V. Pour une planète viable

254. Les fondateurs de l'Organisation des Nations Unies se sont fixé pour objectif, comme il est indiqué dans la Charte, de favoriser le progrès social et d'instaurer de meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande - surtout la liberté de vivre à l'abri du besoin et de la peur. Ils ne pouvaient toutefois pas anticiper, en 1945, l'obligation pressante dans laquelle nous nous trouvons aujourd'hui d'assurer une troisième liberté, à savoir celle des générations futures de pouvoir continuer de vivre sur cette planète. Cette liberté, nous ne réussissons pas à l'assurer. Au contraire, nous ne cessons de dilapider le patrimoine de nos enfants en recourant à des pratiques écologiquement nuisibles.

255. Le milieu naturel nous assure, gratuitement, des « services » fondamentaux, sans lesquels nos espèces ne pourraient survivre. La couche d'ozone filtre les rayons ultraviolets du soleil qui sont nuisibles aux humains, aux animaux et aux plantes. Les écosystèmes aident à purifier l'air que nous respirons et l'eau que nous buvons. Ils convertissent les déchets en ressources et réduisent les niveaux de carbone dans l'atmosphère qui, autrement, contribueraient au réchauffement de la planète. La diversité biologique est une abondante source de médicaments et de produits alimentaires et entretient la variété génétique, grâce à laquelle nous sommes moins vulnérables face aux agents nocifs et aux maladies. Mais nous détériorons et, dans certains cas, détruisons la capacité de l'environnement de continuer à nous fournir ces « services » essentiels à la vie.

256. Au cours des 100 dernières années, notre milieu naturel a eu à supporter les pressions découlant de l'accroissement de la population humaine, qui a quadruplé, et de la production économique mondiale, qui a été multipliée par 18. Selon les estimations, la population mondiale, qui est actuellement de 6 milliards d'habitants, atteindra près de 9 milliards d'individus d'ici à 2050. Le risque de causer des ravages irréparables à l'environnement existe donc bel et bien. Un emploi sur deux, dans l'agriculture, l'exploitation forestière et la pêche, dépend directement de la viabilité des écosystèmes. Mais ce qui est encore plus important, c'est qu'il en est de même pour la santé de la planète - et pour la nôtre aussi.

257. Assurer la viabilité de la planète constitue un défi pour chacun d'entre nous. Dans les pays riches, les sous-produits des activités industrielles et des agro-industries empoisonnent les sols et les voies d'eau. Dans les pays en développement, le déboisement massif, les pratiques agricoles nocives et l'urbanisation incontrôlée constituent d'importantes causes de dégradation de l'environnement. On s'accorde à penser que les émissions de dioxyde de carbone sont une des principales causes des changements climatiques et que l'utilisation de combustibles fossiles en constitue la principale source. Le cinquième de la population mondiale qui vit dans les pays industrialisés consomme près de 60 % de l'énergie mondiale, mais la part des pays en développement augmente rapidement.

258. Notre objectif doit être de répondre aux besoins économiques actuels sans compromettre la capacité de la planète de satisfaire les besoins des générations futures.

259. Nous avons réalisé des progrès depuis 1972, année au cours de laquelle l'Organisation des Nations Unies a convoqué la première conférence mondiale pour se pencher sur les problèmes de l'environnement. Cette conférence a favorisé la création de ministères de l'environnement dans le monde entier, créé le Programme des Nations Unies pour l'environnement et entraîné une forte augmentation du nombre d'organisations de la société civile qui se mobilisent pour cette cause.

260. Vingt ans plus tard, la Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement a jeté les bases qui ont permis de parvenir à un accord sur les changements climatiques, les forêts et la diversité biologique. Elle a adopté un cadre d'action indicatif visant à faciliter la réalisation de l'objectif d'un développement durable dans les pays riches comme dans les pays pauvres.

261. Le Protocole de Montréal, dans lequel les États ont accepté la nécessité de renoncer progressivement à l'utilisation des substances qui appauvrissent la couche d'ozone, constitue peut-être l'accord international en matière d'environnement le plus réussi qui ait été conclu à ce jour (voir encadré 8).
 
