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" Fertilisez les plantes, pas le sol "
Pour en finir avec le mythe des engrais et des éléments nutritifs des plantes
Par Louise E. Fresco

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BIO
Louise E. Fresco est sous-directrice générale de l'Organisation des Nations Unies pour l'agriculture (FAO) depuis février 2000. Titulaire d'une chaire au département d'agriculture de l'université de Wageningen, aux Pays-Bas, elle a enseigné les systèmes de production végétale, en particulier dans les Tropiques et dans les régions subtropicales, avant d'entrer à la FAO en 1997. Elle a également participé à la recherche sur la planification intégrée de l'utilisation des terres au Costa Rica et au Sahel, ainsi que sur l'utilisation des terres tropicales.
Pendant la Conférence de l'IFA/FAO, Mme Fresco s'est entretenue avec Horst Rutsch de la Chronique ONU sur " la sécurité alimentaire mondiale et le rôle de la fertilisation durable ".
L'article

Sur l'avenir de l'agriculture
Dans moins de trente ans, nous serons à un moment historique lorsque le développement des terres agricoles, qui a débuté il y a quelque six ou même sept mille ans avec le début de l'agriculture, arrivera à sa limite maximale. Nous savons que la population mondiale augmentera et atteindra probablement le chiffre de record de 8 milliards d'habitants en 2030, ce qui signifie que la production vivrière devra augmenter d'environ 60 %. Nous savons également que cette augmentation doit venir en grande partie des pays en développement et de l'intensification de l'agriculture, c'est-à-dire de l'augmentation des rendements par unité de temps et par unité de surface.

La demande alimentaire augmentera de manière disproportionnée à l'augmentation de la population. La hausse des revenus signifiera une croissance inégale de la demande alimentaire pour compenser la malnutrition actuelle et s'adapter aux changements alimentaires. À part les légumes et les fruits, le changement se manifestera par une augmentation de la consommation de produits animaux, en partie celle des monogastriques - les porcs et les poulets. Il faudra donc augmenter la production des aliments pour le bétail. Le marché des céréales destinées au bétail augmentera en flèche et sera le seul à avoir un impact visible sur les prix du marché mondial.

L'urbanisation continuera. En 1950, deux tiers de la population mondiale vivaient dans les zones rurales; en 2030, ou même avant cette date, deux tiers de la population mondiale vivront dans les zones urbaines. Il y aura donc une forte diminution de la main-d'ouvre dans les zones rurales. De toute évidence, il faudra mettre en place de nouvelles formes de mécanisation. Une autre tendance sera l'emploi d'une main-d'ouvre plus efficace. Il y aura donc une intensification de l'utilisation des terres, dans toutes ses connotations.

Il est probable que l'agriculture aura d'autres dimensions que la production alimentaire et de fibres. Elle jouera un rôle dans la séquestration du carbone et dans la préservation des paysages, des bassins versants et de la biodiversité. Des développements prometteurs ont été observés dans les secteurs pharmaceutiques et alimentaires ainsi que dans la qualité de l'alimentation qui peuvent avoir un impact sur l'agriculture de demain. Les autres dimensions, plus floues, sont plutôt des suppositions que des certitudes. Mais une chose est sûre, c'est qu'en 2030, l'agriculture aura d'autres fonctions que celle d'assurer la production alimentaire.

Sur une utilisation plus efficace des engrais
Il est possible de doubler ou de tripler les rendements tant qu'on se rappellera ce que j'ai appris quand j'étais étudiante : " Ne fertilisez pas le sol, fertilisez la plante ". Des rendements plus élevés signifient une plus grande utilisation des engrais, mais pas de manière proportionnelle. Les agriculteurs peuvent réaliser ces rendements grâce à un système complet d'approvisionnement, de recherche, d'extension, de contrôle de la qualité, etc. En Asie et dans d'autres parties du monde, ces augmentations ne sont pas très importantes, mais elles existent. J'espère qu'une utilisation plus efficace des engrais ira de pair avec la croissance de la production - je dis bien " j'espère " parce que dans certaines parties du monde, particulièrement en Afrique, cet espoir est encore loin d'être réalisé.

