UN Chronicle Online
Première personne
« Le monde entier savait ce qui se passait mais personne n'a rien fait »
Par Consuelo Remmert, pour la Chronique

Imprimer
Page d'accueil | Dans ce numéro | Archives | Anglais | Contactez-nous | Abonnez-vous | Liens
L'article

Jacqueline Murekatete, 18 ans, étudiante à New York, a fui son pays natal, le Rwanda, en 1995, après le conflit éthnique où la majorité de sa famille a disparu. Lors de la Cinquième Conférence sur le leadership des jeunes, qui a eu lieu à l'université de New York du 20 au 27 juillet 2003, elle a parlé avec Annabel Boissonnade-Fortheringham de la Chronique ONU de son expérience personnelle et de l'importance de la tolérance.

Sur son expérience personnelle
J'ai 18 ans et je suis originaire du Rwanda. Avant 1994, je menais une vie normale. J'étais heureuse et je vivais dans une ferme avec ma famille. J'avais quatre frères et deux sours. Comme tous les autres enfants, j'avais des objectifs et des rêves. Mais, en 1994, le Rwanda est devenu le théâtre d'un génocide des plus barbares et tout a basculé. Lorsque la violence a gagné mon village, j'étais chez ma grand-mère. Nous avons dû nous enfuir. Nous sommes allées d'abord au poste de police pensant que nous y serions en sécurité. Mais, nous étions en danger à cause de nos voisins. L'un des frères de ma mère, qui était médecin et vivait dans une autre ville, a envoyé une ambulance pour nous chercher. Nous nous sommes cachées, ma grand-mère et moi, au fond, sous des sacs. Lorsque nous sommes arrivées chez mon oncle, il a payé des hommes pour nous cacher pendant quelques jours. Mais les voisins l'ont appris et nous avons compris que nous n'étions pas en sécurité. Je me souviens que les voisins hutus ont fait irruption dans la maison où nous étions cachées. Je pleurais, pensant que ma dernière heure était arrivée, que j'allais mourir. Les hommes avaient des matraques et des machettes. Ma grand-mère étant âgée et moi, une enfant, ils nous ont épargnées. Mais ils nous ont averti qu'ils reviendraient plus tard et nous tueraient s'ils nous trouvaient encore là. Pas loin, Il y avait un orphelinat dirigé par des prêtres italiens. Le jour suivant, ma grand-mère a décidé de m'y placer et a trouvé quelqu'un pour la cacher. À la fin du génocide, j'ai appris qu'on l'avait mise dehors et qu'elle avait été tuée. Je ne sais toujours pas comment elle est morte.

J'ai fini par retourner à l'orphelinat où j'avais séjourné pendant le génocide. Je n'avais aucune nouvelle de ma famille et je ne pouvais pas retourner dans mon village. C'était trop dangereux. Je priais tous les jours pour qu'elle soit en vie. La vie à l'orphelinat devenait de plus en plus difficile. Les enfants étaient déjà en surnombre et, tous les jours, il en arrivait de nouveaux. Des enfants de deux ans pleuraient toute la nuit. Les maladies ont commencé à se propager à tel point qu'un cimetière a été construit dans l'orphelinat. Chaque semaine, des enfants y étaient enterrés.

Quelques jours plus tard, lorsqu'il a finalement repris le contrôle du pays qui était jusqu'alors assuré par l'ancien Gouvernement du Rwanda (majoritairement hutu), le Front patriotique rwandais (dirigé par les Tutsis) est venu nous dire que nous étions en sécurité. Les enfants qui avaient la chance d'avoir un membre de leur famille toujours en vie ont quitté l'orphelinat. Je pleurais toutes les nuits, me demandant si quelqu'un savait où j'étais. Un après-midi, le prêtre m'a appelée pour me dire que quelqu'un était venu me chercher. C'était mon cousin. Il m'a emmenée chez mon oncle, le médecin, qui avait échappé au génocide en restant caché dans un trou, sous une maison, pendant les 100 jours qu'a duré le génocide. Quand je lui ai demandé des nouvelles de mes parents, il s'est mis à pleurer. Alors, j'ai compris.

D'abord, j'ai refusé d'y croire. Je pensais qu'il s'agissait d'un cauchemar et que j'allais me réveiller et revoir toute ma famille. Au fur et à mesure que le temps passait, j'ai commencé à réaliser ce qui s'était passé. Un autre oncle qui habite aux États-Unis a entrepris des démarches d'adoption et à la fin de 1995, je suis arrivée dans son pays. Je suis allée à l'école et j'ai dû apprendre l'anglais.

Sur la participation à la Conférence
Il y a deux ans, un survivant de l'Holocauste est venu à l'école. Après sa présentation, je lui ai dit ce qui était arrivé à ma famille et il m'a expliqué qu'il se rendait dans les écoles et participait aux conférences qui l'invitaient à témoigner, avec l'objectif d'éduquer les gens pour empêcher que ce genre de situation puisse se reproduire. Je lui ai dit que je voulais me joindre à lui. Cela fait deux ans que nous sommes associés. Nous racontons ce que nous avons vécu parce que nous voulons que les gens sachent que ce genre de situation existe toujours. Il n'y a pas si longtemps que le génocide a eu lieu, en 1994, et cela peut se reproduire demain n'importe où. Les mentalités ne changeront pas tant que nous ne nous aiderons pas les uns les autres. Ma plus grande déception est que tout le monde savait - le génocide faisait l'objet de rapports sur CNN et la BBC. Mon oncle a des vidéos où l'on voit des personnes innocentes tuées, des corps flotter dans la rivière. Tout le monde était au courant. Pendant 100 jours, ils ont regardé les populations se faire massacrer et ils n'ont absolument rien fait. C'est ce genre d'attitude que je veux changer. Lorsqu'une telle situation se présente, il faut mener des actions. On ne peut laisser des innocents souffrir sous prétexte qu'ils appartiennent à des groupes ethniques différents.

