| III. Vivre à l'abri du besoin |
66. Au cours des 50 dernières années, le monde a enregistré des progrès économiques sans précédent. Des pays qui, il y a seulement une génération, étaient aux prises avec le sous-développement sont des centres d'activité économique dynamiques et connaissent le bien-être sur le plan intérieur. En l'espace de 20 ans seulement, 15 pays, qui comptent au total 1,6 milliard d'habitants, ont réduit de moitié la proportion de leurs citoyens vivant dans la misère. Apportant la preuve de leur vitalité économique, les pays d'Asie se sont remarquablement rétablis après la crise financière de 1997-1998, même si les pauvres du continent en ressentent encore les effets.
67. Depuis les années 60, les réussites les plus éclatantes en matière de développement humain ont porté sur l'espérance de vie, passée de 46 à 64 ans dans les pays en développement; la mortalité infantile, dont les taux ont été réduit de moitié; la scolarisation au niveau primaire, qui a augmenté de 80 %; et l'accès à l'eau potable et à l'assainissement.
68. Si nous sommes de plus en plus nombreux à bénéficier d'un niveau de vie sans précédent, beaucoup restent désespérément pauvres. Près de la moitié de la population mondiale doit toujours se contenter de moins de 2 dollars par jour, alors qu'environ 1,2 milliard d'Asiatiques et 300 millions d'Africains n'ont même pas 1 dollar par jour (voir fig. 1; pour d'autres indicateurs, voir fig. 2). En Afrique subsaharienne, la misère est presque la même qu'il y a 20 ans. Les souffrances, le désespoir et l'absence de libertés fondamentales qui accompagnent un tel dénuement ne font que le perpétuer. Sur une population active mondiale de quelque 3 milliards de personnes, 140 millions sont au chômage complet, tandis qu'entre un quart et un tiers du total sont sous-employés.
69. Le fait que les écarts de revenu persistent ne manque pas d'être inquiétant. Le milliard de personnes qui vivent dans les pays développés gagnent 60 % du revenu de la planète, tandis que les 3,5 milliards d'habitants des pays à faible revenu en gagnent moins de 20 %. Dans de nombreux pays, notamment dans les pays en transition, les inégalités se sont accentuées. Dans le monde en développement, c'est en Amérique latine, suivie de près par l'Afrique subsaharienne, que les écarts entre les revenus sont les plus marqués.
70. La misère fait injure à l'humanité et ne fait qu'aggraver de nombreux autres problèmes. C'est ainsi que les pays pauvres, en particulier ceux où il existe de profondes inégalités entre groupes ethniques ou religieux, ris-quent beaucoup plus d'être entraînés dans des conflits que les pays riches. La plupart de ces conflits sont internes, mais ils créent presque à coup sûr des problèmes pour les voisins ou rendent nécessaire une aide humanitaire.
71. Par ailleurs, les pays pauvres manquent souvent des capacités et des ressources voulues pour mettre en oeuvre des politiques de l'environnement rationnelles, ce qui aggrave la situation déjà précaire de leurs populations et accroît encore leur dénuement.
72. Si nous ne redoublons pas d'efforts et si nous n'agissons pas de concert, la pauvreté et les inégalités risquent de s'accentuer. La population mondiale vient d'atteindre 6 milliards. En l'espace de 12 ans, elle s'est accrue de 1 milliard, chiffre record pour une si courte période. D'ici à 2025, elle devrait augmenter de 2 autres milliards d'individus, concentrés pour la plupart dans les pays en développement, notamment dans les pays les plus pauvres (voir fig. 3). C'est maintenant que nous devons agir.
73. Je fais appel aux représentants de la communauté internationale au plus haut niveau - les chefs d'État et de gouvernement réunis à l'occasion de l'Assemblée du millénaire - pour qu'ils adoptent un objectif visant à diminuer de moitié le nombre de personnes vivant dans le dénuement de manière à améliorer le sort de plus d'un milliard de personnes d'ici à 2015. Aucun effort ne doit être épargné pour atteindre cet objectif dans chaque région, dans chaque pays.
