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Perspective
Un modèle pour les fonctionnaires d'aujourd'hui
Par David K. J. Jeffrey

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L'article

" Je suis un optimiste de nature ", a déclaré Ralph Bunche à des journalistes, à la conclusion d'une visite à Chypre, en juillet 1966, où il passait en revue les opérations de maintien de la paix. " Si je n'avais pas été un optimiste de nature durant 21 ans au service de l'ONU, principalement dans des régions de conflit telles qu'en Palestine, au Congo, à Chypre et au Cachemire, je serai devenu fou. Il faut être optimiste pour faire ce genre de travail ou bien il vaut mieux faire autre chose. [...] L'optimisme, c'est assumer qu'il n'y a aucun problème - à Chypre ou ailleurs - qui ne puisse être résolu et qu'il faut donc s'y attaquer sans relâche, avec la certitude qu'une solution est possible1."

Salué dans le monde entier pour ses réalisations, entre autres comme fonctionnaire international de premier plan, Américain et citoyen du monde, Ralph Johson Bunche ne peut qu'inspirer tous ceux qui ouvrent à la poursuite de la paix. Alors que le centenaire de ce diplomate, intellectuel et médiateur international, né à Détroit (Michigan), sera commémoré pendant un an pour célébrer son héritage, il est temps que le personnel de l'ONU, à qui Ralph Bunche a consacré 25 ans d'une carrière spectaculaire, se souvienne de l'un des anciens membres les plus célèbres et les plus optimistes. Le parc Ralph Bunche, situé en face du Secrétariat de l'ONU, témoigne de l'estime que lui portait l'Organisation et la ville de New York.

le Ralph Bunche Park,Photo/Mark Garten
Et pourtant, nombreux sont les employés de l'ONU qui passent devant ce parc sans avoir idée de l'importance de cet héritage. Cette célébration est importante parce qu'en 2003, lorsque la crise en Irak s'est ajoutée à la longue liste des conflits auxquels l'Organisation fait face, le rôle et même l'avenir de l'ONU ont, une fois de plus, été remis en question. Cependant, au sein de l'Organisation, alors que l'humeur a pu parfois être morose, les perspectives étaient beaucoup plus positives. D'après un sondage officieux mené auprès de son personnel, 80 % ne considéraient pas que la crise avait porté un coup fatal à l'ONU, 60 % se sont déclarés optimistes quant à son avenir et seulement 20 % étaient pessimistes. Pendant ces temps difficiles, que pouvons-nous donc tirer des vues de Ralph Bunche sur la fonction publique internationale et comment ses successeurs actuels peuvent-ils poursuivre ses objectifs ?

De nos jours, les membres du personnel de l'ONU ont le même engagement envers les Nations Unies que leurs prédécesseurs. Comme fonctionnaires internationaux, ils sont chargés de mettre en pratique les idéaux de l'ONU et de ses institutions spécialisées, tels qu'ils sont énoncés dans la Charte de l'ONU. Ils font partie de la fonction publique internationale qui " s'appuie sur les grandes traditions de l'administration publique qui s'est développé dans les États Membres : la compétence, l'intégrité, l'impartialité, l'indépendance et la discrétion. Mais, surtout, les fonctionnaires internationaux ont la vocation particulière de servir les idéaux de la paix, du respect des droits fondamentaux, du progrès économique et social et de la coopération internationale2 ".
Ci-dessus : l'un des trois timbres émis par l'Administration postale des Nations Unies le 7 août 2003 pour commémorer le centenaire de la naissance de Ralph Bunche

C'est à cet appel que Ralph Bunche a répondu en 1946 quand le Secrétaire général de l'ONU, Trygve Lie, lui a demandé de quitter le Département d'État américain pour rejoindre les toutes nouvelles Nations Unies, et prendre la tête du Département de tutelle, où il superviserait les efforts de la décolonisation d'après-guerre.

Élevé dans une famille modeste mais pleine de courage, fier de son identité afro-américaine mais conscient des inégalités raciales, Ralph Bunche possédait tous les atouts d'un fonctionnaire international de premier plan. Ses succès, d'abord comme étudiant en sciences politiques, à l'université de Californie et à Harvard, ensuite comme professeur à Howard University, puis dans ses travaux de recherche en politique coloniale en Afrique, lui ont donné les bases que requérait sa future carrière. Il a traversé la période de troubles marquée par la Deuxième Guerre mondiale et le mouvement des droits civils naissant aux États-Unis. Ses propres idéaux seront reflétés dans ceux adoptés par l'ONU et, par la suite, dans les grandes réformes sociales aux États-Unis. Il a fait son apparition sur la scène internationale à un moment qui s'avérera le plus fortuit pour la nouvelle Organisation, jouant un rôle important dans sa création et l'élaboration de la Charte.