 
 Encadré 8 
Protéger la couche d'ozone : un exemple de réussite 

 Dès le début des années 70, il ne faisait plus de doute que les chlorofluorocarbones (CFC) détruisaient la couche d'ozone dans la stratosphère et faisaient augmenter le nombre de rayons ultraviolets B (UV-B) à la surface de la Terre. Étant donné que la couche d'ozone protège les êtres humains, les animaux et les plantes des effets nocifs des rayons UV-B, l'augmentation des CFC et autres substances qui appauvrissent la couche d'ozone constitue un grave danger pour la santé. Il a fallu toutefois 15 ans d'efforts acharnés pour parvenir à un accord susceptible de régler le problème.

 Le Protocole de Montréal de 1987 relatif à des substances qui appauvrissent la couche d'ozone a marqué une étape décisive et a permis d'obtenir des résultats remarquables. Les substances qui appauvrissent la couche d'ozone, à l'exception de celles réservées à quelques usages d'importance critique, ne sont plus produites dans les pays industrialisés depuis 1996 et leur fabrication devrait être réduite progressivement à zéro d'ici à 2010 dans les pays en développement. Si le Protocole n'avait pas été adopté, les quantités de substances destructrices de l'ozone seraient cinq fois supérieures à celles d'aujourd'hui et l'intensité de rayons UV-B à la surface de la Terre aurait doublé dans l'hémisphère Nord aux latitudes moyennes. D'après les estimations actuelles, la concentration de CFC dans la couche d'ozone devrait progressivement être ramenée aux niveaux enregistrés avant 1980 d'ici à 2050.

 Avant l'adoption du Protocole, les négociations intergouvernementales n'avaient pas permis de mobiliser l'appui nécessaire pour prendre les mesures radicales qui s'imposaient. La pression exercée par les associations, la publication de preuves scientifiques irréfutables et la découverte d'un énorme trou dans la couche d'ozone au-dessus de l'Antarctique ont finalement permis de parvenir au consensus nécessaire pour la signature du Protocole.
 

262. Toutefois, nous devons faire face à une réalité incontournable : les difficultés qui se posent en matière de viabilité dépassent tout simplement, et de loin, les mesures que nous prenons pour résoudre les problèmes. À quelques honorables exceptions près, ces mesures sont insuffisantes, de trop faible envergure ou arrivent trop tard.

263. Le présent chapitre vise à faire prendre conscience au Sommet du millénaire du caractère particulièrement pressant de cette réalité. Le fait que les questions d'environnement n'aient jamais été sérieusement examinées pendant les 18 mois au cours desquels l'Assemblée générale a discuté des thèmes à inscrire à l'ordre du jour du Sommet témoigne à l'envi du faible niveau de priorité accordé à ces problèmes, qui revètent pourtant une extrême gravité pour le genre humain tout entier. Une prise en main, au niveau le plus élevé possible, s'impose si nous voulons léguer à nos enfants - et à leur descendance - une Terre vivable.

264. Le bilan du dixième anniversaire de la Conférence sur l'environnement et le développement (1992) aura lieu en 2002. J'espère de tout coeur que les dirigeants du monde mettront à profit le temps qui reste pour relancer le débat sur la viabilité et jeter les bases de l'adoption, d'ici là, de mesures concrètes et déterminantes.
 

 A. Faire face aux changements climatiques
 

265. À cause des émissions de carbone, dont le volume a quadruplé depuis un demi-siècle, l'atmosphère de la planète se réchauffe à un rythme alarmant (voir fig. 10). Les 14 années les plus chaudes, depuis qu'on a commencé à mesurer systématiquement la température au milieu du siècle dernier, ont toutes été recensées au cours des 20 dernières années. L'été de 1998 a été le plus chaud qui ait jamais été enregistré et l'hiver 1999-2000 pourrait s'avérer le moins froid. Selon les projections, les températures moyennes devraient encore augmenter de 1,2° à 3,5° C au cours de ce siècle, ce qui entraînera la fonte des glaciers et de la calotte glaciaire; l'élévation du niveau des mers qui s'en suivra menacera l'existence de centaines de millions d'habitants de zones côtières, tandis que les îles de faible altitude seront purement et simplement englouties.

266. Les signes avant-coureurs d'un tel scénario sont déjà perceptibles. Suite à l'accélération de la tendance au réchauffement, les schémas climatiques sont devenus plus imprévisibles et plus extrêmes tandis que les catastrophes d'origine climatique se sont nettement aggravées. Rien qu'en 1998, le coût de ces catastrophes a dépassé le montant des dégâts qu'ont provoqués toutes celles qui ont marqué l'ensemble des années 80 (voir fig. 11). Des dizaines de milliers de personnes, pauvres pour la plupart, ont été tuées cette année et, selon les estimations, 25 millions de « réfugiés environnementaux » ont dû abandonner leurs maisons. Les dégâts causés par ces catastrophes ont été aggravés par des pratiques écologiquement irrationnelles et le fait que de plus en plus de pauvres n'ont guère d'autre choix que de s'exposer à de gros risques en vivant dans des plaines inondables, à flanc de côtaux sur des pentes instables ou dans des édifices dangereux.