74. L'Histoire jugera les dirigeants des pays en développement à l'aune de ce qu'ils auront fait pour atténuer la pauvreté, pour faire en sorte que leurs populations trouvent, sinon un siège confortable, du moins une place debout dans le train de la mondialisation. De la même manière, l'Histoire nous jugera tous sur ce que nous aurons fait pour aider les plus déshérités à monter à bord.
75. Cet objectif fondamental n'est pas irréalisable et un consensus
de plus en plus large se dégage quant à la manière dont
nous devons procéder pour l'atteindre. J'appelle l'attention des participants
sur les domaines ci-après.
A. Réaliser une croissance durable
76. Notre seul espoir de réduire notablement la pauvreté est de parvenir à diversifier et à accroître les revenus. L'Asie du Sud, et surtout l'Afrique subsaharienne, devront faire de grands progrès à cet égard.
77. Les données les plus récentes concernant l'incidence de la pauvreté témoignent des difficultés de cette tâche. Elles indiquent que le nombre de personnes qui disposent de moins d'un dollar par jour a diminué, grâce essentiellement aux progrès réalisés en Asie de l'Est, en Chine notamment, et, dans une moindre mesure, en Inde, où une croissance soutenue atténue les effets de la pauvreté. D'ailleurs, des études récentes ont fait ressortir que, dans les pays pauvres, croissance et réduction de la pauvreté vont généralement de pair - une augmentation de 1 % du produit intérieur brut entraînant une augmentation équivalente du revenu des 20 % les plus pauvres. Ce n'est que dans les sociétés où les inégalités sont les plus marquées que les pauvres ne bénéficient pas de la croissance.
78. Quelle est donc la clef du succès?
79. Il faut par exemple ouvrir plus largement les perspectives offertes par la mondialisation. Les pays qui accusent un taux élevé de croissance sont ceux qui se sont intégrés avec succès dans l'économie mondiale et ont su attirer des investissements étrangers. Au cours des 25 dernières années, le taux de croissance a été de 7 % par an en Asie et de 5 % en Amérique latine. Les laissés-pour-compte de la mondialisation ont moins bien réussi, et c'est le cas notamment de la majeure partie de l'Afrique subsaharienne.
80. D'aucuns craignent que la mondialisation ne soit un facteur d'inégalité. Le lien entre ces deux éléments est complexe. À l'exception des économies en transition, les écarts de revenus constatés récemment sont dus en grande partie au progrès technologique, qui favorise les travailleurs qualifiés. Plus l'éducation et l'acquisition de qualifications se traduisent par des avantages économiques, plus l'écart se creuse entre ceux qui sont instruits et qualifiés et ceux qui ne le sont pas. On observe le même phénomène tant à l'intérieur des pays qu'entre les pays. La mondialisation peut exacerber les disparités mais elle n'en est pas la cause. La concurrence accrue au niveau mondial peut également entraîner une baisse des revenus dans les pays à salaires relativement élevés, encore que, à ce jour, cet effet n'ait été guère ressenti que dans les pays industrialisés.
81. La discrimination qui est exercée à l'égard des femmes sur le plan des salaires, des droits de propriété et de l'accès à l'éducation est à l'origine de graves inégalités de revenus. À cet égard, la mondialisation peut avoir des effets globalement positifs.
82. Dans les pays en développement, les secteurs d'exportation emploient surtout des femmes, qu'il s'agisse du textile, de l'électronique, du traitement des données ou de la fabrication de circuits intégrés. Les conditions dans lesquelles elles travaillent sont souvent aussi déplorables que les salaires qu'elles touchent, et cela doit changer. Mais le fait qu'elles aient un emploi est en soi une bonne chose.
83. Les possibilités d'emploi qui s'offrent aux femmes leur donnent aussi plus de possibilités dans la vie. Ainsi, elles peuvent choisir de se marier plus tard, ce qui fait souvent baisser les taux de fécondité. Lorsqu'elles ont un emploi, elles peuvent mieux nourrir, mieux soigner et mieux éduquer leurs enfants. Et plus la mortalité infantile baisse, plus les taux de fécondité déclinent. L'augmentation du nombre des travailleuses et l'amélioration de leurs revenus pourront aussi contribuer à faire mieux apprécier le rôle social des filles et à inciter les parents et la société à leur donner davantage accès à l'instruction, aux soins de santé et à une meilleure nutrition.
