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L'article
" Comme Alfred Nobel l'a finalement conclu, ce n'est pas la terreur de la guerre qui empêchera la folie de la guerre. "
             —Extrait du discours de Ralph Bunche lors de la remise du prix Nobel, le 11 décembre 1950, à l'université d'Oslo

Dans cette période la plus incertaine de l'histoire de l'humanité, la question de la paix, plus qu'aucune autre, requiert l'attention solennelle de tous les hommes de raison et de bonne volonté. De plus, en cette occasion marquant le cinquantième anniversaire du prix Nobel, il sied particulièrement de parler de la paix. Aucun sujet ne me tient tant à cour, puisque j'ai l'honneur de parler en tant que membre du Secrétariat de l'ONU.

Dans ces temps difficiles où sont testés le bon sens, la tolérance et la moralité de toute personne qui défend la paix, il n'est pas facile de parler de la paix avec conviction ou avec assurance. Le fait est que les hommes d'État du monde entier poursuivent des concepts et des idéaux nobles, rendent hommage à la paix et à la liberté dans un déferlement de phrases plus éloquentes les unes que les autres. Mais ils parlent aussi de sujets plus sombres, de la menace de la guerre, et des préparations qui s'intensifient, alors que les troubles éclatent ou menacent dans de nombreux endroits. Aujourd'hui, les concepts utilisés par les hommes d'État n'ont plus de sens commun. Peut-être ne l'ont-ils jamais eu. Chacun donne un sens différent à la liberté, à la démocratie, aux droits de l'homme, à la moralité internationale, et même à la paix. Les mots, dans un flux constant de propagande, un instrument de guerre en soi, sont employés pour causer la confusion, tromper et avilir l'homme ordinaire. La démocratie est bafouée pour glorifier l'esclavage; la liberté et l'égalité sont accordées à certains, et retirées à d'autres par et dans des sociétés qui se disent " démocratiques "; dans les sociétés " libres ", les droits de l'homme sont bafoués; des actes d'agression sont lancés sous le faux prétexte de " libération ".

La vérité et la moralité sont corrompues par la propagande, selon l'hypothèse cynique que la vérité est ce que la propagande amène les gens à croire. La vérité et la moralité, comme défense contre l'injustice et la guerre, s'en trouvent donc profondément affaiblies. Avec quelle perspicacité, Voltaire, qui haïssait la guerre, déclare : " Le plus grand des crimes est la guerre, mais il n'y a aucun agresseur qui ne colore ce forfait du prétexte de la justice ".

Partout dans le monde, les peuples désirent la paix et la liberté dans leurs connotations les plus simples et les plus claires : mettre fin au conflit armé et à la suppression des droits de l'homme inaliénables. En une seule génération, les peuples du monde entier ont souffert l'angoisse profonde de deux guerres catastrophiques; ils ont certainement eu leur lot de souffrances. Qui pourrait douter que le peuple norvégien, pacifique de longue date, encore profondément marqué par l'agression sauvage des Nazis qu'il n'avait pas provoquée, souhaite la paix ? Qui pourrait douter que tous les peuples d'Europe, dont les villes, les campagnes paisibles ont été ravagées sans merci, dont les pères et les fils, les mères et les filles ont été massacrés et mutilés en masse, souhaitent la paix ? Qui pourrait douter que les populations d'Asie et d'Afrique qui souffrent depuis si longtemps souhaitent la paix ? Qui pourrait être aveugle au point de ne pas réaliser que dans la guerre moderne, la victoire est illusoire, que la guerre ne peut qu'engendrer misère, destruction et dégradation ?

Si une guerre éclatait, les peuples du monde seraient une fois de plus appelés à combattre, mais cette guerre, ils ne l'auraient pas voulue.

Des hommes d'État et des philosophes ont maintes fois mis en garde que certaines valeurs - la liberté, l'honneur, le respect de soi - étaient plus importantes que la paix ou la vie. C'est probablement vrai. Je suis sûr que nombreux sont ceux qui considéreront que la perte de la dignité humaine et du respect de soi, les chaînes de l'esclavage, sont des prix trop chers à payer, même pour la paix. Mais les aspects odieux de la guerre moderne ne permettent même pas ce choix fatal. Dans la mort et la destruction engendrées par la guerre atomique, seule la fuite suicidaire est possible, pas la liberté. C'est le grand dilemme de l'humanité. Il est impossible de servir le bien-être et les intérêts des peuples du monde tant que la paix, ainsi que la liberté, l'honneur et le respect de soi ne sont pas assurés.