267. La réduction du risque de réchauffement de la planète passe avant tout par la réduction des émissions de carbone. L'utilisation de combustibles fossiles, qui continuent de produire plus de 75 % de l'énergie utilisée dans le monde, est à l'origine de la plus grande partie de ces émissions. Le nombre des automobiles, qui augmente de plus en plus rapidement dans le monde, risque d'accroître encore davantage ces émissions. De toute évidence, la nécessité de promouvoir l'efficacité énergétique et un plus grand recours aux ressources renouvelables s'impose.

268. Le perfectionnement de la technologie des piles à combustible, des turbines éoliennes, des cellules photovoltaïques et de la production conjointe de chaleur et d'électricité contribuera à améliorer la situation. Dans les pays en développement, en particulier dans les zones rurales qui ne sont pas raccordées au réseau électrique, la baisse rapide du coût des cellules solaires et de l'énergie éolienne peut permettre de fournir de l'énergie aux pauvres à un coût raisonnable et, par la même occasion, de stimuler la productivité agricole et d'accroître les revenus.

269. La stabilisation du volume de gaz carbonique dans l'atmosphère à un niveau considéré comme non dangereux exige la réduction, de l'ordre de 60 % ou plus, des émissions de gaz à effet de serre, qui sont responsables du réchauffement de la planète. Jusqu'à présent, la communauté internationale n'a pas fait preuve de la volonté politique voulue pour procéder aux changements nécessaires.

270. La mise en oeuvre du Protocole de Kyoto de 1997 marquera un progrès sensible en obligeant les pays industrialisés à observer une limite et une réduction vérifiables des émissions fixées à 5 % en moyenne en dessous des niveaux de 1990, objectif qui doit être atteint sur la période allant de 2008 à 2012. Reconnaissant les racines économiques du problème du changement climatique, le Protocole cherche à associer le secteur privé à la recherche de solutions. Il utilise pour ce faire des mécanismes du marché qui prévoient des mesures d'incitation pour réduire les émissions et qui favorisent les flux d'investissements et le transfert de technologies vers les pays en développement afin de les aider à adopter des modes d'industrialisation plus durables (voir encadré 9).

271. Bien que la première génération des objectifs de Kyoto ne soit qu'un pas dans la bonne direction, leur mise en oeuvre permettrait d'enrayer l'augmentation des émissions de gaz à effet de serre provenant des pays industrialisés (voir fig. 12). Une action rapide s'impose. Si ces objectifs ne sont pas réalisés, il sera difficile de faire accepter de nouvelles limitations qui, progressivement, s'appliqueront aussi aux pays en développement.

272. J'invite le Sommet du millénaire à encourager l'adoption et la mise en oeuvre du Protocole de Kyoto. Concrètement, j'exhorte les États dont la ratification est nécessaire pour donner effet au Protocole de prendre les mesures voulues pour que cet instrument puisse entrer en vigueur d'ici à 2002, ce qui serait une bonne manière de célébrer les progrès que nous aurons accomplis depuis Stockholm en 1972 et Rio en 1992.

273. Dans plusieurs autres domaines, de graves problèmes continuent de se poser, auxquels nous sommes encore loin d'apporter des solutions adéquates.

Encadré 9
Recourir à des incitations économiquespour limiter le réchauffement de la planète et favoriser l'investissement dans les pays en développement 

 Pour lutter contre le changement climatique, l'un des problèmes les plus épineux du XXIe siècle, il importe de réduire sensiblement les émissions de gaz à effet de serre qui sont à l'origine du réchauffement de la planète. Si l'on veut réaliser les objectifs fixés par le Protocole de Kyoto de 1997 pour ce qui est de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, il faudra adopter des techniques plus efficaces et plus propres dans les secteurs de l'énergie et du transport et dans l'industrie. Il existe plusieurs moyens de réduire les émissions de gaz, l'un des plus ingénieux étant le mécanisme pour un développement propre, qui offre des avantages tant aux pays industrialisés qu'aux pays en développement.