84. Il est désormais largement admis que le succès économique dépend en grande partie de la façon dont un pays est administré. Une bonne administration repose sur l'état de droit, des institutions efficaces, une gestion des affaires publiques transparente et responsable, le respect des droits de l'homme et la participation de tous les citoyens aux décisions qui affectent leur vie. On peut débattre de la façon dont il convient d'appliquer ces principes mais leur importance ne fait aucun doute.
85. L'équité et la transparence de la gestion des dépenses publiques et du système fiscal sont d'autres facteurs de succès. Les deniers publics doivent être utilisés de manière avisée, pour venir en aide aux pauvres et améliorer les équipements et les infrastructures sociales, pour le bien commun. Un excès de réglementation risque par contre d'entraver la performance économique et de ralentir la croissance.
86. De toute évidence, certaines pratiques ne procèdent pas d'une bonne gouvernance, quelle que soit la définition qu'on en donne. Lorsqu'un pays riche en ressources bien que situé dans une région pauvre du monde voit se succéder à sa tête des dictateurs militaires qui détournent près de 27 milliards de dollars, les performances économiques ne peuvent qu'en pâtir et les pauvres en souffrir. Ceux qui se rendent coupables de telles malversations et les banques internationales qui s'empressent de mettre les fonds détournés en lieu sûr devront rendre des comptes.
87. Il existe d'autres formes de corruption institutionnalisée qui, pour être moins extrêmes, ne s'en traduisent pas moins par des fraudes aux incitations économiques, un ralentissement de la croissance et une baisse des ressources consacrées à la lutte contre la pauvreté.
88. Rien n'entrave davantage la réalisation des objectifs de croissance et de réduction de la pauvreté que les conflits armés. Comment ne pas s'affliger devant la guerre qui, depuis près de trois ans, déchire deux des pays les plus pauvres d'Afrique et qui a déjà fait 55 000 morts et exposé à la famine 8 millions de personnes. Ailleurs en Afrique, des conflits internes encore bien plus anciens ont coûté la vie et détruit les moyens d'existence de millions de personnes.
89. Une croissance soutenue et généralisée exige par ailleurs que l'on investisse dans les secteurs de la santé et de l'éducation et que l'on adopte des politiques sociales dans d'autres domaines, comme l'ont préconisé les conférences des Nations Unies tenues dans les années 90; je me bornerai donc à recommander l'initiative suivante en matière de santé publique et d'éducation.
90. Des populations plus instruites et mieux nourries peuvent faire des choix en meilleure connaissance de cause et mener une vie plus satisfaisante, et donc plus productive, ce qui rend les économies plus compétitives. De même, tout porte à croire que l'égalisation des chances pour les femmes et les filles a des effets multiplicateurs qui se répercutent sur toute la famille, voire sur la collectivité tout entière. Les repas gratuits à l'école et d'autres actions en faveur des pauvres qui s'inscrivent dans le cadre des programmes sociaux ont aussi une finalité économique.
91. Enfin, pour atteindre les objectifs de développement qu'elle s'est fixés, la communauté mondiale - secteurs public et privé confondus - doit fournir un appui suffisant et bien ciblé. Je traiterai de cet aspect dans une autre partie du rapport.
92. L'expérience vient nous rappeler quelques vérités
fondamentales : la croissance est une condition nécessaire mais non suffisante
de l'atténuation de la pauvreté et de la réduction des
écarts de revenus. La voie la plus sûre consiste donc pour les
pays à bien s'intégrer dans l'économie mondiale et, parallèlement,
à mettre en place des politiques sociales bien conçues, qui favorisent
l'accès de tous à l'éducation et à la santé
et promeuvent l'égalité entre les sexes. La bonne gouvernance
est la condition du succès, mais un appui extérieur demeure indispensable.