Dans cette période critique, être associé aux Nations Unies, l'effort de paix le plus important de l'histoire de l'humanité, est un privilège et une expérience très gratifiante. Ceux qui travaillent à l'Organisation et avec elle tendent, peut-être inévitablement, à faire preuve d'optimisme quant à son avenir et, donc, aux perspectives de paix. Mais on ne peut s'empêcher d'éprouver un sentiment de frustration quand on sait que les pays pourraient vivre dans la paix et la liberté, en bons termes avec leurs voisins, s'ils avaient tant soit peu un minimum de volonté pour le faire. Il existe une vérité simple mais réelle : bien que les peuples aient un profond désir de paix, ils sont parfois incités par leurs leaders et leur gouvernement à faire des guerres inutiles qui, au pire, les détruisent, au mieux, les poussent, une fois de plus, à commettre des actes de barbarie.

L'ONU s'efforce d'appréhender la réalité telle qu'elle est. Elle a une compréhension approfondie de la fragilité de l'homme. Elle est consciente que si la paix doit régner dans le monde, elle doit être réalisée par les hommes et avec l'homme, dans sa nature et dans ses habitudes, à peu près tel qu'est l'homme actuellement. Un effort important est entrepris pour toucher le cour et l'esprit des hommes en faisant un plaidoyer en faveur de la paix et de la compréhension entre les hommes en vue d'améliorer les attitudes et les relations humaines. Mais c'est un processus d'éducation internationale ou, mieux, d'éducation de la vie internationale, qui ne peut se faire que progressivement. Les hommes changent lentement leurs attitudes et leurs habitudes et se libèrent, mais à contre-cour, des peurs, des suspicions et des préjugés.

Les Nations Unies ne sont qu'une coupe transversale des peuples du monde. Elles reflètent les peurs, les suspicions et les préjugés typiques qui empoisonnent les relations humaines dans le monde. Dans les délégations des soixante États Membres et le Secrétariat international, où la plupart d'entre eux sont représentés, se côtoient la bonté et la méchanceté, l'honnêteté et le subterfuge, le courage et la lâcheté, l'internationalisme et le chauvinisme. Il ne peut en être autrement. Mais les activités de chacun s'inscrivent dans le cadre d'une grande organisation internationale ouvrant en faveur de la paix, de la liberté et de la justice dans le monde.

L'ONU, inévitablement, est une organisation à la fois d'une grande faiblesse et d'une grande puissance.

Son pouvoir d'action est limité par les décisions des souverainetés nationales. Le nationalisme en soi n'est pas problématique. Mais le nationalisme étroit, exclusif, continue d'être la plus grande dynamique de la politique mondiale et constitue un obstacle à la paix. Le bien-être international, d'un côté, et l'égocentrisme national, de l'autre, vont inévitablement à contre-courant. Les procédures et les processus des Nations Unies en tant que parlement international sont forcément complexes et ennuyeux.

L'Organisation a été créée dans l'espoir, si ce n'est dans l'hypothèse, que les cinq grandes puissances travailleraient en harmonie pour établir un meilleur ordre mondial. L'impasse actuelle entre l'Ouest et l'Est, et la " guerre froide " qui s'en est suivie, n'étaient pas anticipées par ceux qui ont formulé la Charte de l'ONU au printemps 1945 dans le climat trompeur mais forcément exubérant de la fin de la guerre. Néanmoins, elle a su s'adapter à ce climat de désaccord entre les grandes puissances et continuer à fonctionner avec efficacité.

Dans ces années de l'après-guerre, l'ONU, dans l'intérêt de la paix, a été appelée à éliminer la menace des guerres locales, à mettre fin aux guerres locales déjà en cours et, aujourd'hui en Corée, à entreprendre une action politique internationale qui est une guerre totale. Ses succès ont été impressionnants. Ses interventions ont permis de surveiller et de contenir les conflits armés dangereux en Indonésie, au Cachemire et en Palestine et, dans une moindre mesure, en Grèce.

Le fait que l'ONU ait pu servir la cause de la paix est dû, en grande partie, à la détermination de ses membres de ne pas recourir à la force armée comme instrument de politique nationale ainsi qu'aux nouvelles techniques d'intervention internationale qu'elle a employées. À chaque fois que la paix est menacée, l'ONU est présente dans la zone de conflit et envoie des représentants pour résoudre le conflit par la médiation et la conciliation.

Les problèmes internationaux dont s'occupe l'ONU sont des problèmes de relations entre les peuples du monde. Ce sont des problèmes humains. L'ONU est en droit de croire, et elle y croit, qu'aucun problème de relations humaines n'est insoluble. En Indonésie, en Palestine et au Cachemire, elle a démontré, de manière convaincante, que les parties d'un conflit, même le plus grave, peuvent être amenées à abandonner la guerre comme méthode de règlement en faveur de la médiation et de la conciliation, sauvant un nombre inestimable de vies et évitant de grandes souffrances.