 Par ce mécanisme, les pays industrialisés se voient allouer des crédits d'émissions lorsque leurs investissements dans les pays en développement contribuent à réduire les niveaux d'émissions de gaz à effet de serre. Les crédits d'émissions entrent en ligne de compte lorsqu'il s'agit de déterminer si les États industrialisés ont progressé sur la voie de la réalisation des objectifs de réduction des émissions.

 La perspective d'obtenir des crédits d'émissions incite les pays riches à réaliser des investissements qui économisent l'énergie dans les pays pauvres. Le fait que les réductions d'émissions doivent être vérifiées et certifiées contribue à la création de nouvelles sociétés de services qui se consacrent à cette tâche. Les investissements non polluants favorisent un développement plus viable dans les pays en développement.

 Le mécanisme pour un développement propre et les autres mécanismes de Kyoto prévoient des incitations pour encourager le secteur privé à limiter le réchauffement de la planète, ce qui est une entreprise particulièrement opportune.

 B. Gérer la crise de l'eau
 

274. La consommation mondiale d'eau a été multipliée par six entre 1900 et 1995, soit une croissance supérieure au double du taux d'accroissement de la population. Environ le tiers de la population mondiale vit déjà dans des pays considérés comme étant sous « stress hydrique », c'est-à-dire que leur consommation dépasse 10 % des ressources totales. Si les tendances actuelles se poursuivent, deux personnes sur trois vivront dans cette situation d'ici 2025.

275. Les eaux souterraines fournissent environ le tiers des besoins de la population mondiale. L'exploitation irrationnelle de ces ressources, qui ne retient guère l'attention, constitue un sujet de préoccupation particulier. La surexploitation des ressources en eau est pratique courante dans différentes parties de la Chine, des États-Unis, de l'Inde, du Mexique, de la péninsule arabique et de l'ex-Union soviétique. Dans certains cas, le niveau naturel de la nappe phréatique baisse de 1 à 3 mètres par an. Dans un monde où 30 à 40 % de la production alimentaire provient des terres irriguées, ce problème est fondamental pour la sécurité alimentaire.

276. Dans certaines régions du monde, on assiste déjà à une compétition nationale féroce au sujet de l'eau pour l'irrigation et pour la production d'énergie et le problème ne pourra que s'aggraver tant que la population continuera d'augmenter. Aujourd'hui, le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord subissent déjà gravement les effets de la pénurie d'eau, mais l'Afrique subsaharienne sera dans la même situation dans les 50 prochaines années lorsque sa population aura doublé, voire triplé.

277. La pénurie d'eau douce ne constitue pas le seul problème. L'écoulement d'engrais et la pollution chimique dégradent dangereusement la qualité de l'eau. Plus d'un cinquième des stocks de poissons d'eau douce sont fragilisés ou menacés par la pollution ou la modification des habitats.

278. Le problème le plus grave qui se pose dans l'immédiat est que plus d'un milliard de personnes n'ont pas accès à l'eau potable et la moitié de l'humanité ne dispose pas de moyens d'assainissement adéquats. Dans de nombreux pays en développement, les fleuves en aval des grandes villes ressemblent à des égouts à ciel ouvert, ce qui a des conséquences dévastatrices sur la santé des riverains.

279. Selon les estimations, l'insalubrité de l'eau et de l'assainissement est à l'origine de 80 % de toutes les maladies dans les pays en développement. Le nombre annuel des décès dépasse 5 millions par an, soit 10 fois plus que le nombre de personnes qui meurent en moyenne chaque année à cause de la guerre. Plus de la moitié des victimes sont des enfants. Aucune autre mesure ne permettra de réduire davantage les maladies et de sauver des vies dans le monde en développement que d'assurer à tous l'approvisionnement en eau et un assainissement adéquat.

280. La Conférence ministérielle du Forum mondial de l'eau, qui s'est réunie en mars 2000, a examiné un ensemble d'objectifs réalistes dans le domaine de l'approvisionnement en eau et de l'assainissement. J'invite le Sommet du millénaire à entériner ces objectifs et à en tirer parti au cours des années à venir.

281. Concrètement, je prie instamment le Sommet d'adopter l'objectif visant à réduire de moitié, d'ici à 2015, la proportion de personnes qui n'ont pas accès de façon durable à des sources d'approvisionnement en eau potable à un prix raisonnable.