En 1950, les agriculteurs ont utilisé plus de 17 millions de tonnes d'engrais minéraux, soit quatre fois plus qu'en 1900, mais huit fois moins qu'aujourd'hui. En Europe du Nord, l'emploi des engrais a augmenté de 45 à 250 kg à l'hectare. Par exemple, en France, le rendement annuel du blé est passé d'environ 1 800 kg à l'hectare dans les années 1950 à plus de 7 000 kg à l'hectare à l'heure actuelle. Nous constatons qu'en règle générale, les engrais augmentent les rendements et que l'augmentation de leur utilisation est certainement inférieure à l'augmentation des rendements. Jusqu'ici, tout va bien. Sur les terres riches de l'Europe du Nord, les rendements sont actuellement de plus de 10 tonnes à l'hectare, ce qui est proche du niveau optimal biologique actuel, et ils sont obtenus avec seulement 200 kg d'azote et 50 kg de phosphate et de potassium, respectivement. Le potentiel d'augmentation des rendements grâce à l'utilisation des engrais est donc immense.

Sur la nécessité d'une plus grande utilisation des engrais
Les engrais contribuent à 43 % des 70 millions de tonnes d'éléments nutritifs produits par les cultures. À l'avenir, ils pourraient représenter jusqu'à 84 %, ce qui signifie que l'agriculture mondiale sera de plus en plus dépendante des engrais minéraux. Nous ne savons pas exactement si les cultures produiront plus de 207 millions de tonnes en 2015 et même plus en 2030. Mais nous savons que l'augmentation des engrais dans le cycle des éléments nutritifs sera importante. Ceci aura des conséquences importantes pour l'industrie des engrais et pour la gestion de la fertilisation durable.

La question est de savoir dans quelle mesure l'utilisation des engrais augmentera. Même une augmentation de 1 % entre 2003 et 2030 serait considérable. Dans certaines parties du monde, il faudrait atteindre jusqu'à 2,7 % par an, et même plus en Afrique - pour compenser la perte des éléments nutritifs. Nous savons encore très peu de choses sur les oligo-éléments et les micronutriments d'une manière systémique ou en termes de cycles globaux. Ce domaine doit être abordé en priorité si nous voulons adopter une gestion des nutriments équilibrée.

Le public pense souvent que les engrais non minéraux sont une source importante pour l'avenir. Mais leur rendement est considérablement bas. Avec l'augmentation de la production de bétail, les engrais organiques seront également une source importante d'éléments nutritifs. De plus, l'urbanisation s'accompagne d'une augmentation des déchets, spécialement des eaux usées. Le coût actuel de l'utilisation des déchets dans les cultures est encore très élevé. Certains de ces coûts pourront baisser, mais les engrais demeureront la source la plus importante de l'apport en éléments nutritifs.

Sur les limites de l'agriculture biologique pour la sécurité alimentaire
Nous devrions proposer une vue claire, scientifique sur ce que l'agriculture organique signifie en termes de sécurité alimentaire. Nous savons encore peu de choses sur l'agriculture biologique, un sujet si cher à certains secteurs de la société occidentale et si souvent source de confusion. La FAO a fait des calculs estimatifs sur la place occupée par cette agriculture à l'échelle internationale si la demande du marché devenait beaucoup plus importante. Les conséquences sont stupéfiantes, compte tenu du nombre de terres qu'il faudra mettre en rotation pour la culture des légumineuses ou pour la production animale afin de compenser l'absence d'engrais. Cela semble tout à fait irréalisable. Alors que l'agriculture biologique fournit un créneau, ses limites et ses dangers en termes de perte d'éléments nutritifs nécessitent une attention particulière. Non seulement dans les pays de l'OCDE mais aussi, de plus en plus, dans ceux en développement, le public doit être informé de manière objective du potentiel de l'agriculture biologique.

Les engrais sont irremplaçables, particulièrement en Afrique en raison de ses sols. C'est le message qu'il faut transmettre aux étudiants, ainsi qu'au public. L'un des systèmes les plus destructifs, qui contribue à la dégradation de l'environnement, est probablement celui des cultures sans engrais dans les régions tropicales humides, et son impact sur la matière organique des sols ainsi que sur leur érosion. Nous devons considérer les systèmes d'une manière plus intégrée. Une telle approche de la gestion des nutriments est réellement importante et devrait faire avancer les discussions portant sur les engrais, dans le sens étroit du terme.