Sur la riposte internationale
Ma première réaction a été la colère, pas seulement à l'égard des Nations Unies, mais à l'égard de tous les pays qui avaient les moyens de nous aider. Nombreux sont ceux qui auraient pu faire quelque chose, même les petits pays. S'ils avaient envoyé 200 soldats, ils auraient probablement pu mettre fin au génocide. Quelques-uns ont envoyé des soldats. Mais quand les massacres ont commencé, au lieu d'envoyer des renforts, ils ont procédé au retrait de leurs troupes parce qu'elles étaient en danger. Je suis profondément déçue. C'est précisément ce type de comportement que je veux changer.

L'ONU pourrait contribuer à sensibiliser l'opinion publique sur ces questions en parlant avec les survivants. Au Rwanda, actuellement, beaucoup d'orphelins et de personnes ont perdu leurs frères et sours, leurs parents et/ou leurs cousins.

À mon avis, l'ONU devrait organiser une conférence similaire à celle-ci, mais à un niveau mondial. La conférence des jeunes était réellement importante, comme nous l'avons fait remarquer dans le séminaire de ce matin, «La jeunesse est l'avenir». Donner les moyens aux jeunes d'apprendre dès leur plus jeune âge ce qui se passe dans le monde est crucial pour promouvoir une prise de conscience globale.

Sur la fragilité de la paix
De nombreuses définitions différentes existent : la paix avec soi-même, la paix dans le monde. La paix fait également partie de la mission de l'ONU. Je ne suis pas convaincue que la paix dans le monde soit possible aujourd'hui, mais j'ai confiance dans l'avenir. Je souhaite que les gens essaient de se comprendre et d'éduquer les autres sur le racisme, les préjugés et l'intolérance. Si nous avions davantage de programmes comme celui-ci, les gens apprendraient la tolérance. L'ignorance est l'une des raisons qui engendre la haine de l'autre, et la haine peut mener au génocide et à l'Holocauste. À mon avis, les conférences et les activités éducatives similaires sont importantes. La paix dans le monde ne sera possible que lorsqu'on vivra en harmonie les uns avec les autres, sans guerre, sans génocide.

Sur l'importance de la tolérance
Être ouvert à tous et tolérant envers tous. Nous devrions comprendre que tout le monde a le même droit d'exister, personne n'est supérieur ou inférieur à qui que ce soit. Il ne devrait pas y avoir de conflits. On peut ne pas aimer quelqu'un, mais il faut le respecter. Les conférences de sensibilisation et les autres programmes éducatifs sont des moyens efficaces de diffuser le message. L'ignorance est la cause de la majorité des maux dans ce monde. En favorisant l'éducation, le monde de demain sera un monde meilleur.

Sur le retour au Rwanda
La situation actuelle est trop instable pour que je retourne vivre au Rwanda. Tant que ce pays ne vivra pas dans la paix, je n'y retournerai que pour rendre visite à ma famille. Peut-être, un jour, y prendrai-je ma retraite. J'ai encore de la famille éloignée qui a survécu au génocide, mais je ne suis pas prête émotionnellement à y retourner. Je ne sais pas comment je réagirai quand je retournerai dans mon village. Il n'y a plus personne.

Regard en arrière — Numéro 4, Volume XXXI, 1994
«En juillet 1984, John Isaac, un photographe de l'ONU plusieurs fois primé pour son ouvre, s'est rendu au Rwanda en compagnie d'une mission d'aide humanitaire de l'ONU. II y a photographié les terribles souffrances des victimes de la sanglante guerre civile-les malades et les blessés des camps de réfugiés, les cadavres anonymes, mères, pères, enfants, jetés au fond de charniers, la situation des families épuisées cheminant difficilement le long des routes poussiéreuses du pays.

Son travail pour l'ONU a fait de M. Isaac le témoin frequent de scènes pathétiques dans des pays déchirés par les guerres, mais il a été particulièrement frappé par la détresse poignante des petits Rwandais, orphelins ou en tout cas séparés de leurs parents, qu'il a rencontrés dans le camp de Ndosho, au Zaïre voisin. Là, des grappes de bébés et d'enfants inconsolables pleuraient en réclamant leur mère avec insistance. Un jour, se souvient M. Isaac, un petit garçon d'une dizaine d'années, famélique et couvert de haillons, s'est approché de lui et Iui a demandé d'être son papa. «II s'est accroché a mes jambes, dit-il, et il ma supplié de l'adopter». Et puis, brusquement, il s'est calmé, se rendant peut-être compte que cet étranger ne pouvait pas le ramener chez lui. «S'il te plaît, viens me voir quand tu reviendras», a imploré le petit enfant. Le garçon, dit M. Isaac, s'appelait Innocent.

La photo de couverture, une des nombreuses prises de vue saisissantes réalisées par M. Isaac, montre les visages de certains de ces petits Rwandais sans mère. On peut y lire la terreur de ce qu'ils viennent de vivre et l'incertitude d'un avenir qu'ils tentent de déchiffrer. Ils attendent, espérant avoir des nouvelles de parents qu'ils risquent de ne jamais revoir. Qu'adviendra-t-il des enfants du Rwanda ? se demande M. Isaac. Traumatisés par le carnage, chassés de leurs foyers, séparés de leurs famillies, qu'ils soient tutsis ou hutus, ils sont tous des victimes innocentes de la tragédie qui a frappé cette nation d'Afrique centrale.»

Page d'accueil | Dans ce numéro | Archives | Anglais | Contactez-nous | Abonnez-vous | Liens
Copyright © Nations Unies
Retour  Haut