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Un déséquilibre structurel et fatal?
SI ELLE NE CHANGE PAS SA NATURE ET SES PRIORITÉS, L'ONU PERDRA DE SON IMPORTANCE


Par Jakkie Cilliers

Le déséquilibre croissant entre les riches et les pauvres et entre la mondialisation et la marginalisation représente le défi le plus formidable que les Nations Unies auront à relever au cours des premières décennies du XXIe siècle. Déjà, le Rapport sur le développement humain de 1999 indique que le fossé entre les revenus du cinquième de la population vivant dans les pays les plus riches et le cinquième vivant dans les pays les plus pauvres s'est encore creusé, passant d'un rapport de 60 à 1 en 1990 à 71 à 1 en 1997. Non seulement le taux de disparité s'accélère mais le rapport de disparité entre ceux qui se trouvent au sommet et ceux qui se trouvent en bas de l'échelle de l'Indice du développement humain s'accèlere également. Un système mondial dans lequel les biens détenus pas les trois personnes les plus riches de la planète sont supérieurs au produit national brut de l'ensemble des pays les moins avancés et leurs 600 millions d'habitants est dans une position de déséquilibre structurel et peut-être fatal.

Ces dernières années ont vu la concentration croissante des revenus, ressources et richesses entre les mains d'un pourcentage de plus en plus petit de personnes, corporations et pays, essentiellement au sein des pays membres de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Les déséquilibres commerciaux à l'échelle de la planète aggravent la marginalisation et la vulnérabilité d'une région telle que l'Afrique subsaharienne, qui non seulement dépend d'une gamme fort limitée de produits de base destinés à l'exportation mais encore est plus exposée aux turbulences des marchés mondiaux.

Dans cette région, les exportations constituent près de 30 pour cent du produit intérieur brut, contre 19 pour cent pour l'OCDE. Et pourtant, comme le souligne le Programme des Nations Unies pour le développement, ces pays dépendent des fluctuations capricieuses des marchés mondiaux alors que les cours des produits de base n'ont jamais été aussi bas en un siècle et demi.

Conséquence, les richesses et les possibilités, en fait les avantages, de la mondialisation née de l'expansion des marchés, ne profitent qu'à une poignée de pays et à une proportion de plus en plus petite de la population mondiale. Les Nations Unies ont été fondées pour trouver une solution aux conflits entre Etats - une tâche rendue encore plus urgente par l'apparition des armes nucléaires. Leur structure reflète toujours l'équilibre des puissances qui prévalait dans le système international à l'issue de la seconde guerre mondiale. A cette époque, la vaste majorité des membres actuels des Nations Unies se trouvaient sous domination coloniale ou autre et les pressions démographiques et l'interdépendance n'avaient pas fait des disparités un problème mondial. Depuis, les populations ont beaucoup augmenté et le gouffre entre les millions de personnes plus âgées et les milliards de jeunes miséreux s'est creusé.

Non seulement le nombre d'Etats Membres a plus que doublé depuis 1945, mais la nature de la gouvernance mondiale, et nationale aussi de fait, a également changé. Dans un monde dans lequel l'argent, et non pas l'idéologie ou les besoins, domine la répartition des ressources, les rapports et disparités économiques vont se trouver de plus plus en souvent à l'origine de la crise mondiale qui s'annonce.

Alors qu'un conflit idéologique vient de s'achever, nombreux sont ceux qui craignent que les futurs conflits n'éclatent à la ligne de faille entre les civilisations et les cultures.

La marginalisation économique, souvent issue de la mondialisation, renforcera inévitablement la résistance dans une puissante et nouvelle idéologie d'apartheid mondial. La pauvreté, et non la politique, est à l'origine de ces divisions. C'est l'engagement en faveur d'un ordre mondial équitable qui doit inévitablement être au cur de la gouvernance mondiale.

Relever ce défi sera la responsabilité centrale du système international, et des Nations Unies en particulier. Si l'ONU ne modifie pas sa nature et ses priorités, si elle ne passe pas d'une institution consacrée à empêcher les conflits entre Etats dans l'intérêt des pays riches à une institution mondiale, fondée sur le droit, qui fait du développement humain l'axe de ses activités, elle deviendra une institution de moins en moins importante face au défi stratégique de la disparité dans le monde. Cela ne pourra pas se faire par des réformes fondées sur un système de gouvernance mondiale et le mythe de l'égalité entre nations. Pour beaucoup de pays pauvres, faibles et marginalisés, la souveraineté nationale reste la seule protection contre la puissance d'une mondialisation qui est souvent considérée comme l'agent des puissants, un agent prédateur qui n'obéit à aucune règle. Pour les faibles, la souveraineté nationale offre une certaine mesure de protection contre la puissance des marchés mondiaux, contre un système qui est au service d'une économie intégrée de haute qualité dont ils ne font pas partie. La pression incessante des marchés accentue le monopole des pays d'élite éduqués et alourdit les chaînes des pauvres, que ce soit en définissant l'ordre du jour des recherches, ou en contrôlant les droits et brevets en matière de propriété intellectuelle, ou en décidant de normes écologiques toujours plus strictes, ou des exigences dans le domaine du droit du travail imposées par le "premier monde" et que les pays en développement ne peuvent satisfaire. Il faut donc trouver un équilibre entre l'impact de la mondialisation et la protection qu'offre la souveraineté nationale.


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Alors que le XXe siècle touche à sa fin, il est évident que les Nations Unies doivent revoir les fondements du système international et les instruments qu'elles souhaitent utiliser pour éviter les conflits, les gérer et y mettre fin. Le débat sur la modification de la composition du Conseil de sécurité n'est qu'un des éléments d'un défi bien plus vaste. Ce défi consiste ni plus ni moins à réinventer la gouvernance mondiale, dans l'intérêt d'une démarche nouvelle plus équitable grâce à laquelle les riches de la planète s'intéresseront aux pauvres non pas seulement dans un contexte de dégâts à l'environnement et des menaces que posent les réfugiés mais dans le cadre d'un ordre du jour mondial qui cherche à corriger les disparités.

Si nous acceptons que l'ONU n'est pas plus que la somme de ses membres, ce défi reflète précisément la manière et les ressources que les Etats Membres consacrent à sa revitalisation. Compte tenu de la domination mondiale des Etats-Unis, la revitalisation de la gouvernance mondiale passe nécessairement par le soutien des Etats-Unis à un système international fondé sur le droit, qui ne soit pas obnubilé par les intérêts et profits nationaux.


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Jakkie Cilliers est le co-fondateur et le Directeur exécutif de l'Institute for Security Studies. Cet Institut a joué un rôle capital dans la transformation de l'appareil militaire sud-africain, en vue d'obtenir son soutien à la transition de l'Afrique du Sud vers une démocratie multiraciale au cours des années 90.



"Les Nations Unies doivent revoir les fondements du système international et les instruments qu'elles souhaitent utiliser pour éviter les conflits, les gérer et y mettre fin. Le débat sur la modification de la composition du Conseil de sécurité n'est qu'un des éléments d'un défi bien plus vaste. Ce défi consiste ni plus ni moins à réinventer la gouvernance mondiale, dans l'intérêt d'une démarche nouvelle plus équitable grâce à laquelle les riches de la planète s'intéresseront aux pauvres non pas seulement dans un contexte de dégâts à l'environnement et des menaces que posent les réfugiés mais dans le cadre d'un ordre du jour mondial qui cherche à corriger les disparités."


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