Sur le potentiel de la biotechnologie pour la sécurité alimentaire
La Révolution verte préconisait la diversification des cultures et apportait des réponses aux questions concernant les nutriments et l'eau. Depuis, alors que la biotechnologie suscite un grand intérêt, les travaux menés dans ce domaine passent pratiquement inaperçus. Nous devrions nous demander dans quelle mesure la biotechnologie peut contribuer à améliorer l'utilisation des engrais et l'apport en nutriments. Actuellement, les travaux consacrés aux contraintes abiotiques ou à la fixation de l'azote biologique sont peu nombreux.

Mais nous ne devrions pas trop nous concentrer sur la biotechnologie. Nous pouvons encore tirer parti de l'amélioration des plantes par des méthodes traditionnelles. Des travaux importants consacrés à ce qu'on appelle les cultures qui " restent vertes ", comme le sorgho, montrent que plus les plantes restent vertes longtemps, plus l'apport en éléments nutritifs sera important à long terme. Alors que nous ne devrions pas sous-estimer le potentiel de la biotechnologie, il faut se montrer prudent et ne pas promettre trop, trop tôt. Il est possible que les travaux d'amélioration des plantes consacrés à la toxicité de l'aluminium et du fer aient des applications aussi en biotechnologie.

La biologie des sols est un autre domaine que nous devrions mieux connaître. C'est encore un domaine de recherche assez isolé qui n'est pas toujours lié à la gestion des nutriments. Nous savons que la matière organique et la biologie des sols sont importantes, mais nous ne disposons pas des outils nécessaires pour les étudier. Nous savons aussi que la récupération des éléments nutritifs est meilleure lorsque les sols sont en bonne santé. Mais, cela doit être vérifié concrètement.

En Afrique, où la récupération des nutriments est peu importante, il faudrait entreprendre un travail systémique plus important sur la matière organique et la qualité des sols du point de vue physique, biologique et chimique. La fixation biologique de l'azote donne des résultats mitigés. Il est clair qu'il nous faut de nouveau envisager cette question d'une manière intégrée, reliant la fixation biologique de l'azote à l'application des engrais plus traditionnels et étudier la récupération. Il serait nécessaire d'avoir des conclusions plus claires à ce sujet et de les communiquer au public, afin de montrer que si la fixation biologique de l'azote n'est pas une solution miracle en soi elle peut réussir dans certains conditions. Les travaux consacrés à la rotation de céréales-légumineuses méritent peut-être une application plus systémique. Ils sont liés au rendement de l'usage de l'eau, à l'agriculture en terres arides et à la récolte d'eau et doivent faire l'objet d'une étude globale.

Sur la gestion intégrée des systèmes de production
Nous avons fait des progrès dans la gestion intégrée des systèmes de production. La conservation de l'agriculture, par exemple, donne des résultats satisfaisants et nous permet de réduire les contraintes sur l'environnement en matière de ruissellement de l'eau et de l'érosion. Là encore, il faut voir le système de production dans son ensemble, et pas seulement la question des nutriments.

J'ai dit précédemment qu'il y avait une augmentation des déchets et des engrais organiques alors que nous approchons 2030, et j'ai fait remarquer l'importance des micronutriments et des oligo-éléments. Cependant, au niveau actuel des connaissances, nous ne savons pas vraiment comment mettre à profit la fixation du P ou de l'azote. Les pays développés utilisent peut-être 20 % des boues traitées en agriculture et les pays en développement en utiliseront 5 % dans un avenir proche. Ces chiffres ne sont pas importants mais il se pourrait que l'urbanisation croissante impose de telles contraintes sur la gestion des déchets que nous soyons forcés de traiter ces déchets autrement afin de sauvegarder l'environnement. Cela donnerait l'élan pour adopter une gestion des nutriments intégrée dans le monde.

Sur les conséquences du Sommet mondial de l'alimentation
Lors du Sommet mondial de l'alimentation en 1996, les gouvernements se sont engagés à réduire de moitié, d'ici à 2015, le nombre de personnes qui souffrent de la faim. Il existe un lien direct entre cet objectif et l'utilisation des engrais. Dans un scénario typique, on pourrait envisager une augmentation de l'utilisation des engrais de l'ordre de 8 %. Cela semble peu, mais en tonnes, c'est considérable. L'augmentation de l'utilisation des engrais est notamment importante dans des pays comme la Chine et l'Inde, qui représentent une vaste proportion de la population mondiale et jouent un rôle majeur pour atteindre ces objectifs, mais elle est peut-être même plus importante en Afrique, où les progrès sont très modestes. D'un point de vue global, il y a eu quelques changements dans la proportion des populations soumises aux risques de famine; cependant, en Afrique, la situation générale demeure très sombre.