282. Afin de mettre un terme à l'exploitation irrationnelle des ressources en eau, nous avons besoin d'élaborer des stratégies de gestion de l'eau aux niveaux national et local. Ces stratégies consisteront notamment à mettre en place des structures de fixation des prix de nature à favoriser à la fois l'équité et l'efficacité. Nous avons besoin d'une « Révolution bleue » dans l'agriculture qui cherchera à accroître la productivité par unité d'eau - « plus de grains par goutte » - ainsi qu'à favoriser une meilleure gestion des bassins versants et des plaines alluviales. Mais rien de tout cela ne pourra se réaliser si l'on n'organise pas des campagnes de sensibilisation et de mobilisation du public pour faire prendre conscience aux populations de l'ampleur et des causes de la crise actuelle de l'eau et de celle qui nous menace.
 

 C. Protéger les sols
 

283. En principe, il n'y a pas de raison pour que la Terre ne puisse pas assurer la subsistance d'une population beaucoup plus nombreuse que celle qui est aujourd'hui la sienne. En réalité, toutefois, la répartition des terres cultivables et des conditions agroclimatiques favorables ne correspond pas à celle des populations. En outre, la dégradation croissante des sols aggrave encore le problème. Ce sont près de 2 milliards d'hectares - soit la superficie du Canada et des États-Unis pris ensemble - qui sont aujourd'hui dégradés par suite d'activités humaines, ce qui met en péril les moyens d'existence de près d'un milliard de personnes. Les principaux coupables en sont la salinisation provoquée par l'irrigation, l'érosion causée par le surpâturage et le déboisement et l'appauvrissement de la biodiversité. Le coût direct, en perte de recettes annuelles, représenterait à lui seul plus de 40 milliards de dollars par an.

284. Chaque année, ce sont 20 millions d'hectares de plus de terres arables qui sont perdues pour l'agriculture, soit parce qu'elles sont trop dégradées pour être cultivées, soit parce que les agglomérations s'étendent. Or, la demande de nourriture dans les pays en développement devrait doubler au cours des 30 prochaines années. Il y a encore des terres à cultiver, et elles le seront, mais il s'agit surtout de superficies négligeables et, par conséquent, d'autant plus exposées à la dégradation.

285. L'augmentation de la productivité agricole, stimulée par les nouvelles variétés de plantes à haut rendement et par la multiplication par neuf de l'emploi des engrais, a empêché que le scénario apocalyptique de la famine généralisée qui avait été prédite dans les années 70 ne se réalise - mais souvent aux dépens de l'environnement. Le rythme d'accroissement de la productivité agricole mondiale s'est ralenti brutalement dans les années 90 et l'Afrique subsaharienne n'en a jamais profité. L'absence de régime foncier sûr est aussi un gros obstacle à l'amélioration de la productivité agricole et à une meilleure gestion des terres.

286. Parallèlement, on prévoit que la population mondiale va augmenter de plus de 3 milliards d'individus d'ici le milieu du siècle et que l'accroissement le plus fort se produira dans les pays où se trouvent déjà le plus grand nombre de personnes qui ne mangent pas à leur faim et les terres agricoles les plus sollicitées.

287. Le risque de voir un jour la sécurité alimentaire mondiale compromise est donc bien réel. Les scientifiques ne sont plus aujourd'hui à même d'accroître le rendement des plantes dans des proportions aussi énormes que celles qu'ils avaient atteintes au cours des dernières décennies, les sols se dégradent de plus en plus, les engrais ne donnent plus d'aussi bons résultats dans de nombreuses régions et l'expansion de l'irrigation se heurte à de graves obstacles.

288. Les progrès de la biotechnologie agricole pourraient être utiles aux pays en développement en créant des variétés de plantes qui résistent à la sécheresse, au sel et aux parasites. Mais les conséquences que la biotechnologie peut avoir sur l'environnement n'ont pas encore été pleinement évaluées et de nombreuses questions, en particulier celles qui ont trait à la sécurité biologique, restent encore sans réponse.

289. J'ai l'intention de réunir une assemblée de hauts responsables de l'action gouvernementale à l'échelon mondial pour débattre des questions controversées et autres questions que soulèvent les risques et les possibilités liés au recours croissant à la biotechnologie et au génie biologique.