Ralph Bunche avait un immense respect pour l'ONU et a choisi de passer au Secrétariat la plus grande partie de sa carrière, de 1946 jusqu'en 1971, lorsque sa santé l'a obligé à y mettre un terme. Ses opinions sur la fonction publique internationale sont reflétées non seulement dans ses discours et ses écrits mais aussi, peut-être même de manière plus évidente, dans ses actions.

Comme l'a fait remarquer l'un de ses biographes : " Le mouvement des droits civils a été d'une importance cruciale pour les Noirs américains et pour Ralph, mais il avait placé sa foi dans l'ONU et était déterminé à se consacrer à l'Organisation et aux territoires dépendants émergents, à la poursuite d'un but plus élevé que l'égalité d'un peuple3. " Il a réaffirmé ce choix quand il a décliné la proposition de Truman de revenir à Washington, préférant rester à l'ONU. L'Organisation était pour lui une occasion de servir non seulement ses compagnons Noirs américains mais aussi les peuples du monde entier, non seulement le gouvernement de son pays mais également une organisation internationale dont les États-Unis étaient un membre fondateur et où il marquera son allégeance aux Nations Unies elles-mêmes.

Comme lorsque Ralph Bunche travaillait au Secrétariat de l'ONU, il incombe aux membres du personnel de respecter les principes de l'Organisation mondiale. " Les valeurs consacrées par les organisations de l'ONU sont celles qui doivent guider les fonctionnaires internationaux dans toutes leurs actions : les droits de l'homme fondamentaux, la justice sociale, la dignité ainsi que le respect de l'être humain et des droits égaux des hommes, des femmes et des nations, grandes ou petites. " En tant que fonctionnaires internationaux, ils doivent également " partager la vision de leurs organisations ".

C'est " l'adhésion à cette vision qui assure l'intégrité et l'esprit international des fonctionnaires internationaux; elle garantit qu'ils placeront les intérêts de leurs organisations au-dessus des leurs [...]2 " Quelle est la vision de l'ONU et en quoi diffère-t-elle de l'époque où Ralph Bunche la servait ? En 1946, l'ONU se concentrait sur les problèmes de l'après-guerre. La vision reflétait probablement les nouveaux objectifs, qui sont énoncés dans le Préambule de sa Charte, affirmant la détermination de l'Organisation à " préserver les générations futures du fléau de la guerre... à proclamer notre foi dans les droits fondamentaux de l'homme... à créer les conditions nécessaires au maintien de la justice et du respect des obligations nées des traités et autres sources du droit international public virtuel... à favoriser le progrès social et à instaurer de meilleures conditions de vie dans une plus grande liberté ".

Ce fut au maintien de la paix, domaine dans lequel il a laissé une marque indélibile, que Ralph Bunche a consacré ses années de fonction à l'ONU. Cette vision du monde n'a pas changé, même si elle doit de nos jours être interprétée et appliquée dans un monde qui continue d'être confronté à la guerre - avec un grand nombre de conflits régionaux et civils - ainsi qu'à de nombreux problèmes sociaux et écologiques et aux défis posés par la mondialisation. Dans la Déclaration du Millénaire, adoptée par l'Assemblée en 2000, le Secrétaire général a défini des objectifs plus spécifiques reflétant cette vision. Les États Membres y ont réaffirmé leur foi dans l'Organisation et leur assurance dans sa capacité à réaliser un ordre du jour vaste et difficile. Ils ont réaffirmés leur attachement aux objectifs et aux principes énoncés dans la Charte, dont " la pertinence et l'importance en tant que source d'inspiration ont augmenté avec la multiplication des liens et le renforcement de l'interdépendance entre les nations et les peuples ". Ils ont déclaré qu'ils " réaffirment solennellement, en cette occasion historique, que l'Organisation des Nations Unies est le lieu de rassemblement indispensable de l'humanité tout entière où nous nous efforçons de concrétiser nos aspirations universelles à la paix, à la coopération et au développement. Nous nous engageons donc à accorder un soutien indéfectible à la réalisation de ces objectifs communs et nous nous déclarons résolus à les atteindre4 ".

Face aux opportunités diverses qui se présentaient, Ralph Bunche a expressément choisi la fonction publique internationale. Sa conviction que la coopération et la compréhension entre les peuples étaient les meilleurs instruments pour bannir le fléau de la guerre lui a valu le titre d'internationaliste. Il ne s'intéressait pas seulement aux affaires mondiales, mais croyait fermement au pouvoir de la coopération internationale pour améliorer l'humanité. D'ailleurs, cet esprit de coopération est une valeur toujours essentielle, énoncée dans les Normes de conduite requises des fonctionnaires internationaux 2002, mais dans un contexte d'activités beaucoup plus large qu'avant.

