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" Je voudrais dire un mot ou deux contre la fraternité "
Par Sir Brian Urquhart

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        Ralph Johnson Bunche (1903-1971)
Le 7 août 2003 a marqué le centenaire de la naissance de Ralph Johnson Bunche, le premier lauréat du prix Nobel de la paix associé aux Nations Unies qui, comme Brian Urquhart le rappelle, " a participé à la création " de l'Organisation et qui, au moment de sa mort, en 1971, était salué comme " une institution internationale à lui seul " (pour en savoir plus, reportez-vous à la page 37, dans la section consacrée au prix Nobel de la paix). Dans ce numéro, Ralph Bunche Junior se remémore les souvenirs de son père et sa " conviction profonde du rôle important des forces du maintien de la paix des Nations Unies dans les années 50 lorsque les réalités politiques étaient très différentes de celles d'aujourd'hui ". David K. Jeffrey fait remarquer dans cet article que " bien que différentes opportunités se présentent à lui, il a expressément choisi la fonction publique internationale ". Ralph Bunche lui-même, dans son discours de remise du prix Nobel (notre essai) a élargi la définition de ce terme en observant que " les Nations Unies n'avaient aucun intérêt à maintenir le statu quo ". En fait, comme l'affirme Sir Brian (sur la photo, à gauche de Ralph Bunche), il " a toujours été persuadé que les Nations Unies devaient, et pouvaient, jouer un rôle important ".
L'article
Ralph Bunche a participé à la création des Nations Unies. Membre du groupe du Département d'État des États-Unis, il a travaillé à l'élaboration de la Charte de l'ONU sous la direction de Leo Pasvolsky. Lors de la Conférence de San Francisco en avril 1945, il a joué un rôle primordial dans la rédaction des chapitres XI (Déclaration concernant les territoires non autonomes) et XII (Régime international de tutelle). M. Bunche était un spécialiste en matière de colonialisme - et de la décolonisation qui allait s'en suivre - ainsi qu'en matière de tutelle.

Une fois à l'ONU, sa première mesure a été de créer le Conseil de tutelle. La Palestine était l'un des mandats de la Société des Nations et aurait pu théoriquement devenir un Territoire sous tutelle. En 1947, le Secrétaire général, Trygve Lie, a envoyé Ralph Bunche comme son représentant personnel auprès de la Commission spéciale des Nations Unies pour la Palestine (UNSCOP). Qualifiant les membres de l'UNSCOP de " pire groupe avec lequel j'aie eu à travailler ", il a finalement rédigé les rapports de majorité (partage) et de minorité (fédération) - " une collaboration anonyme ponctuée de nombreux compromis ", a-t-il fait remarquer.

Le Plan de partage a été adopté par l'Assemblée générale en novembre 1947. Ralph Bunch croyait la question de la Palestine réglée. Or, en mai 1948, les Britanniques renonçaient à leur mandat et l'État d'Israël fut proclamé. Le jour suivant, cinq armées arabes envahissaient l'État hébreu. Le Conseil de sécurité a lancé un appel à la trêve et nommé un médiateur, le comte Folke Bernadotte, épaulé par Ralph Bunche que Trygve Lie avait dépêché sur les lieux. Pour surveiller l'application de la trêve, Ralph Bunche a créé l'Organisme de l'ONU chargé de la surveillance de la trêve (ONUST), toujours en activité, et formulé les principes de base de ce qui allait devenir par la suite les opérations de maintien de la paix. Il était le fidèle compagnon et le conseiller du médiateur.

Mais, le 17 septembre 1948, des retards et des pannes d'avion l'empêchèrent de rejoindre le comte Bernadotte à Jérusalem pour inspecter le futur siège de l'ONU - la Maison du gouvernement.

Le comte et l'observateur français qui le remplaçaient furent assassinés par le groupe extrémiste Stern Gang, alors qu'ils venaient de quitter la Maison du gouvernement. Ralph Bunche lui a succédé au poste de médiateur et a négocié, à Rhodes, les accords d'armistice entre Israël et les quatre pays arabes voisins, considérés pour beaucoup comme un exploit irréalisable, et qui lui ont valu le prix Nobel de la paix. Il voulait refuser le prix, considérant qu'il n'avait fait que son devoir, mais Trygve Lie lui a demandé de l'accepter au nom de l'Organisation.