290. Il n'est bien sûr pas question que chaque pays produise toute la nourriture dont il a besoin. Chacun peut pallier aux insuffisances de ses approvisionnements en important les produits qui lui font défaut de pays qui en produisent trop, c'est une pratique de plus en plus courante. Mais, en dehors de l'assistance fournie dans les situations de crise, c'est une façon de combler les insuffisances de la production alimentaire à laquelle seuls peuvent recourir les pays qui en ont les moyens. Or, selon l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture, pas moins de 82 pays n'en ont pas les moyens.
 

 D. Sauvegarder la forêt,
les ressources halieutiques
et la biodiversité

 

291. L'accroissement des populations et la croissance économique engendrent dans le monde entier une demande de produits forestiers apparemment insatiable. Surexploitation, déboisement pour gagner des terres arables, maladies, incendies ont causé la disparition d'environ 65 millions d'hectares de forêt dans les pays en développement entre 1990 et 1995. La forte demande de bois dans les pays industrialisés a beaucoup contribué à cet appauvrissement.

292. Or, l'augmentation de la demande ne devrait pas nécessairement entraîner une destruction plus grande des forêts. En effet, la production de papier et de produits du bois peut être rendue plus efficace, le recyclage permet de conserver les matériaux et la publication par des moyens électroniques d'économiser du papier. Le reboisement servira à répondre aux futurs besoins en bois et il contribue à l'absorption du carbone de l'atmosphère, ce qui diminue le réchauffement de la planète. Il contribue aussi à la lutte contre les inondations et l'érosion des sols.

293. La sauvegarde de la biodiversité est un problème de protection de l'environnement qui s'impose avec moins d'évidence que la pollution des plages, les incendies de forêt ou l'extension des déserts. Mais c'est un problème tout aussi crucial, sinon plus. Sauvegarder la biodiversité agricole est essentiel pour la sécurité alimentaire à long terme parce que les plantes sauvages sont des sources génétiques de résistance aux maladies, à la sécheresse et à la salinisation.

294. La biodiversité n'est pas seulement importante pour l'agriculture. Par exemple, les plantes médicinales assurent les soins de santé primaires de plus de 3 milliards de personnes et alimentent une industrie représentant globalement plusieurs milliards de dollars par an. Mais alors que les milieux scientifiques et commerciaux prennent de plus en plus conscience de la valeur des plantes médicinales, l'existence de ces plantes est de plus en plus menacée. Selon une étude récente portant sur près de 250 000 espèces de plantes, une espèce sur huit est menacée de disparition. La survie d'environ 25 % des espèces de mammifères du monde et de 11 % des espèces d'oiseaux est également menacée. Tant qu'il ne sera pas mis fin au déboisement, à la dégradation des sols et de l'eau et à la monoculture, la biodiversité sera de plus en plus menacée.

295. Les ressources halieutiques de la haute mer continuent à être surexploitées en dépit du grand nombre d'accords adoptés pour en réglementer la pêche. Les prises ont été pratiquement multipliées par cinq au cours des 50 dernières années, alors que près de 70 % des lieux de pêche sont soit pleinement exploités soit surexploités. L'utilisation de « navires-usines » - souvent fortement subventionnés par les États - pratiquant une pêche sauvage, ramassant tout sans discrimination, entraîne la surexploitation des ressources halieutiques de la haute mer et peut aussi détruire les moyens d'existence de petites populations de pêcheurs, en particulier dans les pays en développement. Les eaux côtières peuvent être protégées contre les prises illégales par des flottes de pêche étrangères, mais elles sont exposées à d'autres menaces. Dans de nombreuses régions, la dégradation croissante des récifs de corail met en péril les stocks reproducteurs et les zones d'alevinage. Plus de la moitié des récifs de corail du monde sont actuellement en danger par suite d'activités humaines.

296. L'épuisement total de nombreuses ressources halieutiques autrefois importantes prouve, s'il en était besoin, qu'il est nécessaire d'adopter un régime instaurant une gestion plus durable et plus équitable des océans. L'importance de la sauvegarde des ressources halieutiques est une idée qui s'impose de plus en plus mais qui ne pourra avoir de suite que si les pouvoirs publics et l'industrie de la pêche s'entendent pour lui donner effet.
 

 E. Élaborer une nouvelle éthique écologique
 

297. Les crises écologiques auxquelles nous devons faire face ont des causes multiples : pauvreté, négligence, recherche du profit - mais, surtout, mauvaise gestion. Ces crises ne sont pas faciles à résoudre et il n'existe pas de solution unique.

