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L'éducation, une question politique
Par Ghassan Abdullah et Adina Shapiro

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L'article

Du point de vue politique, le processus de paix israélo-palestinien a démarré avec la signature des Accords d'Oslo. La fameuse poignée de mains entre les deux ennemis avait suscité l'espoir d'un avenir pacifique, proche. Depuis, il est devenu clair que ces efforts diplomatiques seuls ne suffisent pas à apporter la paix dans les communautés israéliennes et palestiniennes qui s'affrontent depuis tant d'années.

Il se peut que les leaders politiques essaient de conclure des accords sur les frontières, l'eau et la sécurité, et parfois y réussissent, mais leurs efforts, qui sont vitaux, sont déployés dans les hautes sphères de la diplomatie internationale. Ils ne font pas directement progresser la réconciliation entre les peuples. Afin de créer une paix juste et stable entre les Israéliens et les Palestiniens, les individus, les communautés et les institutions civiles doivent travailler avec les diplomates afin de favoriser un changement profond d'attitudes, en participant à la création et à la mise en ouvre de programmes d'éducation qui brisent les stéréotypes existants et éliminent la haine.

Même les accords politiques mis en ouvre avec honnêteté et bonne foi ne peuvent réparer les fractures psychologiques, émotionnelles et éducatives engendrées par des années de conflit. Si rien n'est fait, ces " trous noirs " peuvent anéantir des années d'efforts diplomatiques. Notre douloureuse expérience nous a enseigné que nous n'avons pas d'autre choix que de reconnaître le rôle stratégique du système éducatif dans le processus politique. Ceci est important pour deux raisons :

Les systèmes d'éducation ne peuvent servir à propager la paix que si les leaders politiques reconnaissent et rétablissent leur rôle dans le développement des comportements. Aborder ces questions à un niveau stratégique montre aux peuples des deux camps qu'au bout du compte, c'est leur engagement envers la paix et la réconciliation qui garantira l'issue du processus politique. Si les leaders politiques de notre région ne reconnaissent pas le rôle des institutions d'éducation dans le processus et la stabilité future, comment pouvons-nous espérer que ce système soit crédible aux yeux de la prochaine génération ? Déjà, nous faisons le constat de violations quotidiennes des droits de l'homme dans les deux camps, de la recrudescence de la violence et des effets négatifs des médias, alors que l'incitation à la haine est brandie par l'un dans l'intention de discréditer l'autre, et vice-versa. Si nous ne reconnaissons pas le rôle que les institutions d'éducation doivent jouer dans la société, nous laissons un vide que les partisans de la haine et du conflit rempliront.

En essayant de créer la stabilité dans une région aussi meurtrie et affectée par la violence et la guerre, les institutions d'éducation doivent être considérées comme des partenaires centraux dans le processus de réhabilitation.

L'une des bases essentielles de la stabilité est un système éducatif qui améliore les capacités, les valeurs et les responsabilités des citoyens; garantit la participation des communautés; reconnaît les approches multlculturelles; et est ouvert aux nouvelles initiatives. Il ne s'agit pas de la manière dont un enfant apprend à percevoir son ennemi; c'est une question beaucoup plus vaste qui concerne la manière dont un enfant est en mesure d'assurer avec confiance son avenir. La paix et la sécurité ne peuvent pas être garanties seulement par des mesures de sécurité qui, aussi nécessaires soient-elles, peuvent souvent être la source d'hostilités et de conflits. De telles mesures seront pertinentes si elles sont appliquées dans le contexte d'une société civile ne pouvant exister et se développer que si elle est soutenue par un système d'éducation efficace et dynamique. Les politiques et les diplomates seront donc frustrés dans leurs efforts s'ils ne travaillent pas de manière stratégique à créer un environnement éducatif adapté.

Qu'entendons-nous par éducation stratégique ? De toute évidence, cela ne signifie ni que les négociateurs politiques doivent participer à la conception des manuels ou des programmes scolaires, ni que l'inclusion dans les programmes d'éducation des valeurs de compréhension et de paix ne soit que de belles paroles. Nous sommes d'avis que ces questions doivent être développées au niveau professionnel, autant que tout autre domaine de négociations. Créer un espace stratégique pour les systèmes d'éducation signifierait que, de même que les négociateurs à tous les niveaux consultent des experts militaires, économiques et diplomatiques, et parfois aussi des experts de la santé et des médias, privilégier la voie de l'éducation comme processus de consultation. Une fois ce rôle reconnu, il faudra également assumer un rôle légitime dans la mise en ouvre. Un comité d'éducation chargé des négociations et du suivi, ainsi que d'autres comités de ce type, devraient être créés.