B. Créer des possibilités pour
les jeunes
93. À l'heure actuelle, plus d'un milliard de personnes ont entre 15 et 24 ans; près de 40 % de la population mondiale a moins de 20 ans. Bon nombre de ces jeunes sont sur le point d'avoir des enfants, s'ils n'en ont déjà. Et c'est dans le monde en développement que l'accroissement démographique - près de 98 % - sera le plus fort.
94. La démographie n'est pas une fatalité, mais c'est un problème majeur, non pas tant en raison du nombre qu'à cause de la pauvreté et du dénuement auxquels les populations seront vouées si nous n'intervenons pas dès à présent de manière décisive. Si je pouvais formuler un souhait à l'occasion du nouveau millénaire, ce serait que nous voyions dans ce défi un stimulant nous poussant à l'action, et non une sorte de loterie dans laquelle nous serions à peu près tous perdants.
95. Les jeunes sont source de créativité, d'énergie, et d'initiative, de dynamisme et de renouveau social. Ils apprennent vite et s'adaptent aisément. Qu'on leur donne la possibilité de s'instruire et de travailler, et leur contribution au développement économique et au progrès social sera immense.
96. En les privant de perspectives d'avenir, nous nous rendrions au mieux complices d'un impardonnable gâchis. Au pire, nous porterions la responsabilité du sort qui les accable : une vie sans espoir, improductive, voire destructive, pour eux-mêmes, pour la société et, peut-être même pour la démocratie.
Éducation
97. De l'école primaire à la formation permanente, l'éducation est le moteur de la nouvelle économie mondiale. Elle est au centre du développement, du progrès social et de la liberté.
98. Dans les pays en développement, le niveau d'instruction a progressé de manière spectaculaire depuis 50 ans. De fait, si l'on a pu réduire rapidement la pauvreté en Asie de l'Est c'est en grande partie grâce aux investissements réalisés dans l'enseignement. Mais nous avons encore un long chemin à parcourir. La majorité des enfants du monde sont scolarisés, mais dans les pays en développement plus de 130 millions d'enfants d'âge scolaire ne le sont pas. La moitié de ces enfants vivent en Inde, au Bangladesh, au Pakistan, au Nigéria et en Éthiopie.
99. Qui plus est, pour permettre à leurs familles de survivre, 250 millions d'enfants de moins de 14 ans, qu'ils aillent ou non à l'école, travaillent, souvent dans des conditions dangereuses ou malsaines : ils peinent dans des ateliers clandestins; sont employés à de durs travaux domestiques, vendent du chewing gum ou cirent des chaussures; descendent dans les mines. Trop d'entre eux sont tenus en esclavage sexuel. Les États Membres, qui ont approuvé la Convention de l'Organisation internationale du Travail concernant l'interdiction des pires formes de travail des enfants et l'action immédiate en vue de leur élimination, doivent maintenant l'appliquer pleinement.
100. Pour que les 130 millions d'enfants des pays en développement qui ne sont pas scolarisés puissent aller à l'école, il faudrait, pendant 10 ans, augmenter de 7 milliards de dollars par an les budgets consacrés à l'éducation. Construire des écoles n'est qu'un aspect du problème. Il faut encore qu'elles soient facilement accessibles, dotées d'enseignants qualifiés et offrent un certain nombre de services, tels que manuels et autres articles scolaires, aux enfants pauvres.
101. Près de 60 % des enfants non scolarisés sont des filles. Les taux de scolarisation des filles dans les zones rurales demeurent extrêmement bas. Cette inégalité de traitement n'est pas seulement de la discrimination, elle est aussi le signe d'une mauvaise analyse économique et d'une mauvaise politique sociale. L'expérience a montré à l'envi qu'investir dans l'instruction des filles produit directement et rapidement des résultats en ce qui concerne la nutrition et la santé de toute la famille, la baisse de la fécondité, la réduction de la pauvreté et les performances économiques en général. En fait, les dirigeants des pays du monde, réunis lors des grandes conférences des années 90, ont reconnu qu'on ne pourra venir à bout de la pauvreté que si l'on consacre une attention immédiate et soutenue à l'instruction des filles.