298. En outre, il y a tout lieu de s'attendre à de nouvelles mauvaises surprises écologiques. En effet, ni le réchauffement de la planète, ni l'appauvrissement de la couche d'ozone n'étaient à l'ordre du jour lors de la Conférence des Nations Unies sur l'environnement tenue à Stockholm en 1972. Pas plus que l'on aurait pu prévoir, dans les années 70, que le coût des catastrophes naturelles augmenterait de 900 % entre les années 60 et les années 90.

299. Il est vrai que des progrès techniques, aujourd'hui inimaginables, pourraient résoudre certains des problèmes environnementaux que nous connaissons. Peut-être, et il faut au moins prendre les mesures d'incitation qui augmenteront leurs chances de se produire. Mais il serait insensé de s'en remettre à eux et de ne rien faire.

300. La question est donc de savoir quelles doivent être nos priorités. J'en recommande quatre.

301. Premièrement, il faut avant tout informer le public. Il est inquiétant de constater à quel point les problèmes auxquels nous sommes confrontés sont peu connus. Plus le nombre de ceux qui habitent dans des villes, coupés de la nature, augmente, plus la nécessité d'informer augmente. Les consommateurs doivent partout comprendre que leurs choix ont souvent des conséquences importantes pour l'environnement.

302. Ce sont surtout les organisations de la société civile qui se sont jusqu'ici chargées de sensibiliser le public. Avec énergie, dévouement, mais peu de moyens, les organisations non gouvernementales se sont faites les porte-parole des problèmes d'environnement dans les débats publics presque partout. Mais les écoles et les universités ont aussi un rôle essentiel à jouer dans la sensibilisation du public et les pouvoirs publics doivent eux aussi s'y mettre davantage.

303. Deuxièmement, la place réservée aux questions liées à l'environnement dans le processus d'élaboration des politiques doit être fondamentalement revue. Les gouvernements considèrent généralement l'environnement comme une catégorie à part, qu'ils confient à un ministère de moindre importance. C'est un obstacle majeur sur la voie du développement durable. L'environnement devrait au contraire être mieux intégré dans la politique économique générale. Le meilleur moyen d'y parvenir est de modifier les systèmes de comptabilité nationale pour qu'ils fassent apparaître les coûts et les bénéfices véritables liés à l'environnement - pour aboutir finalement à une comptabilité « verte ».

304. Aujourd'hui, lorsque les usines produisent des biens mais, ce faisant, rejettent des polluants dans les rivières ou l'atmosphère, la comptabilité nationale mesure la valeur des biens mais non le coût des dommages causés par les polluants. À la longue, ces coûts non mesurés pourraient être de beaucoup supérieurs aux avantages à court terme qui, eux, ont été mesurés. Ce n'est que lorsqu'elles tiendront compte de tous les facteurs à prendre en considération que les politiques économiques garantiront un développement durable.

305. Le Système de comptabilité économique et environnementale intégrée, que l'Organisation des Nations Unies a été la première à mettre en ouvre en 1993, est une réponse à ce problème. Il ajoute au système habituel de comptabilité nationale la prise en compte des ressources naturelles et de la pollution. Ces informations supplémentaires permettent aux gouvernements d'élaborer les politiques économiques et d'en suivre l'exécution avec plus d'efficacité, d'adopter des règles plus efficaces en matière d'environnement, de mieux concevoir la gestion des ressources et d'utiliser à meilleur escient les prélèvements fiscaux et les subventions.

306. Ce système de comptabilité « verte »? est encore balbutiant, mais certains pays l'utilisent déjà. Le Gouvernement philippin, par exemple, l'a introduit en 1995. Une vingtaine d'autres pays, au nord comme au sud, en utilisent des éléments. J'encourage les gouvernements à examiner ce système de comptabilité « verte » et à voir comment ils pourraient l'incorporer dans leur comptabilité nationale.

307. Troisièmement, les gouvernements sont les seuls à pouvoir élaborer et appliquer des législations environnementales et à adopter des mesures d'incitation plus respectueuses de l'environnement pour faire réagir les marchés. Pour ne donner qu'un seul exemple, les gouvernements peuvent faire en sorte que les marchés travaillent pour l'environnement en ne versant plus les centaines de milliards de dollars qui subventionnent chaque année des activités préjudiciables à l'environnement. Ils peuvent aussi avoir davantage recours aux « taxes vertes » fondées sur le principe « pollueur-payer »?.

