UN Chronicle Online

Coup au cour
" Un homme de terrain "
Par Shashi Tharoor

Imprimer
Page d'accueil | Dans ce numéro | Archives | Anglais | Contactez-nous | Abonnez-vous | Liens
L'article
Sergio Vieira de Mello, UN Photo
" Si les mots pouvaient les faire revenir ", a commenté d'un air triste une collègue, " 23 personnes seraient en vie aujourd'hui ". Elle parlait du déferlement de réactions de soutien adressées aux Nations Unies après le terrible attentat à la bombe contre le siège de l'ONU à Bagdad, le 19 août. Pour tous ceux qui ont perdu des amis et des collègues dans l'explosion, les mots de compassion ont été une reconnaissance de notre douleur et un hommage mérité au courage de ceux qui avaient parcouru la moitié de la planète pour mourir au service de leurs pairs. Mais, en fin de compte, ce n'était que des mots. Ils ne pourront jamais remplacer ni les vies perdues, ni faire revenir les disparus.

Ce tragique mardi, j'ai perdu de nombreux amis et collègues sous les décombres. Mais l'un d'eux n'a cessé de hanter mes jours et mes nuits sans repos, cet ami que j'ai chéri pendant 25 ans de ma carrière aux Nations Unies, le chef de la mission de l'ONU en Irak, Sergio Vieira de Mello.

Les hommages qui lui ont été rendus dans la presse internationale, suite à sa mort, ont été élogieux, le décrivant comme le plus brillant et le plus expérimenté des hauts fonctionnaires ayant servi les Nations Unies dans de nombreux points chauds de la planète. Mais même les séquences télévisées n'ont pas réussi à saisir l'immense joie de vivre qui émanait de cet homme mort assassiné à 55 ans, dans la fleur de l'âge, et toutes les qualités qui donnent à la vie sa richesse. Son charisme était tel qu'il semblait illuminer la pièce dès qu'il y entrait. On l'a souvent décrit comme quelqu'un ayant beaucoup de charme, mais il n'était ni arrogant ni superficiel. Il était ouvert et sympathique. Il était sincère et direct dans ses propos tout en sachant pourtant ne pas se montrer blessant. Il riait facilement et entraînant ceux qui l'entouraient dans une complicité partagée. Il avait une remarquable capacité d'écoute et établissait immédiatement un rapport étroit avec les personnes qu'il rencontrait. Sa chaleur était sincère. Il embrassait ses semblables dans leur ensemble, individuellement ou collectivement, et sa convivialité était teintée d'une affection tangible. Il était généreux à l'excès : si vous l'invitiez à dîner, il venait avec une énorme boîte de chocolats. Nombreux étaient ceux qu'ils appelaient ses frères, et il ne fait aucun doute qu'il le pensait vraiment, nous réunissant dans une fraternité qui partageait les idéaux de l'organisation à laquelle il a consacré sa vie d'adulte.

Sergio Vieira de Mello est entré aux Nations Unies en 1969, à l'âge de 21 ans, pour faire partie du Haut Commissariat pour les réfugiés (où je suis entré neuf ans plus tard). Dès le début, il s'est distingué par son habileté exceptionnelle dans une organisation réunissant un grand nombre de battants. Il possédait toutes les compétences d'un diplomate international - grâce et élégance, confiance en soi dans les situations nouvelles, un talent pour communiquer facilement au-delà des barrières culturelles, un respect instinctif pour les points de vue différents, et une maîtrise remarquable de plusieurs langues étrangères. Mais il était surtout ce que les Français appellent un homme de terrain.

La première grande crise de réfugiés à laquelle il a fait ses premières armes concernait le flux de 10 millions de réfugiés du Bengale oriental vers l'Inde, en 1971, le plus grand exode de tous les temps. Puis il a servi la cause des réfugiés en Amérique latine, en Afrique et en Asie du Sud-Est. Mais bien que ses activités auprès des réfugiés fussent une passion, il était doué d'une infatigable activité telle qu'il ne pouvait être confiné à une seule entreprise. Il avait accompli sa part de travail dans le maintien de la paix au Liban et, plus tard, en ex-Yougoslavie (à l'époque où je travaillais à la même question au siège de New York), deux situations où il a amplement démontré son courage et son excellent jugement politique. Pour le ramener au HCR, l'ONU a créé pour lui un poste qui n'existait pas : Haut Commissaire adjoint pour les réfugiés. Peu de temps après, Kofi Annan l'a nommé secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires à New York.

Mais la coordination de l'action humanitaire allait être de courte durée. Lorsque l'ONU a été appelée, dans les 72 heures, à diriger l'administration au Kosovo, ce fut Sergio Vieira de Mello qui y fut envoyé pour mettre en place l'opération. Il n'était pas aussitôt rentré à New York qu'un autre grand défi se présentait - diriger le Timor oriental qui venait d'être libéré pendant la période difficile qui faisait suite au départ des Indonésiens. Il avait un succès remarquable : aucun territoire ne pouvait avoir un vice-roi plus compétent, plus compatissant pour le guider vers l'indépendance. Ses succès ont été couronnés par sa nomination au poste de Haut Commissaire aux droits de l'homme. Il n'occupait ce poste que depuis sept mois quand il a été assigné d'urgence en Irak. Cette fois, il a accepté cette tâche à contre-cour. Il aspirait à mener la vie tranquille qu'il n'était pas destiné à avoir.

Quand il est parti pour l'Irak, nous avions échangé un mail qui restera à jamais gravé dans ma mémoire. Pendant la guerre, il avait fait, dans un entretien télévisé, des déclarations qui avaient irrité certains de mes amis musulmans. Le connaissant comme je le connaissais, je lui ai envoyé le message d'un d'eux, bien qu'il fût très critique à son égard. Il y a répondu avec une réceptivité et une honnêteté telles que le critique en question (un Iranien) a été immédiatement désarmé. Il lui a répondu, disant " Que le Dieu d'Abraham te protège en Irak ". Et j'avais ajouté en plaisantant à moitié, " en plus du Dieu d'Abraham, que les 333 000 dieux hindous te protègent, mon ami ". Sa réponse avait été typique : " Merci, mon frère, j'aurai besoin de chacun des 333 000 pour me protéger ". Malheureusement, aucun d'eux, semble-t-il, n'avait écouté.

— Shashi Tharror est secrétaire général adjoint des Nations Unies à la communication et à l'information.

Page d'accueil | Dans ce numéro | Archives | Anglais | Contactez-nous | Abonnez-vous | Liens
Copyright © Nations Unies
Retour  Haut