102. Même au niveau primaire, l'écart entre le nombre de garçons et de filles scolarisés demeure important dans 47 pays. Il est même arrivé que les mesures prises pour augmenter les taux de scolarisation globaux aient eu des résultats inverses.
103. Les familles pauvres doivent faire des choix difficiles : les études coûtent cher; traditionnellement, les filles s'occupent des travaux ménagers et les parents ne sont pas certains que la famille bénéficiera autant de l'éducation d'une fille que de l'éducation d'un fils. Si l'on veut que les priorités de la société priment sur les priorités des ménages, il faut que les familles reçoivent l'appui de la collectivité et du gouvernement et aussi de la communauté internationale. La création d'emplois pour les femmes concourrait au même objectif.
104. L'accès universel à l'instruction primaire et secondaire est essentiel et ne sera réalisé que si l'on élimine l'écart entre les garçons et les filles dans ce domaine. Le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), en association avec d'autres partenaires des Nations Unies, a mis sur pied une initiative qui vise les niveaux primaire et secondaire. Son succès dépendra des stratégies et plans nationaux comme de l'appui financier de la communauté internationale. Je demande à tous les gouvernements d'oeuvrer avec nous pour qu'elle réussisse. Et je propose que nous allions encore plus loin :
105. J'exhorte les participants au Sommet du millénaire à s'attacher à réaliser l'objectif consistant à réduire sensiblement, d'ici à 2005, l'écart entre garçons et filles aux niveaux primaire et secondaire et à faire en sorte que, d'ici à 2015, tous les enfants achèvent l'école primaire.
Emploi
106. Si l'éducation est la première étape, la création d'emplois est la deuxième.
107. Le chômage des jeunes est un défi majeur qui risque de s'aggraver encore avec l'explosion des effectifs de ce groupe d'âge. Selon les estimations de l'OIT, 60 millions de jeunes cherchent du travail mais n'en trouvent pas; 80 % d'entre eux vivent dans des pays en développement et des pays en transition. Les jeunes de 15 à 24 ans risquent deux fois plus de se retrouver sans emploi au cours de leur vie que les plus de 25 ans et cette probabilité est encore plus élevée dans certains pays en développement. Souvent, les jeunes sont aussi les derniers à être embauchés et les premiers à être licenciés, et ils sont généralement moins bien protégés par la législation du travail.
108. Le chômage des jeunes peut avoir des effets dévastateurs et les gouvernements ont essayé d'y remédier de diverses manières. Mais les politiques en faveur des jeunes, y compris le recrutement préférentiel, ont généralement échoué pour la simple raison qu'elles ne sont pas économiquement viables.
109. Le problème réside dans l'insuffisance de la demande au niveau mondial. Les pays à faible croissance n'arrivent pas à créer suffisamment d'emplois pour donner du travail à leurs jeunes, ce qui ralentit encore leur croissance et empêche les classes les plus pauvres de s'en sortir. Personne n'a encore trouvé de moyen simple ou évident de rompre ce cercle vicieux.
110. En accord avec les responsables de la Banque mondiale et de l'Organisation internationale du Travail, j'ai décidé de constituer un réseau de réflexion de haut niveau sur le chômage des jeunes, qui fera appel aux dirigeants les plus créatifs de l'industrie privée, de la société civile et des milieux économiques afin de trouver des moyens originaux de résoudre ce problème difficile.
111. Je demanderai aux membres de ce réseau de proposer un ensemble
de recommandations que je transmettrai aux dirigeants de la planète dans
un an. Deux des solutions possibles consistent à miser sur l'Internet
et le secteur informel, en particulier les petites entreprises, qui contribuent
à créer des emplois.
C. Promouvoir la santé
et combattre le VIH/sida
112. Au cours des 20 à 30 dernières années, les avancées de la médecine, l'amélioration des soins de santé de base et diverses mesures sociales ont allongé l'espérance de vie et réduit la mortalité infantile dans des proportions considérables. Ces progrès, à leur tour, ont stimulé la croissance économique tout en faisant reculer la pauvreté et en réduisant l'inégalité des revenus. Les pauvres n'ayant que leur travail comme source de revenus, ce sont eux en effet qui bénéficient le plus des investissements dans les services de santé.