L'élément éducatif d'un accord de paix devrait aborder les questions suivantes :

  • Comment assurer à tous les enfants de 3 à 8 ans l'accès à l'éducation scolaire et un environnement sûr;
  • Comment fournir un soutien adéquat aux enseignants, y compris une rémunération suffisante, afin de les aider à faire face aux changements de la société ainsi qu'à leurs souffrances et à leurs traumatismes ainsi qu'à ceux de leurs élèves;
  • Comment aborder les questions d'un programme scolaire de base unifié et dans quelle mesure un tel programme est-il conseillé pour créer une société stable, confiante et large d'esprit;
  • Comment aborder le rôle des communications (principalement la télévision, la radio et Internet) comme concurrents (ayant un impact négatif) au système d'éducation formelle;
  • Quel devrait être le rôle du système d'éducation dans la sensibilisation des communautés - principalement par l'intermédiaire des parents et de l'enseignement formel - et comment peut-il aider à changer la réalité ?
  • Sur quels critères les nouveaux manuels scolaires devraient-ils être établis; qui sera chargé de surveiller la mise en ouvre des changements et à quel rythme ?

Tout processus de paix, même au stade d'un cessez-le-feu, doit reconnaître le rôle de ceux qui sont tous les jours au premier rang de la société : les éducateurs. Ces questions nécessitent une discussion stratégique ainsi que des décisions politiques. Elles ne peuvent pas être traitées qu'au niveau local. Si nous voulons que le système éducatif participe à la mise en ouvre d'un accord de paix, notamment qu'il libère la société de la haine et des sentiments hostiles, et renforce les compétences afin de résoudre les conflits en évitant la violence, il est nécessaire de fournir aux responsables de ce système le mandat pour le faire.

L'Association des enfants du Moyen-Orient (MECA), une organisation fondée par des enseignants israéliens et palestiniens, a décidé de ne pas attendre que les leaders politiques mettent en ouvre cette voie de l'éducation. Pendant les six dernières années, y compris pendant les deux dernières années de violence, la MECA a travaillé en Israël et dans les territoires palestiniens avec plus de 400 enseignants dans des matières telles que les mathématiques, l'histoire, l'éducation préscolaire, etc. Dans chacune de ces matières, les enseignants ont travaillé ensemble pour diffuser les concepts de responsabilité, de compréhension et de tolérance tout en les adaptant aux besoins spécifiques de leurs communautés. Nous sommes pleinement conscients du rôle essentiel des enseignants et des écoles. Il faudrait encourager des initiatives de ce genre afin de surmonter les défis et les difficultés qui se présentent tous les jours. Les nombreux enseignants qui doivent surmonter aujourd'hui les obstacles physiques et éducatifs sont la preuve de la volonté et de la capacité qui existent dans le milieu de l'éducation. Ce potentiel, cependant, ne peut être réalisé que s'il est renforcé et encouragé, en tant que question politique, par tous les membres de la communauté internationale et les gouvernements locaux qui souhaitent changer les conditions de vie actuelles difficiles et mener notre région vers la stabilité et la prospérité.

BIO
Ghassan Abdullah et Adina Shapiro sont codirecteurs de l'Association des enfants du Moyen-Orient (MECA), Maître de conférences à Al Quds University, M. Abdullah participe au dialogue israélo-palestinien depuis le milieu des années 1980. Il a été, pendant de nombreuses années, directeur du Centre de recherche appliquée en éducation, une organisation palestinienne qui met au point les programmes scolaires pour les écoles palestiniennes.

Mme Shapiro a été directrice par intérim de l'Institute of State Attorneys and legal Advisors au Ministère israélien de la justice. Elle a commencé à s'intéresser à l'éducation israélo-palestinienne il y a huit ans en enseignant l'hébreu dans la première école palestinienne où ce cours était obligatoire. Cette expérience l'a conduite à fonder la MECA. Elle termine actuellement ses études de droit.

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