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Un point de vue


Une forme passive de nettoyage ethnique
Par Drew Limsky

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Plus de 36 millions de personnes dans le monde sont infectées par le virus d’immunodéficience humaine (VIH), dont 2,5 millions - soit près de 70% - sont des Africains. Selon The New York Times, 2,4 millions d’Africains meurent chaque année de maladies liées au sida, dont près d’un quart en Afrique du Sud. Un service de pompes funèbres établi à Alexandra, en Afrique du Sud, rapporte que 50 à 100 personnes meurent chaque semaine du sida. Dans certains villages, une génération entière a disparu. L’ancien Président des États-Unis, Bill Clinton, a mis en garde qu’à moins d’élaborer de toute urgence une stratégie mondiale, le sida emportera 100 millions de personnes dans les dix prochaines années. Cette stratégie doit se traduire par la création d’un fonds de secours international, par une plus grande distribution des médicaments génériques ainsi que par sa surveillance. Les Nations Unies et la Banque mondiale ont maintenu que les efforts menés par des organismes tels que le Programme commun des Nations sur le VIH/sida (ONUSIDA) et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) sont dérisoires par rapport à ce qu’il faudrait faire pour contrôler une crise qui prend des proportions de génocide. Notre attitude est, ni plus ni moins, une forme passive de nettoyage ethnique. Nous devons réagir de toute urgence en faisant preuve d’un engagement plus résolu que précédemment.


Le Secrétaire général Kofi Annan a demandé qu’un fonds annuel de 7 à 10 millions de dollars soit créé pour la prévention et le traitement du sida, mais réunir une telle somme ne sera pas chose. Bien que l’Union européenne et le Japon aient promis de contribuer et que les responsables financiers européens fassent pression sur leurs homologues de Washington afin qu’ils participent à un fonds de secours pour le sida, les États-Unis ne prennent aucun engagement : leur budget actuel ne reflète aucune initiative visant à combattre l’épidémie, attribuant, selon The Washington Post “seulement une infime partie” du fonds d’un milliard de dollars approuvé par le Sénat américain pour une période deux ans.

Bien que les grands laboratoires pharmaceutiques aient décidé de réduire le prix de leurs médicaments anti- sida, les victoires des relations juridiques et publiques constituent seulement une solution ad hoc. Certes, ils devraient continuer de réduire les prix dans les pays en développement. Bristol-Myers Squibb a baissé le prix de d4T (Zerit) de 10 dollars à 15 cents par jour, sous la pression de l’université de Yale qui a inventé le médicament. En mars, Abbott a réduit le prix de deux médicaments, Ritonavir et Kaletra, ainsi que celui du test de dépistage du sida, Determine. Mais cette réponse tardive obscurcit la réalité, à savoir que les médicaments génériques sont l’espérance de l’avenir dans la lutte contre le sida, les grands laboratoires pharmaceutiques ne pouvant espérer concurrencer le prix des médicaments génériques. Malgré la réduction du prix de Zerit par Bristol-Myers à 15 cents le comprimé de 40 milligrammes, ce médicament est toujours 50% plus cher que la version générique.

Les lois sur la propriété intellectuelle constituent des obstacles majeurs à la distribution massive de médicaments génériques. Elles favorisent en effet les laboratoires pharmaceutiques en empêchant l’importation de produits génériques. Heureusement, sous la pression du public, l’Association des fabricants de produits pharmaceutiques a retiré la plainte qu’elle avait déposée contre le gouvernement sud-africain, qui souhaite importer des médicaments à des prix plus abordables. L’université du Minnesota qui, avec l’aide financière du gouvernement fédéral, a développé le médicament anti-sida Abacavir, subit actuellement des pressions pour qu’elle apporte son appui à la production de médicaments antirétroviraux génériques dans les pays pauvres. À l’instar des étudiants de Yale, les étudiants de l’université du Minnesota dénoncent les lois sur les brevets qui empêchent la mise sur le marché des médicaments génériques et favorisent le développement de médicaments de marque déposée à des prix prohibitifs.