113. Cela étant, toutes les régions n'ont pas progressé dans les mêmes proportions. Les meilleurs résultats ont été obtenus en Asie orientale, les moins bons en Afrique subsaharienne. L'une des principales raisons pour lesquelles les pauvres restent pauvres est qu'ils ne peuvent accéder aux soins de santé de base. Dans la plupart des pays à faible revenu, les dépenses annuelles de santé sont souvent inférieures à 10 dollars par personne. En Afrique, le poids de la maladie est tel qu'il oblige les familles à ponctionner leurs maigres ressources et les enferme dans le piège d'une pauvreté qui les condamne à une fécondité et à une mortalité élevées.
114. Dans certains pays en transition, l'espérance de vie a brusquement chuté ces dernières années en raison de la compression des budgets de santé et de la détérioration générale des services sociaux.
115. Sur les 56 milliards de dollars qui sont consacrés chaque année à la recherche médicale dans le monde, moins de 10 % vont aux problèmes de santé qui affligent 90 % de la population mondiale. La pneumonie, la diarrhée, la tuberculose et le paludisme - maladies qui causent d'énormes problèmes de santé publique dans les pays en développement - ne bénéficient que de moins de 1 % de l'ensemble des budgets de recherche médicale.
116. Les conséquences en sont effroyables. À lui seul, le paludisme tue une personne toutes les 30 secondes, surtout des enfants de moins de 5 ans et des femmes enceintes. La campagne « Faire reculer le paludisme » de l'Organisation mondiale de la santé, qui vise à maîtriser et prévenir cette maladie mortelle, mérite donc tout notre appui.
117. De manière plus générale, si plus de gens avaient accès aux médicaments essentiels, aux vaccins et à des moyens aussi simples et économiques que les moustiquaires imprégnées d'insecticide, on pourrait faire considérablement baisser les taux de mortalité et d'invalidité chez les pauvres dans le monde entier.
118. L'objet du présent rapport n'est pas d'étudier tous les problèmes; je me bornerai à en évoquer un qui menace de réduire à néant les résultats obtenus en une génération dans le domaine du développement humain et a pris les traits rapidement d'une tragédie mondiale, le VIH/sida.
119. Depuis le début des années 70, une cinquantaine de millions de personnes ont été infectées par le VIH et 16 millions sont mortes du sida. Au cours de la seule année 1999, 5,6 millions de personnes - dont la moitié ont moins de 25 ans - ont été infectées. Le VIH et le sida frappent avant tout les jeunes, surtout dans les pays pauvres, et la maladie se propage hélas très rapidement.
120. Sur les 36 millions de personnes qui vivent actuellement avec le VIH/sida dans le monde, plus de 23 millions sont en Afrique subsaharienne. En Côte d'Ivoire, un enseignant meurt du sida tous les jours de l'année scolaire. Au Botswana, l'espérance de vie des nouveau-nés est de 41 ans alors qu'elle serait de 70 ans, s'il n'y avait pas le sida. Dans les villes d'Afrique australe les plus touchées, 45 % des femmes enceintes sont séropositives.
121. Dans cette même région, plus d'un enfant sur 10 est orphelin de mère à cause du sida. En 2010, on prévoit qu'il y aura 40 millions d'orphelins en Afrique subsaharienne, essentiellement pour la même raison. On peut craindre que ces enfants auront beaucoup plus de mal que les autres à poursuivre des études ou à se faire vacciner et beaucoup plus de chances de souffrir d'une forme grave de malnutrition. Il n'est hélas pas rare de voir des orphelins de moins de 15 ans à la tête d'un ménage.
122. Au Zimbabwe, selon les projections, 60 % du budget santé du pays seront absorbés par le VIH/sida en 2005, et ce sera loin d'être suffisant. Le sida fauche toute une génération de jeunes adultes instruits et qualifiés, avec tout ce que cela peut avoir de tragique pour les pays touchés et pour la région dans son ensemble.
123. L'épidémie se propage bien au-delà de l'Afrique. En Asie, le nombre des personnes infectées a augmenté de 70 % entre 1996 et 1998. C'est en Inde qu'il y aurait le plus de séropositifs. En un mot, la crise est devenue mondiale.
