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Ce qui s'est passé le 19 août 2003

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Background
Le 19 août, une attaque suicide à la voiture piégée a détruit le siège des Nations Unies à Bagdad, faisant 22 morts, y compris le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations Unies pour l'Irak, Sergio Vieira de Mello. L'attaque, qui a eu lieu à 16 h 45, heure locale, a fait 100 blessés et a été dénoncée par Kofi Annan comme un " acte de violence gratuite et meurtrière ".
Photo reproduite avec l'autorisation de CNN Television
Selon Salim Lone, le porte-parole de la mission de l'ONU en Irak, l'explosion, qui a eu lieu sous les fenêtres du bureau de M. Vieira de Mello, a entièrement détruit le bâtiment et ce qu'il y avait autour. Les équipes de secours des forces américaines ont tenté sans succès de dégager M. Vieira de Mello du bâtiment en ruines qui servait de base à quelque 300 personnels de l'ONU sur les 600 présents en Irak. M. Lone, qui a été blessé durant l'attaque, doit prendre sa retraite à la fin septembre 2003. Il s'est entretenu à New York avec Russell Taylor de la Chronique ONU.

L'article
" Tout a volé en éclats "
Le 19 août, Sergio Vieira de Mello m'a demandé de rédiger une déclaration sur le cameraman de Reuters, Mazen Dana, tué par des soldats américains près de la prison Abu Ghraib. Il voulait que je parle aussi du haut niveau d'insécurité en Irak. Cela m'a sauvé la vie car, sinon, j'aurai assisté à la réunion qu'il présidait au moment où la bombe a explosé.

L'accès à Internet étant lent à Bagdad, j'ai appelé Nejib Friji, directeur du Centre d'information de l'ONU à Beyrouth afin de lui demander de m'aider à faire des recherches sur Internet pour trouver des informations sur l'insécurité à Bagdad. J'ai également appelé Reham [Al-Farra] pour qu'elle fasse quelques brèves recherches sur ce sujet. J'imagine qu'elle a dû aller au bureau du coordonnateur humanitaire, où l'explosion a été très forte. C'était son premier jour de travail ici; elle était arrivée la veille de New York.

L'explosion a été épouvantable. On aurait dit qu'elle frappait le monde entier. C'était comme la fin de monde. J'étais sûr que la bombe avait explosé juste derrière moi mais, en fait, elle avait explosé au bout du couloir près du bureau de Sergio Vieira de Mello. Tout a volé en éclats dans la pièce où j'étais, et je ne sais pas comment je m'en suis sorti malgré les énormes morceaux de verres qui ont volé partout. Je ne pouvais presque rien voir, à part la suie qui recouvrait tout. J'ai réussi à me frayer un chemin vers le couloir. Je me souviens avoir immédiatement pensé qu'une deuxième bombe pouvait exploser ou que le bâtiment pouvait s'effondrer, comme cela avait été le cas au World Trade Center.

C'était la panique partout. Quand je suis sorti du bâtiment, des amis et des collègues blessés étaient étendus sur la pelouse, secourus par les moins grièvement blessés.

Malgré les règles de sécurité, un collègue palestinien, Marwan Ali, est entré dans l'immeuble pour voir si quelqu'un avait besoin d'aide. Il a trouvé Lynn Miguel, la secrétaire de Sergio Vieira de Mello, titubant dans le couloir, et l'a transportée au rez-de-chaussée.

J'ai immédiatement appelé mes parents, ma femme, l'un de mes fils et mon bureau de New York pour les informer de cette attaque et les rassurer sur mon sort et je me suis ensuite dirigé vers l'aile du bâtiment où se trouvait le bureau de Sergio Vieira de Mello. Elle était interdite d'accès mais en tant que porte-parole, on m'a laissé passer. C'est alors que j'ai découvert, avec horreur, que la déflagration avait eu lieu à cet endroit. Le bureau, et toute cette aile du bâtiment, n'existaient plus. Ghassan Salama, le conseiller politique de Sergio, et Gaby Pichon, chargé de sa sécurité, avaient escaladé les décombres et tentaient de communiquer avec lui, qui était enfoui dessous. Tout le monde craignait le pire. Et, avec le peu de matériel dont nous disposions, nous ne pouvions pas faire grand-chose. Le moment le plus horrible a été lorsque les premiers corps ont été dégagés. C'était affreux.

L'une des personnes qui a perdu la vie et dont j'étais très proche, est Rick [Hooper], l'un des génies de l'ONU. Il n'avait que 41 ans. C'était quelqu'un de remarquable, totalement engagé à promouvoir la justice. Il parlait couramment l'arabe et était fortement opposé à l'occupation. Il avait travaillé de nombreuses années en Palestine et était venu pour aider à mettre fin à l'occupation présente. Mais, à part son talent et sa passion pour la justice, ce qui le distinguait, c'était sa capacité à cerner les différentes positions que l'ONU pouvait adopter dans les situations les plus délicates au Moyen-Orient. C'était un homme exceptionnel.

Avant de partir pour l'Irak, j'étais content de savoir qu'on lui avait demandé de faire partie du groupe. Je lui ai dit : " Il faut que tu viennes, on a besoin de toi là-bas, on a vraiment besoin de toi. " Il est venu et il a trouvé la mort.

" La sécurité était un grave problème pour tous "
Dès mon arrivée, il était clair que la situation en Irak était pire que je l'imaginais, à tous les points de vue, particulièrement en ce qui concerne la sécurité. Je n'avais pas été inquiet de partir, même si je savais que la situation était mauvaise. Quand on sait qu'il y a une mission importante à remplir, on y va.

