut apporter son aide dans la surveillance des stratégies, particulièrement en matière d'assistance technique.

L'initiative actuelle visant à intégrer une perspective sexospécifique dans le développement et la formulation des politiques nécessite des compétences différentes de celles dont sont traditionnellement dotés ces groupes d'activistes. Ces groupes de pression doivent avoir la capacité de comprendre et d'analyser les structures d'élaboration des politiques pour aider à la formulation de politiques qui prennent en compte les préoccupations sexospécifiques.

Il est également nécessaire de réaliser de nouvelles recherches qui aillent au-delà des études actuelles consacrées aux médias et aux femmes, qui sont principalement limitées à évaluer la manière dont les femmes sont représentées. Les études doivent lier les questions entre elles, telles que les représentations problématiques des sexes et les politiques nationales dans le domaine des médias, afin de faire des propositions d'amendements aux politiques. À cet égard, l'ONU peut apporter son assistance.

L'histoire des médias révèle les efforts déployés pour contrôler et limiter la source, la nature et le volume des contenus transmis par la voie écrite ou électronique. Sans tomber dans l'autoritarisme, il serait important que toutes les sociétés développent un cadre de réglementation des médias.

Les organisations d'activistes concernées par l'égalité des sexes devraient être invitées à débattre avec les associations professionnelles des médias et les organismes nationaux de réglementation de la mise en place et de la surveillance du respect des normes qui expriment la sensibilisation des médias en matière d'égalité des sexes.

La politique nationale définissant quelles sont les personnes et quels sont les groupes qui ont accès aux moyens de production et de diffusion inhérents à la propriété et au fonctionnement des entreprises des médias est généralement exprimée dans la politique régissant l'émission de licences. Cela établit les critères d'éligibilité régissant l'émission de licences, le processus d'application, les normes d'évaluation et la méthode d'octroi et de révocation de licences. Il existe un nombre de suppositions non dites mais importantes inhérentes à toute politique régissant l'émission de licences. Dans ces temps de libéralisation des communications et de dénationalisation, on peut penser que les candidatures viendront principalement du secteur privé et que les candidats seront motivés par des objectifs financiers. Les critères d'éligibilité seront donc probablement orientés de façon à faciliter l'établissement et le fonctionnement des groupes de médias comme entreprises motivées par le profit.

Pour influer sur le processus d'émission de licences, on pourrait, par exemple, augmenter le nombre d'opportunités des secteurs de la société dont les voix ne se font pas entendre pour qu'elles contribuent aux discussions sur des sujets qui les concernent, en particulier l'allocation des ressources nationales et l'établissement d'un ordre du jour pour les législateurs. Il y a également un manque au niveau de la diffusion de l'information qui pourrait améliorer la vie des groupes marginalisés comme les communautés agricoles ou des pêcheurs, ainsi que les femmes. L'ONU peut apporter son assistance technique aux institutions chargées de la formulation et de l'administration des régimes de licences en leur fournissant des modèles pour qu'elles prennent en compte les besoins des groupes sociaux qui ne font pas partie du secteur des entreprises.

L'histoire moderne abonde d'exemples où des personnes influentes dans la société s'efforcent de contrôler les médias par le biais de mécanismes qui imposent des limites sur le choix des sujets traités. Dans la majorité des cas, ces activités ont été des tentatives à peine dissimulées d'empiéter sur la liberté d'expression. À juste titre, les profes-sionnels des médias se sont farouchement opposés à ce genre de pratiques. Mais, contrairement à la médecine ou au droit, il n'existe généralement pas de normes de pratique cohérentes pour les professions des médias, spécialement le journalisme. L'ONU devrait donc, en partenariat avec le secteur privé, parrainer des récompenses attribuées aux professionnels des médias dont le travail illustre le mieux la reconnaissance et la promotion des questions sexospécifiques.

Les approches politiques ne réussiront à aborder la marginalisation des femmes que si l'on comprend que l'élaboration des politiques est un processus délibéré qui inclut un grand nombre de prises de décisions et d'actions. Les politiques ne surgiront pas automatiquement sur la simple reconnaissance de leur absence. Il faudra plutôt faire le même effort délibéré que celui qui a contribué à la prise de conscience des questions sexospécifiques. L'ONU a un rôle vital à jouer dans l'amélioration de la marginalisation des femmes dans les médias en encourageant le développement de politiques qui reconnaissent et redressent cette situation.

Notes
1 Deaux, Kay, et Mary E. Kite. «Thinking about Gender», dans Analyzing Gender, Ed. Beth B. Hess, et Myra Marx Ferree, 92-125. Newbury Park: Sage, 1987.
2 Van Zoonen, Liesbet. «Feminist perspectives on the media», dans Mass Media and Society. Ed. James Curran et Michael Gurevitch, 33-54. Londres: Edward Arnold, 1991.
3 Mills, C. W. «A Comment on Class, Race and Gender-The Unholy Trinity», dans Race, Class and Gender in the Future of the Caribbean. Ed. J. Edward Greene, 111-114. Kingston, Jamaïque : Institut de recherche sociale et économique, 1993. p. 111.
4 Antrobus, P. «Crisis, Challenge and the Experience of Caribbean Women» Caribbean Quarterly. 35, 1 et 2: (juin 1989) P. 25-26.

Sonia Gill est directrice assistante de la Commission de radiodiffusion, chargée de la réglementation des médias. Elle a été journaliste à la Caribbean Broadcasting Corporation aux Barbades, après avoir fait des études de droit à l'université de Londres et mené des recherches de doctorat sur les politiques de communication à l'université des Antilles.
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