Dans le cadre d’un effort similaire, Ralph Nader, entre autres, a fait appel au Secrétaire des services de santé et des ressources humaines des États-Unis, Tommy Thompson, afin qu’il autorise les organisations publiques de santé telles que l’OMS et l’UNICEF à accéder aux droits sur les brevets de certains des médicaments les plus efficaces. Mais les gouvernements sont-ils prêts à prendre de telles mesures simplement pour sauver des vies? Le Projet des consommateurs sur la technologie affilié à Nader a exhorté les gouvernements africains à commencer de distribuer les médicaments génériques sans attendre que les laboratoires pharmaceutiques baissent leur prix, qui seront de toute fašon plus élevés que celui des médicaments génériques. Les pays pauvres sont les otages des laboratoires pharmaceutiques à cause de lois injustes sur les brevets qui empêchent, pendant des années, de fournir des médicaments à prix réduit.

En réduisant le prix d’un médicament particulier, un laboratoire n’offre qu’une solution illusoire car, ce qu’il faudrait, c’est un moyen systématique de fournir les médicaments anti-sida aux personnes infectées. La nécessité de libéraliser le système des brevets, exemptant les médicaments anti-sida de la protection des brevets, est d’une importance capitale pour arrêter la propagation de la maladie. Alors que les grands laboratoires pharmaceutiques tentent de nouer des partenariats de distribution lucratifs et exclusifs avec les pays africains, les médicaments, même disponibles au prix réduit de 300 dollars par an, sont encore trop coûteux pour la plupart de ces pays. Cipla, un laboratoire établi à Bombay, produit des médicaments anti-sida beaucoup moins chers que Bristol-Myers ou GlaxoSmithKline.

Bien que les détracteurs du développement des médicaments génériques aient fait entendre leurs préoccupations au sujet de la qualité de certains médicaments d’imitation, la majorité des activistes sont d’avis que la situation nécessite une action urgente, arguant du fait que la qualité des produits pourra être examinée une fois qu’ils seront accessibles à tous. Le Brésil et l’Inde ont obtenu des résultats satisfaisants à cet égard. Cipla, par exemple, est une entreprise très respectée bien qu’elle ne produise pas d’inhibiteurs de la protéase qui ont été particulièrement efficaces aux États-Unis pour combattre la mala-die. Les questions légitimes concernant la sécurité et l’efficacité des médicaments d’imitation ne devraient pas avoir comme résultat de décourager leur distribution, mais plutôt d’établir une institution semblable à la Food and Drug Administration qui serait chargée de surveiller et d’évaluer la variété des médicaments génériques distribués dans les pays pauvres.

L’impératif moral devrait l’emporter sur les préoccupations concernant la perte de profits des grands laboratoires. L’industrie pharmaceutique soutient que les prix élevés compensent les coûts de la recherche et du développement mais, pour chaque dollar dépensé à ces fins, 3 dollars le sont pour la publicité, le marketing et l’administration. Même avec des prix réduits au maximum dans les pays pauvres, l’industrie pharmaceutique est le secteur le plus rentable dans le monde.

Dans notre hâte à fournir des médicaments efficaces à des prix réduits, nous ne devons pas oublier de suivre le conseil de Bill Gates qui insiste sur le rôle de la prévention. Il est indéniable que dans les pays, dont les États-Unis, qui ont pris l’engagement d’éduquer leur population sur l’usage des préservatifs, on constate un ralentissement de la propagation de la maladie. Tous les fonds de secours internationaux doivent investir dans des campagnes d’éducation et de sensibilisation aux pratiques sexuelles sans risques et fournir l’AZT (azidothymidine) aux femmes enceintes infectées, une mesure préventive peu utilisée dans les pays en développement qui, pourtant, permet de réduire considérablement la transmission du virus de la mère à l’enfant. Les déclarations faites par le Secrétaire général Kofi Annan seront essentielles si nous voulons faire des progrès dans la lutte contre cette pandémie. Peut-être son leadership louable sera-t-il imité dans le monde entier.



Établi à New York, Drew Limsky est journaliste et romancier. Il a écrit des articles pour The Washington Post, Los Angeles Times, San Francisco Chronicle et une douzaine de publications. Il est éditeur, collabore à la rédaction de Metro Source et enseigne la littérature à City University de New York, Yeshiva University et Pace University.
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