En acceptant le prix Nobel de la paix en décembre 1950, Ralph Bunche reconnaissait la nécessité d'une telle coopération. " Nombreux sont ceux qui sont avec moi et à qui la récompense est également attribuée. Je ne suis qu'un parmi les nombreux rouages de l'ONU, l'organisation de la paix la plus importante ayant consacré ses efforts à sauver l'avenir de l'humanité. C'est un véritable honneur de pouvoir pratiquer l'art de la paix sous l'égide des Nations Unies. "

Ces paroles sont toujours aussi pertinentes aujourd'hui. Les fonctionnaires de l'ONU ont souvent le sentiment d'être l'un des nombreux rouages de la machine de l'ONU. Mais, comme l'a fait remarquer Ralph Bunche, chaque rouage fonctionnant dans un esprit de coopération est essentiel pour transférer l'énergie dans l'ensemble de l'Organisation. Il s'est également consacré au travail civil, celui " relatif aux citoyens ordinaires ". Il a été appelé à poursuivre une carrière dans la fonction publique internationale, plutôt que dans le gouvernement ou les secteurs privés, où il pouvait s'attacher à " servir les idéaux de paix, de respect des droits fondamentaux, de progrès social et économique et de coopération internationale ". Ces objectifs sont fondamentalement en harmonie avec son éducation et sa philosophie de la vie. Son rôle s'est progressivement élargi, mais ses valeurs n'ont, semble-t-il, pas changé. " Civil " dans le sens de " courtois et poli ", il est régulièrement décrit par ses biographes et ses collègues comme une personne d'humeur égale, ne haussant jamais la voix, prévenante, modeste, sincère et confiante. Ces qualités continuent d'être essentielles au Secrétariat et au-delà.

Son engagement vis-à-vis des idéaux et des travaux de l'ONU incarne le concept de service. Sa capacité de travail et d'énergie est légendaire. Il a placé les intérêts de l'ONU au-delà de ses propres intérêts, acceptant tous les défis tels qu'ils se présentaient. Comme les membres du personnel pourront le comprendre, il doutait parfois de sa capacité à mener à bien certaines tâches, soit en termes de charge de travail soit de connaissances et de savoir-faire. Et pourtant, à chaque fois, il s'est montré à la hauteur et a entrepris chaque nouvelle tâche avec confiance et optimisme.
Photos ONU

Ralph Bunche, l'optimiste à toute épreuve, a été fidèle à ses convictions. Il a résolument traversé de nombreux défis avec la certitude qu'" il n'existe aucun problème qui ne puisse être résolu ". Un exemple typique est lorsque, en 1948, il s'est vu confier le rôle de médiateur en Palestine après l'assassinat du comte Bernadotte et qu'il est parvenu à conclure des accords d'armistice après des négociations interminables. Cette attitude est d'ailleurs évidente chez ses successeurs. Il est indiscutable que leur approche individuelle du rôle de fonctionnaire international aujourd'hui diffère considérablement. Mais l'optimisme et le dévouement sont des qualités que l'on retrouve chez tous. Chaque personne qui a le privilège de travailler pour l'ONU aura sa propre manière de réaliser la vision de l'Organisation et ses objectifs spécifiques.

La vision peut s'exercer de n'importe quel point de vue, de n'importe quel maillon de la chaîne. Le fait que le point de vue de chaque fonctionnaire est, en partie, nécessairement individuel et adapté aux tâches qu'il entreprend peut contribuer à soutenir et à renforcer l'ampleur de la vision de l'ONU dans son ensemble. Une telle vision peut s'exercer dans une mission de maintien de la paix comme celle à laquelle Ralph Bunche a consacré la plus grande partie de sa carrière à servir. Ou elle peut être affinée et réalisée dans de nombreux domaines et lieux différents, dont certains peuvent être dangereux. Tous ceux qui partagent une telle vision sont unis dans le même appel que Ralph Bunche a entendu pour la première fois, il y a plus de cinquante ans.

Ralph Bunche a laissé un héritage profond. Comme les autres premiers membres du Secrétariat de l'ONU, il a, entre autres, aidé par ses actions à établir une norme de conduite pour tous les fonctionnaires internationaux, a partagé la vision de l'ONU et a toujours cru en son rôle au service de l'homme. C'est ainsi qu'il survit dans la mémoire des Nations Unies, car, comme l'ont réitéré les États Membres dans la Déclaration du Millénaire, une telle approche du rôle d'un fonctionnaire international, spécialement celui privilégié de travailler pour l'ONU, est aussi valable et important aujourd'hui qu'à l'époque de R. Bunche.

Notes
1 " Ralph Bunche: An American Odyssey ", Sir Brian Urquhart, W.W. Norton & Co., (1988). p 373
2 Normes de conduite de la fonction civile internationale, Commission de la fonction civile internationale, janvier 2002.
3 " Ralph Bunche: A Most Relevant Hero ", Jim Haslins, Hawthorn Books, (1974), p 98.
4 Déclaration du Millénaire, 2000

BIO


David K.J. Jeffrey est responsable juridique au Bureau des affaires juridiques des Nations Unies. Les opinions exprimées dans cet article sont personnelles et ne reflètent pas nécessairement celles du Bureau ou de l'ONU.
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