Le Secrétaire général Dag Hammarskjold a nommé Bunche sous-secrétaire aux affaires politiques spéciales. Parmi ses responsabilités figuraient les négociations et les médiations particulièrement difficiles ainsi que l'organisation et la direction des opérations de maintien de la paix.

Pendant la crise de Suez en 1956, la première force de maintien de la paix de l'ONU - la Force d'urgence des Nations Unies au Moyen-Orient (FUNU) - a été déployée dans la région, une semaine après avoir été autorisée par l'Assemblée générale.

Quand on lui a demandé si cette précipitation était due à la crainte de voir des " volontaires " russes arriver dans la région, Ralph Bunche a répondu : " Nous voulions d'une part démontrer que la résolution des Nations Unies n'était pas un vain mot et, d'autre part, prévenir les conflits dans la région... Nous avions une résolution, mais je crois que peu de personnes pensaient qu'une opération pouvait être mise en place rapidement. "

Animé par le même sentiment d'urgence, Ralph Bunche a mis sur pied le groupe d'observation - GONUL - pendant la grave crise au Liban, en 1958, ainsi que la force de maintien de la paix à Chypre - UNFICYP - en 1964.

Il a personnellement dirigé l'opération complexe au Congo (ONUC) en 1960, pour laquelle 3 000 militaires ont été dépêchés dans le pays dans les cinq jours qui ont suivi l'autorisation de l'Assemblée générale. Selon ses propres mots, Dag Hammarskjold était " l'homme le plus remarquable qu'il m'ait été donné de rencontrer dans la vie ou dans le travail ". Ils formaient une équipe de travail solide. La mort du Secrétaire général en Afrique, le 17 septembre 1961, (le même jour où le comte Bernadotte avait été assassiné treize ans plus tôt), l'a profondément affecté. Lors de ces deux occasions, il s'est montré à la hauteur et a aidé le Secrétariat de l'ONU à surmonter cette rude épreuve.

Principal soutien de U Than, le successeur de Dag Hammarskjold, il a dû renoncer, à contre-cour, à quitter les Nations Unies et à reprendre son travail sur les droits civils, U Thant ayant refusé sa démission. J'ai mentionné quelques points forts de la carrière de Ralph Bunche à l'ONU. Il était d'une telle modestie que ses collègues de l'ONU ne savaient pratiquement rien de ses réussites passées.

Né à Détroit où son père était coiffeur itinérant, orphelin à onze ans, il a été élevé par sa grand-mère dans le quartier Watts de Los Angeles. Après des études brillantes, comme élève et comme athlète, il a passé les premières années de ses études universitaires à l'université de Californie puis son troisième cycle à l'université de Harvard. Pour sa thèse de doctorat consacrée au colonialisme, il s'est rendu au Cameroun, au Togo français, en Afrique du Sud, au Kenya et au Congo. Ses articles sur les problèmes raciaux aux États-Unis ont été un prélude important du mouvement en faveur des droits civils. Dans A World View of Race (1936), il a proposé une analyse originale qui établissait un parallèle entre les problèmes raciaux aux États-Unis et le colonialisme dans le monde. Il a créé le Département de Sciences politiques à l'université de Harvard, où il était un professeur influent. Il a été assistant principal de Gunnar Myrdal et a participé à l'enquête " An America Dilemna: The Negro problem and Modern Democracy ", et écrit quatre monographies qui ont servi de base au livre. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, considéré le plus grand expert américain sur le monde colonial, il a travaillé au Bureau des services stratégiques des États-Unis, puis, il a rejoint le Département d'État en 1944, où il fut le premier Noir à occuper un poste élevé.

