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Faire porter la responsabilité aux victimes
Par George Kent

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L'article

Au milieu des années 1970, William Ryan a écrit un petit ouvrage intitulé Blaming the Victim, montrant comment les personnes qui dépendaient de l'aide sociale étaient souvent considérées comme paresseuses, ignorantes et responsables de leur situation. Toute personne était censée pouvoir s'en sortir seule si elle s'en donnait vraiment les moyens. Il n'effleurait même pas les esprits que, dans la plupart des cas, il ne leur était même pas donné cette opportunité, que leurs efforts étaient vains. W. Ryan fut l'un des rares à voir ce que nous appelons aujourd'hui la violence structurelle, le fait que certains maux sont engendrés par la nature même du système social.

Peut-être que le concept de violence structurelle a été pris plus au sérieux que d'autres. Peut-être que cette question a été simplement évitée. Pour ceux qui sont satisfaits des systèmes sociaux existants, il est plus réconfortant de penser que les mauvais résultats sont causés par de mauvais agents, que les individus sont pauvres parce qu'ils sont paresseux ou ignorants, que les comportements sexuels sont la seule cause du sida, que la défaillance du marché est due au comportement des entreprises peu scrupuleuses et que les pays sont pauvres parce qu'ils ne sont pas suffisamment engagés avec le marché. Tous ces problèmes peuvent être rectifiés par l'ajustement structurel, les institutions financières internationales jouant le rôle de chiropracteurs mondiaux.

" Donne un poisson à un homme et il aura de quoi manger une journée, mais apprends-lui à pêcher, il aura de quoi manger toute sa vie. " Nous apprendrons aux pauvres et aux démunis à cultiver, à planifier leur famille, à devenir des entrepreneurs et des démocrates. Nous savons comment faire, eux non. Peu importe que les poissons aient été pêchés par d'autres ou détruits par la pollution, et que les zones de pêche aient été délimitées. Peu importe que le fermier sache déjà cultiver mais ne possède aucune parcelle de terre. On présume toujours que les individus et les pays ont partout de nombreuses opportunités.

Parfois, les personnes sont considérées comme victimes, parfois comme coupables lorsque, par exemple, les défenseurs des droits de l'homme se concentrent sur des violations spécifiques. Les mauvais gouvernements, présume-t-on, engendrent de mauvaises actions. Il suffit de se débarrasser des fautifs pour que tout rentre dans l'ordre. Dans les travaux portant sur les violations des droits de l'homme, la tâche première consiste à déterminer les violations et les auteurs de violation, recueillir des preuves et " traduire les auteurs de violation en justice " par le biais d'une procédure judiciaire. Les tribunaux chargés de juger les crimes de guerre entrent dans cette catégorie. La Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide met l'accent, même dans son titre, sur la nécessité de punir les responsables de violation. Ceux qui traitent les violations tendent à se concentrer sur des événements spécifiques.

Pour eux, les torts sont le résultat d'actions fautives, spéci-fiques, tandis que les conséquences néfastes sont le résul-tat du comportement de personnes, de leaders ou d'entreprises.

De ce point de vue, il est difficile de déterminer ou d'évaluer les conditions chroniques telles que la discrimination, la pauvreté ou la faim comme des questions relatives aux droits de l'homme. La question des violations, et donc de la légitimité, est davantage orientée vers la violence directe que vers la violence structurelle. Les violations, en général, sont comprises en termes d'actes spécifiques, pas de conditions chroniques.

En considérant les individus, soit comme victimes, soit comme coupables, il est plus difficile de voir le système social dans lequel ils vivent. Il est important de comprendre que les structures sociales peuvent engendrer des conséquences graves telles que l'élargissement du fossé économique, même si aucun tort spécifique n'a été causé par aucun des acteurs.

La décision n'est pas le seul mécanisme important de la responsabilité. Les organes créés en vertu d'instruments relatifs aux droits de l'homme de l'ONU n'ont aucun pouvoir de décision. Ils préconisent au contraire la mise en place d'un " dialogue constructif ", d'une approche plus souple visant à encourager les États qui se sont égarés à prendre la bonne route, ce qui est probablement une approche plus réaliste et appropriée face aux réticences devant la gouvernance mondiale.