Nous avons été le premier avion civil à atterrir à l'aéroport de Bagdad qui venait de rouvrir. Sur la route qui nous menait au siège de l'ONU, nous n'avons pas vu un seul Irakien, mais de nombreux tanks et des Humvees. J'ai appris par la suite que cette route était particulièrement dangereuse, mais c'était comme une ville fantôme. Deux jours plus tôt, deux membres du personnel de l'ONU avaient été tués au volant de leur voiture. Un incident semblable s'est produit avec des personnels de la Croix-rouge, dont deux ont été grièvement blessés. Il était donc clair que l'ONU était visée. La sécurité était un problème pour tous mais surtout pour les Irakiens. Des viols, des assassinats, en plus des crimes politiques, des enlèvements étaient signalés; l'électricité pour les climatiseurs était limitée alors qu'il faisait 52°, l'eau était également limitée... la situation était vraiment mauvaise. Et elle s'est aggravée dès le premier jour avec une recrudescence de la violence, des attaques contre les troupes américaines et britanniques qui ont infligé des pertes. Et les soldats de la coalition étaient très tendus.

" Le message ne passait pas "
Dans le cadre de mes fonctions de directeur de la communication, j'avais organisé une réunion avec les autres responsables de l'information des organisations de l'ONU. Ils avaient consulté le plus d'Irakiens et d'Arabes possible pour évaluer la situation, et il apparaissait clairement que, pour la plupart des Irakiens, l'ONU et l'Autorité provisoire de la coalition (APC) étaient une seule et même chose. Ils ne faisaient pas de différence entre les deux.

Ils ne haïssaient pas vraiment l'ONU. Ils considéraient qu'elle devait les aider et ne pas collaborer avec la Coalition. Ceux d'entre nous qui pouvaient répondre leur expliquaient que nous étions là pour essayer de mettre fin dès que possible au contrôle militaire, comme Kofi Annan et M. de Mello l'avaient souvent répété.

Mais, en règle générale, le message ne passait pas, principalement à cause du manque de communication des informations en Irak. Les Irakiens n'ont pas l'habitude d'une presse libre, la presse ne faisant état que des déclarations et des actions du gouvernement. La presse n'a aucune crédibilité. Sans presse et marqués par leur histoire tragique, spécialement depuis et après l'invasion du Koweït, les Irakiens on tendance à croire au pire. Les rumeurs tiennent une place importante dans leur vie. Pour eux, les pires rumeurs sont les vraies.

Il n'est donc pas facile de communiquer avec eux. Il y a le réseau de la presse irakienne que dirige l'APC. La presse libre a suscité un réel engouement, et il existe de nombreux journaux, mais la plupart épousent une tendance particulière. Ils n'ont donc aucune crédibilité sauf parmi ceux qui suivent la même ligne. Communiquer dans ces conditions est donc extrêmement difficile.

Mais il est certain que Sergio Vieira de Mello était de plus en présent sur les chaînes de télévision arabes, Al-Jazeera, Al Arabiya, Abu Dhabi TV, LBC (la Télévision libanaise), Al-Alam. Nous avions fait beaucoup de progrès de cette manière. Il allait mettre sur pied une série de réunions de sensibilisation et de rassemblements avec les organisations irakiennes, non seulement avec les dirigeants politiques mais aussi avec les groupes travaillant sur les droits de l'homme, ceux chargés de la question des femmes et des enfants et des projets artistiques, etc. Nous pensions que si nous pouvions convaincre les Irakiens que l'ONU était engagée à aider leur pays, cela dissuaderait les extrémistes de s'attaquer au personnel de l'ONU et aux autres civils innocents. Rétrospectivement, je peux dire que notre vie tenait à un fil.

Au vu de la violence de l'attaque, je ne vois pas ce qui aurait pu être fait pour l'éviter. L'ONU avait un rôle difficile et ce qu'elle devait faire dans cette phase n'était pas facile à mettre en ouvre. C'était une tâche particulièrement ardue pour Sergio Vieira de Mello. Et, comme je l'ai dit, même si les choses avaient un peu progressé, cela devenait de plus en plus difficile parce que l'ONU ne pouvait pas outrepasser le Conseil du gouvernement irakien et montrer les mesures concrètes indiquant que le contrôle militaire allait bientôt pendre fin, que l'emploi et la sécurité allaient être rétablis. L'autre problème était que la majorité des personnels de l'ONU, conscients des tensions dans la ville et du ressentiment même de la part de la population irakienne, sans parler des menaces des extrémistes, considéraient qu'il y avait trop de professionnels internationaux à Bagdad, et craignaient une attaque.

" Commencer une nouvelle carrière "
Même avant l'Irak, je pensais que le monde était confronté au grand défi qu'on appelle le " choc des civilisations ". Le sentiment, partagé par les Occidentaux et les musulmans, qu'il existe une incompatibilité entre les civilisations. J'avais donc décidé après l'ONU de commencer une nouvelle carrière pour contribuer à l'amélioration des relations entre l'islam et les pays occidentaux, principalement en essayant de présenter une image plus complète des musulmans et de l'islam. C'est ce que j'avais prévu de faire bien avant d'aller en Irak. Et aujourd'hui, après ces actes atroces perpétrés contre les Nations Unies, je suis doublement, triplement même, déterminé à faire quelque chose dans ce domaine. Mais je ne sais pas encore comment.

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