308. Adopter de nouvelles mesures d'incitation, c'est aussi encourager la création d'industries entièrement nouvelles, dont l'objet est de trouver les moyens d'utiliser plus rationnellement l'énergie et d'instaurer des pratiques plus soucieuses de l'environnement. Par exemple, le Protocole de Montréal a entraîné la création d'un vaste marché pour les réfrigérateurs et les climatiseurs qui ne nuisent pas à la couche d'ozone. Rien ne serait plus absurde que de négliger le rôle extrêmement constructif que le secteur privé peut jouer pour promouvoir le changement.

309. Enfin, il est impossible de concevoir une politique environnementale efficace sans s'appuyer sur des données scientifiques fiables. La collecte des données a beaucoup progressé dans de nombreux domaines, mais il reste de graves lacunes dans nos connaissances. En particulier, les principaux écosystèmes du monde n'ont jamais fait l'objet d'une évaluation d'ensemble complète. C'est à ce besoin que répond l'Évaluation des écosystèmes prévue à l'occasion du millénaire, entreprise collective internationale de grande envergure, qui dressera la carte de la santé de notre planète. Elle bénéficie de l'appui de nombreux pays ainsi que du Programme des Nations Unies pour l'environnement, du Programme des Nations Unies pour le développement, de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture et de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (voir encadré 10).

310. Je demande aux États Membres de fournir les fonds nécessaires pour assurer le financement de l'Évaluation des écosystèmes à l'occasion du millénaire et d'y prendre part activement.

311. Les problèmes relatifs à l'environnement qui se posent dans les différentes régions du monde sont de nature différente et appellent des solutions différentes. Mais les habitants de notre petite planète partagent au moins une opinion à propos de leur infortune : ils veulent que leurs gouvernements fassent davantage pour protéger leur environnement. Ils le demandent pour eux-mêmes et plus encore pour leurs enfants - et pour l'avenir de la planète elle-même. Considérant les risques extraordinaires que court l'humanité, le début du nouveau siècle ne pourrait pas être un moment plus opportun pour nous engager - populations et gouvernements - à adopter un nouveau comportement en matière de protection de l'environnement et de gestion des ressources naturelles.

Encadré 10
Pourquoi une évaluation des écosystèmes mondiaux à l'aube du troisième millénaire 

 Au cours des 30 dernières années, nous avons pris de plus en plus conscience du fait que les écosystèmes naturels dont dépend la vie humaine sont menacés. Toutefois, nous ne disposons toujours pas d'informations précises quant à l'ampleur des dommages ou à leurs causes. En effet, dans certains cas, pour ce qui est, par exemple, de la qualité de l'eau douce, nous avons moins d'informations qu'il y a 20 ans, en raison de la réduction malavisée de programmes de surveillance de l'environnement.

 Une politique environnementale judicieuse doit se fonder sur des données scientifiques fiables et pour veiller à ce que les responsables de son élaboration disposent de ces informations, une étude très complète au niveau mondial de l'état des cinq principaux écosystèmes : forêts, eau douce, pâturages, zones côtières et agroécosystèmes est absolument indispensable.

 Procéder à un tel bilan, voilà précisément l'objet du projet d'évaluation des écosystèmes à l'aube du troisième millénaire, une initiative prise notamment par le World Resources Institute, la Banque mondiale, le Programme des Nations Unies pour le développement et le Programme des Nations Unies pour l'environnement, qui se proposent d'exploiter et de réunir les données existantes tout en favorisant de nouveaux travaux de recherche pour combler les lacunes.

 Cette évaluation des écosystèmes en 2000 présente des avantages importants pour de nombreuses parties prenantes. Elle permettra aux parties à diverses conventions internationales sur les écosystèmes, d'avoir accès aux données utiles pour mesurer le degré de réalisation des objectifs consignés dans ces conventions. Les gouvernements auront accès aux informations leur permettant de soumettre les rapports prévus par les conventions internationales. Cette évaluation aidera à rendre plus cohérentes les politiques de gestion des écosystèmes et facilitera l'accès des pays en développement aux séries de données mondiales. Pour ce qui est du secteur privé, cette évaluation lui permettra de faire des projections mieux fondées. En outre, les associations auront ainsi à leur dispositions les informations voulues pour tenir les entreprises et les gouvernements comptables de leurs décisions environnementales.

 Cette évaluation, à l'aube du troisième millénaire, illustre de manière exemplaire le genre de coopération scientifique et politique internationale nécessaire pour faire avancer la cause du développement durable.