Il nous faut reconnaître que les besoins de la majorité de la population mondiale ne sont pas satisfaits. Vu les capacités actuelles de la production alimentaire, la faim ne devrait pas exister. Or, 800 millions de personnes au moins souffrent de malnutrition. Chaque année, plus de 10 millions d'enfants meurent avant l'âge de cinq ans. Pourquoi ? Si beaucoup ont eu le malheur de naître dans des pays pauvres, ils ne sont pas nés dans un monde dépourvu de ressources. Peut-être cet état de choses est-il dû aux inégalités du système économique. Les pauvres sont payés moins que les riches pour faire le même travail et pour produire les mêmes produits. Et ils paient aussi plus cher pour acquérir les mêmes produits ou bénéficier de crédits. Ils tendent d'ailleurs à payer plus pour tout.

Les grandes organisations internationales devraient non seulement continuer d'aider les personnes et les pays, mais aussi reconnaître que ce bricolage local ne peut pas résoudre les problèmes systémiques. Il faut qu'elles comprennent le fonctionnement du système. Par exemple, une étude récente sur les accords de l'OMC et la santé publique réalisée conjointement par l'Organisation mondiale de la santé et l'Organisation mondiale du commerce a mis en valeur certaines questions de santé liées au commerce, telles que la présence d'agents pathogènes dans certains produits. Mais le problème global du flux des produits alimentaires à partir des pays pauvres vers les pays riches n'a pas été abordé. Dans le système actuel, les pauvres nourrissent les riches.

On pourrait penser que dans une étude à grande échelle consacrée au commerce et à la santé, cette question aurait pu être examinée. Ne devrait-on pas se demander à qui profite le système commercial actuel ? Dans de nombreux cas, le problème le plus sérieux au niveau local est le manque d'opportunités d'emplois intéressants, productifs. Trop de personnes au potentiel élevé sont employées comme conducteurs de rickshaw ou comme ouvriers cantonnés au travail à la chaîne. Au niveau mondial, le fossé qui se creuse entre les riches et les pauvres est de loin plus inquiétant que le terrorisme. Mais, bien évidemment, les bénéficiaires du système préfèrent ne pas le voir. Ils demandent simplement à ceux qui se trouvent de l'autre côté de travailler encore plus.

Les organisations internationales reconnaissent que les systèmes sociaux limitent les possibilités d'un grand nombre de personnes, mais elles tendent à mettre l'accent sur le rôle de l'individu (revenu bas) plutôt que sur le contexte social (prix élevés). Les pays, eux aussi, font partie d'un système mondial qui maintient systématiquement la majorité des pauvres et des pays démunis dans leurs tristes conditions.

Le marché mondial n'offre pas les mêmes opportunités à tous. Nombreux sont les pays qui restent en bas de l'échelle, quelle que soit l'aide apportée de l'extérieur en raison, bien souvent, de facteurs internes tels que les conflits armés, une croissance démographique rapide et la corruption des dirigeants. Dans une certaine mesure, les forces politiques et économiques internationales jouent également un rôle. Par exemple, les subventions agricoles massives des États-Unis, du Japon et de l'Europe ont causé le dumping de grandes quantités des produits agricoles de ces pays dans les pays pauvres, sapant leur secteur agricole. Les pays pauvres n'ont pas accès aux marchés des pays riches pour exporter leurs produits. Non seulement des individus mais aussi des pays entiers se retrouvent, en fait, sans emploi, complètement marginalisés par le système économique mondial. Et ceux qui ont un emploi travaillent dans des conditions déplorables, sans aucun espoir d'un avenir meilleur.

Certes, les pays pauvres devraient assumer leur responsabilité et tenter de s'en sortir seuls. Mais étant donné les conditions désavantageuses dans lesquelles ils se trouvent, ce combat s'apparente à celui de Sisyphe roulant son rocher. Ils progressent un peu puis survient une catastrophe ou une inflation qui les ramène à la case départ. Qu'est-ce qui ne va pas? Nous ne le saurons jamais si nous ne cherchons pas à le savoir. Avant de discuter pour déterminer si le système est délibérément favorable aux grandes puissances, nous devrions reconnaître que c'est le cas. Quand les organisations internationales commenceront-elles à examiner le système généralisé de violence structurelle dans lequel nous vivons ?

BIO


George Kent enseigne au Département de sciences politiques de l'université d'Hawaï. Il est le coordinateur du groupe de travail Droits à la nutrition pour les enfants et coprésident de la Commission des droits de l'homme internationaux de l'International Peace Research Association.
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