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Première personne
Mémoires, réflexions. et observations
Par Ralph Bunche, Jr.

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L'article

Je suis né à Washington en septembre 1943, alors que mon père s'occupait des affaires africaines au Bureau américain des services stratégiques. Puis, lors de la création des Nations Unies, nous nous sommes installés à Parkway Village, dans le Queens. La plupart des souvenirs que j'ai de mon père date de cette période jusqu'à sa mort, un mois avant mon mariage avec Patricia Hittinger en décembre 1971. Dans les tout premiers jours de l'ONU, mon père était souvent parti et ne revenait jamais à la maison avant 20 h 30 ou 21 h. C'est pendant le week-end que nous passions le plus de temps ensemble à regarder des reportages de sport, ou bien le dimanche après-midi lorsqu'il écrivait ses déclarations ou encore pendant ses voyages en été où il était envoyé par l'ONU en Europe ou en Asie. Je mentionne ces faits, car je n'ai pas l'intention de commenter le travail de mon père, considérant Sir Brian Urquhart, son ami, son collègue et l'auteur de sa biographie, mieux placé que moi pour le faire. En revanche, je ferai part de quelques réflexions dans des domaines qui ont eu une importance considérable pour notre famille et son développement.

Mon père aimait le travail et la discipline. Pendant mon enfance, il a placé l'éducation au premier rang de ses priorités. Ce sont cette aptitude au travail et ses réalisations sportives qui lui ont permis d'apporter sa contribution à la communauté internationale, bien qu'il fût issu d'un milieu modeste. Il nous répétait sans cesse que l'éducation et le travail étaient importants et qu'il fallait viser à la réussite au mieux de nos capacités. Il était convaincu que, malgré les préjugés dans la société, on pouvait, avec détermination et acharnement, faire tout ce qu'on voulait dans la vie. Je n'oublierai jamais ce dimanche matin où il m'a appelé à Colby College me disant qu'il avait appelé la veille et qu'on lui avait répondu que j'étais allé à une fête, et qu'il ne comprenait pas comment je pouvais faire la fête un samedi soir alors que je n'avais pas les meilleures notes. D'abord, j'ai cru qu'il plaisantait mais je me suis vite rendu compte que ce n'était pas le cas ! Avoir la meilleure éducation et les meilleures notes possible était, pour lui, ce qui était le plus important dans la vie. Je me souviens aussi qu'il croyait dans l'égalité raciale et entre les sexes, que tous les peuples étaient créés égaux et qu'ils pouvaient, en travaillant avec acharnement, réaliser ce qu'ils entreprenaient de faire. Il ne tolérait ni l'injustice, quelle qu'elle soit, ni aucune forme de sectarisme, une caractéristique qu'il partage avec ma femme.

Deux souvenirs me reviennent à la mémoire : les manifestations avec Martin Luther King, même quand sa santé était fragile, et l'incident au West Side Tennis Club, qui avait fait la une du New York Times. Nous avions déménagé et habitions à Kew Gardens, dans le Queens, dans une maison que nous avions achetée avec l'argent du prix Nobel de la paix. Je prenais des leçons de tennis au Club où se déroulait chaque année l'US Open. Nous avons fait une demande d'inscription qui m'avait été accordée mais en tant que membre honoraire. À l'époque, il n'y avait pas de Noirs dans ce club. Bien entendu, mon père a refusé l'offre, et la publicité négative dont a souffert le club a permis de changer les politiques restrictives. Mais par principe, nous n'avons jamais été membres du club. Dans un grand nombre d'écoles, j'étais l'un des premiers Noirs américains : Trinity, Choate et Colby College. Bien que nous n'en ayons jamais parlé, j'ai toujours pensé que c'était une façon bien à lui de combattre la discrimination et le sectarisme.

L'Afrique a toujours été au centre sa vie. L'un des points forts de mon enfance fut ma rencontre avec l'un des ses meilleurs amis, Jomo Kenyatta, dans sa résidence au Kenya. Un été, je devais aller au Congo avec mon père mais, en raison des troubles, notre voyage avait été reporté. Si mon père était en vie aujourd'hui, il aurait été déçu que le continent africain n'ait pas progressé aussi rapidement qu'il semblait possible dans les années 60, et il aurait travaillé sans relâche pour aider les pays africains à surmonter les difficultés économiques et sociales, pour le bénéfice de l'Afrique et des populations africaines, ainsi que pour la santé et la sécurité des pays plus développés. Mon père croyait fermement que le continent africain pouvait apporter une contribution importante au monde. Il suffit de se rappeler l'importance d'une personnalité comme Nelson Mandela pour de nombreux peuples du monde pour s'en rendre compte. (Je suis l'un parmi tant d'autres qui espère avoir le privilège de lui serrer la main un jour.)

Mon père était convaincu du rôle important des forces du maintien de la paix de l'ONU, quand les réalités politiques étaient tout à fait différentes de celles d'aujourd'hui. Je crois qu'il aurait soutenu les soldats de la paix dont les actions permettent de minimiser les flambées de violence et les guerres. Malgré les problèmes récurrents, il ne fait aucun doute que le monde d'aujourd'hui est un meilleur endroit où vivre. Les forces du maintien de la paix ont apporté leur contribution dans le passé et le feront certainement dans le futur. Malheureusement, elles n'ont pas été appelées en Irak. Mais, alors que l'équilibre des puissances est amené à changer, je suis certain que les soldats de la paix continueront de jouer leur rôle de gardien de la paix dans le monde. Certains peuvent penser que l'ONU est affaiblie, mais je suis sûr que mon père objecterait qu'elle sera amenée à jouer, une fois de plus, un rôle décisif et ce, plus tôt qu'on le ne pense !

BIO

Ralph Johnson Bunche, Jr. est directeur général à la banque ABN AMRO, à Londres depuis 1996, où il est responsable de dix de ses plus grands comptes européens, spécialement scandinaves. Il a également été directeur exécutif de Morgan-Stanley-Londres et vice-président de JP Morgan à Londres et à New York. Il a obtenu sa maîtrise à la Fletcher School of Law and Diplomacy.
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