124. Comme l'a préconisé l'Assemblée générale à sa session extraordinaire consacrée à la population et au développement, en 1999, je propose d'adopter une stratégie visant à ralentir la propagation du VIH/sida et à maîtriser l'épidémie, en particulier chez les 15 à 24 ans, et de prodiguer de meilleurs soins à ceux qui sont déjà malades.
125. Mais pour cela, l'appui actif des gouvernements est indispensable. Les ambitieux programmes de prévention qui ont été lancés dans plusieurs pays en développement, comme la Thaïlande, le Sénégal et l'Ouganda, ont donné de bons résultats, mais ils sont trop rares et insuffisamment financés. Dans trop de pays, la conspiration du silence autour du sida fait que trop de gens sont encore privés des informations qui auraient pu leur sauver la vie. Il faut aider les jeunes à se protéger en les informant et en créant les conditions sociales voulues pour qu'ils courent moins de risques d'être contaminés.
126. Il faut aussi leur permettre d'accéder facilement aux services essentiels et aux moyens de prévention, notamment aux préservatifs masculins et féminins. Il importe aussi de prévenir la transmission du VIH de la mère à l'enfant car on éviterait ainsi que 500 000 enfants naissent séropositifs tous les ans. Il semblerait qu'un médicament appelé névaripine, à la fois efficace et relativement peu coûteux, vient d'être mis au point. Une seule dose de ce médicament, qui ne coûte que 4 dollars (auxquels s'ajoute le coût des essais et du soutien thérapeutiques) serait presque aussi efficace que des traitements plus complexes et autrement plus coûteux. Si ces informations sont exactes, il faudrait que ce médicament puisse être accessible à tous.
127. Il faut enfin que les dirigeants de la planète prennent des mesures pour que les jeunes et les enfants ne soient pas contaminés par le VIH et fauchés par le sida. Le Programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida (ONUSIDA) s'emploiera, avec les gouvernements et d'autres partenaires, à mettre au point et à appliquer des plans d'action nationaux en faveur des jeunes. À ce propos, je demande instamment à tous les pays gravement touchés de mettre en place un plan d'action national dans l'année qui suivra le Sommet. De plus :
128. Je recommande que le Sommet du millénaire se fixe explicitement pour but de réduire le taux d'infection par le VIH chez les 15 à 24 ans de 25 % avant 2005 dans les pays les plus touchés et de 25 % avant 2010 dans le monde entier.
129. Je recommande en outre à cette fin que les gouvernements se fixent des buts de prévention précis et fassent notamment en sorte qu'en 2005, 90 % au moins des jeunes aient accès à l'information, à l'éducation et aux services dont ils ont besoin pour se protéger contre le VIH et qu'en 2010, ce soit le cas de 95 % des jeunes.
130. Enfin, le monde a grand besoin d'un vaccin contre le VIH. Sur les 2 milliards
de dollars qui ont été consacrés à la recherche
sur le sida, seuls 250 millions l'ont été à la mise au
point de vaccins, dont quelques-uns seulement pourraient
être utiles dans les pays pauvres, où se trouvent environ 95 %
des personnes infectées par le VIH.
131. C'est pourquoi j'exhorte les pays développés à s'employer avec leur industrie pharmaceutique et d'autres partenaires à mettre au point un vaccin contre le VIH qui soit à la fois efficace et d'un coût abordable.
132. Les difficultés scientifiques d'une telle entreprise et les investissements financiers qu'elle exige sont considérables. Mais je crois que des partenariats novateurs entre le secteur public et le secteur privé et des mesures d'incitation peuvent permettre d'obtenir le supplément d'investissements dont on a tellement besoin. L'Alliance mondiale pour les vaccins et la vaccination est un bon exemple de ce que certains partenariats permettent de réaliser (voir encadré 2).