Malheureusement, certains n'ont toujours pas compris que la guerre ne résolvait rien, que la force agressive ne suffisait pas, ni ne pouvait être tolérée. Si tel est le cas, la colère impitoyable des pays organisés doit s'abattre sur ceux qui mettent la paix en danger à des fins égoïstes. Car, à notre époque avancée, les nations n'ont ni excuse ni justification d'avoir recours à la force sauf pour repousser une attaque armée.

Le monde et les peuples étant ce qu'ils sont, il n'y a aucune approche facile, rapide ou infaillible pour garantir la paix. Ce n'est que par un effort patient, continu et inébranlable, par les erreurs et les échecs, que la paix peut être gagnée. Et le prix est élevé, comme s'en rend compte le contribuable. Dans le monde actuel en proie aux tensions, il y aura des rebuffades et des échecs, des crises dangereuses et des épisodes de violence. Mais l'ONU, mue par une détermination sans borne, à l'avenir comme par le passé, continuera d'être au service de la paix. Dans cet objectif commun, tous les États, quelle que soit leur taille, ont un rôle vital à jouer.

L'idée que la paix ne peut être réalisée dans un vide est plus vraie aujourd'hui que lorsque Alfred Nobel l'a réalisée, il y a cinquante ans. La paix doit aller de pair avec le progrès humain. Ce n'est pas seulement une question d'hommes qui combattent ou non. Afin que la paix ait un sens pour ceux qui ont connu les souffrances à la fois en période de paix et de guerre, elle doit avoir des résultats concrets : pain ou riz, logement, soins de santé et éducation ainsi que liberté et dignité humaine - vers une vie meilleure. Si la paix doit être assurée, les peuples oubliés qui font face à d'immenses souffrances et à la faim, les défavorisés et les mal nourris doivent commencer à réaliser sans délai la promesse d'une vie nouvelle. L'ONU est opposée à l'impérialisme de toute sorte, idéologique ou autre. Elle défend la liberté et l'égalité de tous les peuples, quelles que soient leur race, leur religion et leur idéologie. C'est aux citoyens de chaque pays qu'il appartient de décider des idéologies, des systèmes économiques et de la relation entre l'État et les individus. Elle est engagée dans un effort historique afin de garantir les droits de l'homme. Elle s'efforce également de donner l'assurance aux peuples coloniaux que leurs aspirations de liberté peuvent être réalisées, même progressivement, par un processus de paix.

Il est possible de réaliser la paix et une vie meilleure pour tous les hommes. Avec l'autorité et le soutien adéquats, l'ONU peut y parvenir. Mais la décision est entre les mains des peuples du monde entier. L'ONU appartient aux peuples, mais elle n'est pas aussi proche d'eux et ne reflète pas leurs intérêts autant qu'elle le devrait. Elle doit toujours être du côté des peuples. Lorsque leurs droits fondamentaux et leurs intérêts sont en jeu, elle ne devrait jamais agir par simple opportunisme. Il lui est peut-être parfois arrivé de le faire, mais jamais à son propre avantage, ni à celui des causes sacrées de la paix et de la liberté. Si les peuples du monde sont forts dans leur détermination et s'ils s'expriment par l'intermédiaire de l'ONU, ils ne seront jamais confrontés à l'alternative tragique de la guerre, à une conciliation déshonorante, à la mort ou à l'esclavage.

Au milieu de la frénésie et de l'irrationalité d'un monde déboussolé, certaines vérités simples sembleraient évidentes.

Comme Alfred Nobel l'a finalement conclu, ce n'est pas la terreur de la guerre qui empêchera la folie de la guerre. Mais il est pourtant vrai que s'il y avait des survivants dans une guerre atomique, il n'y aurait aucun vainqueur. Quel but la guerre peut-elle donc atteindre qui ne pourrait pas l'être par des moyens pacifiques ? Il existe, à vrai dire, des différences vitales et un grand nombre de domaines de conflits parmi les nations, mais aucun qui ne pourrait être résolu de manière pacifique, par la conciliation et la médiation, avec une volonté de paix et même un minimum de bonne foi mutuelle.

Mais il semble qu'il y ait peu d'espoir que ces efforts menés pour aider les grandes puissances à sortir de l'impasse puissent porter leurs fruits dans le climat actuel de peur, de suspicion et de récrimination. La peur, la suspicion et la récrimination entre les nations tendent à se nourrir d'elles-mêmes. Elles donnent lieu à l'hystérie nationale qui, fondée sur l'irrationalité, peut être un prélude fatal à la guerre. Il faut créer un climat favorable à des négociations pacifiques et ce, par un effort appliqué, continu. Les parties en conflit doivent être amenées à réaliser que le chemin de la paix ne peut pas être traversé en menaçant de combattre à chaque tournant, en étant armé jusqu'aux dents ou en fouillant chaque buisson à la recherche de l'ennemi. Dans cette période, une première étape essentielle vers la paix serait de mettre en place un moratoire sur la récrimination et les reproches.