Ralph Bunche a apporté, dans son travail à l'ONU, la vitalité, l'intégrité, l'esprit d'une famille remarquable, abordant les questions avec l'intelligence d'un intellectuel et l'esprit analytique d'un scientifique politique qui avait travaillé la plupart du temps sur le terrain, et avec l'amour de la justice et de la liberté d'un membre d'une minorité opprimée. Tout au long de sa carrière couronnée de succès et saluée par le public, il est resté, comme il l'a toujours été, réaliste, plein d'humour, cordial et humble. Comme je l'ai dit à son enterrement : " Plus il prenait de l'importance, plus il était aimable et décontracté. "

Il accordait plus d'importance aux résultats qu'aux louanges, à connaître les gens de tous les jours que les célébrités, et était davantage touché par le combat des jeunes, des opprimés et des désavantagés que par les caprices et les faveurs des nantis et des célébrités. Il était très fier d'être à la fois américain et noir, mais critiquait vivement les échecs de l'Amérique, en particulier envers les gens de sa race. Il était convaincu que la pleine intégration dans la société américaine était le seul objectif valide - en fait la seule option réaliste - pour les Noirs américains.

Il a toujours été persuadé que les Nations Unies devaient, et pouvaient, jouer un rôle important. Il aura d'ailleurs plus que quiconque illustrer cette conviction. Il détestait le sectarisme et l'injustice. Il croyait passionnément à l'indépendance du Secrétariat et résistait aux pressions des gouvernements, spécialement du gouvernement américain. Homme bon par nature, il était impitoyable au moindre signe de malhonnêteté, de conduite inappropriée ou de déloyauté envers l'ONU. Il ne tolérait pas le travail bâclé ou superficiel. Son esprit analytique lui permettait de résoudre les problèmes ou de les anticiper, et il savait immédiatement détecter les notions ingénieuses mais peu judicieuses, les idées originales ou les conduites abusives.

Ralph Bunche était un homme responsable. Malgré la fatigue ou les problèmes, il n'abandonnait jamais avant d'être persuadé qu'il avait fait tout son possible pour trouver une solution. Il était généralement le premier à arriver et le dernier à partir, et insistait à être réveillé en cas d'appels d'urgence pendant la nuit. Être exposé aux risques physiques ne l'effrayait pas. Sur le terrain, son courage et sa détermination étaient source d'inspiration. Il s'amusait beaucoup du caractère comique des situations et des gens à qui il avait affaire, mais seulement dans l'intimité de son bureau.

Il détestait les attitudes moralisatrices ou trompeuses vis-à-vis des problèmes de la vie. " Je voudrais dire un ou deux mots contre la fraternité ", a-t-il déclaré dans l'une de ses dernières interviews. " La fraternité est un terme utilisé à mauvais escient, c'est un terme trompeur. Sauver le monde n'en demande pas tant... Ce n'est pas la fraternité qui est indispensable dans le monde mais la coexistence. Nous devons accepter le droit à la dignité de chaque personne. Nous devons promouvoir le respect mutuel. " Ralph Bunche avait foi dans les hommes. Il croyait en eux et a consacré sa vie à les aider à résoudre leurs conflits et leurs difficultés. Lorsqu'il est mort en 1971, le Secrétaire général, U Thant, lui a rendu hommage, disant de lui qu'" il était une institution internationale à lui tout seul ". L'Assemblée générale a fait une minute de silence en son honneur.

BIO


Brian Urquhart est entré au Secrétariat en 1945, après avoir passé six ans dans l'Armée britannique. Il a travaillé étroitement avec les cinq premiers Secrétaires généraux et le Sous-Secrétaire Ralph Bunche sur les questions liées à la paix et à la sécurité et spécialement celles du maintien de la paix. Il a été le successeur de Ralph Bunche, en 1972, au poste de Sous-Secrétaire général aux affaires politiques spéciales. De 1986 à 1996, il a été expert-conseil invité dans le programme des Affaires internationales à la Fondation Ford. Parmi ses livres, figurent Hammarskjöld, une biographie du second Secrétaire général; Ralph Bunch: an American Odyssey; et un mémoire, A Life in Peace and War.
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