À cet égard, nous pourrions tirer parti des travaux consacrés aux pesticides. Il y a eu des succès remarquables dans la réduction des applications de pesticides en sensibilisant les agriculteurs sur la gestion intégrée des pesticides par le biais de stages de pratique de terrain où ils apprennent à observer les cultures et abordent des sujets tels que la gestion des pesticides ou les agents pathogènes et leurs prédateurs. Ces projets sont de plus en plus liés à la gestion intégrée des nutriments, et cette approche est très prometteuse. Il faut apprendre aux agriculteurs à observer les effets de l'application des nutriments, plutôt que les laisser utiliser l'urée en raison de son prix avantageux au risque d'entraîner une application abusive.

Sur l'éducation des agriculteurs en matière de gestion des nutriments
Nous devons chercher comment aider les agriculteurs à comprendre les effets de la surutilisation de l'azote sur certains agents pathogènes et d'autres facteurs de contraintes sur les cultures. Cela peut les convaincre à investir dans l'achat d'engrais non azotés et à adopter une fertilisation mieux équilibrée. Il faut leur apprendre également à utiliser, gérer et recueillir l'eau de manière plus efficace. Il s'agit d'un tout.

Mais l'erreur serait de croire que les engrais sont l'unique solution à l'augmentation des rendements. Nous pouvons réellement bénéficier d'une gestion agro-écologique intégrée. L'expérience nous montre que les bénéfices des engrais sont immenses. Il existe une courbe de diminution des rendements qu'il faut gérer très soigneusement. Une augmentation des rendements finaux, même de 40 à 50 %, pourrait représenter des économies pour les agriculteurs, ainsi que pour l'industrie du transport et pour les pays pauvres qui doivent utiliser les rares devises étrangères qu'il ont pour acheter des engrais.
Photo ONU

Sur le développement de partenariats pour la sécurité alimentaire
L'utilisation des engrais est un défi pour l'avenir. Ses effets bénéfiques, même purement économiques, peuvent être immenses. Mais, pour en tirer parti, nous devons nous pencher sur l'ensemble des facteurs qui déterminent l'utilisation des engrais et leurs applications par les agriculteurs. Nous avons besoin de partenariats privés et publics, d'un meilleur système de distribution et de contrôle de la qualité, et de toutes les activités commerciales qui vont avec.

L'industrie des engrais pourrait se montrer plus créatrice en s'assurant que les agriculteurs obtiennent des rendements optimaux et tirent le meilleur avantage des techniques d'application des engrais. J'espère aussi qu'elle se penchera sur le cycle total de l'utilisation et sur la récupération des nutriments. Il nous faut chercher les moyens de réduire les demandes en main-d'ouvre, ce qui est extrêmement important vu la diminution de la main-d'ouvre disponible. Par exemple, il existe des engrais encapsulés dans des polymères qui ont un meilleur taux de récupération. Ils sont chers mais n'oublions pas que les premiers ordinateurs et les premières télévisions en couleur l'étaient aussi et qu'aujourd'hui de nombreux foyers des pays pauvres en sont dotés. De même pour l'industrie de l'automobile il y a vingt ans, qui a pourtant fait des progrès considérables depuis.

Nous savons qu'il y a encore beaucoup d'idées fausses concernant les nutriments. Il faut que tous les partenaires impliqués dans leur gestion informent le public de manière objective. Les gouvernements, les industries, les ONG, les agriculteurs, les organisations internationales et la FAO doivent s'assurer que nous développons un objectif équilibré et un message basé sur des informations et des preuves scientifiques concernant l'utilisation des engrais, leur potentiel et leurs limitations, et la nécessité de les envisager dans un contexte global. Nous savons que les gains de productivité sont possibles et que la fertilisation a des effets bénéfiques si nous adoptons les méthodes qui conviennent. Nous savons que nous avons besoin de davantage d'engrais.

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