Certains sont résignés au fait que la guerre est inévitable. Parmi eux figurent les défenseurs de la soi-disant " guerre préventive " qui, dans leur résignation, souhaitent simplement choisir le moment qui leur convient pour la déclarer. Dire que la guerre peut prévenir la guerre est jouer sur les mots et une forme de propagande belliciste. L'objectif de tous ceux qui croient sincèrement à la paix doit être d'épuiser tous les recours honorables dans le but de sauver la paix. Les hommes savent, par expérience, que la guerre engendre des conditions qui engendrent une autre guerre.

En fin de compte, une vraie volonté de paix se manifeste par la volonté des parties en conflit de porter leurs différends devant l'ONU et l'opinion publique internationale, que reflète l'ONU. Ce n'est qu'ainsi que la vérité, la raison et la justice pourront l'emporter sur la voix de la propagande, qu'une moralité internationale pourra être instaurée.

Cela vaut la peine de souligner que l'ONU existe non seulement pour préserver la paix mais aussi pour apporter des changements, même radicaux, de préférence sans bouleversements violents. L'ONU n'a aucun intérêt dans le statu quo. Elle cherche à instaurer un monde plus sûr, un monde meilleur, un monde de progrès pour tous les peuples. Dans la société mondiale dynamique qui est l'objectif de l'ONU, tous les peuples doivent être égaux et jouir de droits égaux. Les droits de ceux qui, à un moment donné, peuvent être une minorité, que ce soit pour des raisons raciales, religieuses ou idéologiques, sont aussi importants que ceux de la majorité, et les minorités doivent jouir du même respect et de la même protection. L'ONU ne cherche pas à créer un monde fondu dans un même moule, et, d'ailleurs, ne le considère pas souhaitable. Elle cherche seulement à trouver l'unité, pas l'uniformité, dans la diversité des peuples.

Il n'y aura pas de sécurité, de libération des tensions, de progrès véritable et de paix durable dans le monde tant que, pour reprendre les propos de Shelley, " la voix de la raison, forte comme la voix de la nature, n'aura pas réveillé les nations ".

Une autre célébration de centenaire      Cândido Portinari (1903-1962)
Lorsque les délégués entrent au siège des Nations Unies à New York et montent les escaliers ou prennent l'ascenseur pour se rendre dans la salle de l'Assemblée générale ou celle du Conseil de sécurité, ils découvrent une splendide peinture qui couvre les murs sur deux étages, intitulée " La guerre ", reproduite au début de cet article, à la page 31. Et lorsqu'ils quittent les salles de ces organes (ou le Conseil économique et social, le Conseil de tutelle ou même le salon nord où les délégués se réunissent officieusement), ils découvrent une autre peinture murale, intitulée cette fois " La paix ", qui est reproduite au verso de la couverture. L'idée de parties en conflit entrant aux Nations Unies pour en sortir réconciliées a été représentée d'une manière extraordinaire par Cândido Portinari, reconnu à l'échelle internationale comme l'un des grands peintres brésiliens de la peinture moderne. Dessinateur et coloriste de talent, il a obtenu depuis les années 1940 une reconnaissance internationale en tant qu'artiste engagé pour ses toiles représentant le peuple brésilien et ses luttes sociales. Depuis 1979, dix-sept ans après sa mort, sa vie et son ouvre ont été présentées au public grâce aux efforts de son fils, João Cândido, qui a créé le Projet Portinari, à Rio de Janeiro, et catalogué 4 500 ouvres et 25 000 documents.

En 1952, il a reçu une commande du gouvernement brésilien afin de créer deux immenses panneaux représentant " La guerre " et " La paix ", en s'inspirant de l'objectif des Nations Unies visant à " préserver les générations futures du fléau de la guerre ". Le tableau intitulé " La guerre " est composé de six représentations d'une mère et de son enfant mort, rappelant le style de la Piéta, ainsi que 70 personnages principaux. Le tableau " La paix " représente une douzaine d'enfants de toutes les races qui chantent, dansent et jouent ensemble, ainsi que des paysans qui sèment et récoltent. Terminées quatre ans plus tard, les deux peintures, mesurant chacune 14 sur 10 mètres, et peintes à l'huile sur du contreplaqué étanche utilisé dans la construction de navires, ont été offertes par le gouvernement brésilien aux Nations Unies, le 6 septembre 1957. Le 6 mai 1974, l'Union postale universelle a rendu honneur au peintre en émettant un timbre premier jour représentant un détail de " La paix ".
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