133. Enfin, nous devons aussi nous attacher à améliorer les soins et les services offerts aux 36 millions de personnes qui vivent avec le VIH/sida. Des traitements relativement peu coûteux et de meilleurs soins peuvent combattre efficacement les symptômes du sida et permettre aux sidéens de vivre plus longtemps, de rester productifs et de vivre dans la dignité. Il faut en outre que les gouvernements, l'industrie pharmaceutique et les institutions internationales intéressées fassent en sorte que les médicaments anti-VIH soient plus largement accessibles aux pays en développement.
| Encadré 2
Une alliance mondiale pour les vaccins et l'immunisation En 2000, un quart des enfants du monde, pour la plupart dans les pays pauvres, ne sont toujours pas protégés contre six grandes maladies : poliomyélite, diphtérie, coqueluche, rougeole, tétanos et tuberculose. Ces enfants courent un risque 10 fois plus grand de succomber à ces maladies que ceux qui sont vaccinés. L'Alliance mondiale pour les vaccins et l'immunisation, créée en 1999, est chargée de veiller à ce que tous les enfants du monde soient protégés contre les maladies contre lesquelles il existe un vaccin. Cette alliance associe de façon originale des gouvernements nationaux, des banques de développement, des entrepreneurs, des fondations philanthropiques, l'Organisation mondiale de la santé, le groupe de la Banque mondiale et l'UNICEF. Elle a notamment les objectifs suivants :
Cette alliance mondiale met en évidence le rôle important que joue la coopération entre les secteurs public et privé dans la recherche de solutions globales aux problèmes mondiaux. |
D. Assainir les taudis
et les bidonvilles
134. Au cours de la prochaine génération, la population urbaine mondiale doublera, passant de 2,5 milliards à 5 milliards de personnes, et cette augmentation sera presque intégralement imputable aux pays en développement. On décrit souvent les villes comme le berceau des civilisations et la source de toute vie culturelle et économique. Mais pour le tiers de la population urbaine des pays en développement, elles sont tout sauf ça. La plupart des pauvres des villes n'ont d'autre choix que de vivre dans des bidonvilles ou des squateurs sordides n'offrant aucune condition de sécurité. Bien que l'âge moyen de la population des villes, comme celle des pays, ait augmenté, les habitants des bidonvilles sont de plus en plus jeunes.
135. On donne aux bidonvilles des noms divers : favelas, kampungs, tugurios, gecikondus. Mais partout, ils sont synonymes de conditions de vie misérables. Ils ne sont desservis par aucun service public de base - approvisionnement en eau, assainissement, collecte des déchets et écoulement des eaux. La plupart sont éloignés des écoles et des centres de soins, et ne disposent d'aucun lieu où les gens peuvent se rencontrer et les enfants jouer en toute sécurité. Leurs habitants sont exposés aux maladies, à la violence et à toutes sortes de risques environnementaux; ils vivent et travaillent dans l'insécurité la plus complète.
136. L'existence de ces bidonvilles et colonies de squatters ne s'explique pas seulement par le manque de ressources mais aussi par les dysfonctionnements des marchés fonciers, l'irresponsabilité du système financier, l'incurie, la corruption ou l'inertie des pouvoirs publics. Pourtant, ces villes dans les villes débordent d'une énergie créatrice à laquelle on peut puiser pour améliorer le sort et mieux protéger leurs habitants et la société dans son ensemble.
137. Unissant leurs efforts pour s'attaquer à ce problème, la Banque mondiale et l'Organisation des Nations Unies ont rassemblé des villes et leurs partenaires de développement en une alliance mondiale. En décembre 1999, un ambitieux plan de lutte contre les taudis et bidonvilles, qui vise à améliorer les conditions de vie des 100 millions de personnes d'ici à 2020, a été lancé sous le haut patronage de Nelson Mandela (les principaux points en sont exposés dans l'encadré). Il invite instamment les dirigeants des peuples du monde à prendre des engagements et tous ceux qui, dans la communauté internationale, s'occupent de développement à faire de l'amélioration des conditions de vie des pauvres des villes une priorité.
138. J'appuie fermement le plan de lutte contre les taudis et bidonvilles
et demande à tous les États Membres d'y souscrire et d'y donner
suite.
E. Intégrer l'Afrique
139. Si une action mondiale contre la pauvreté s'impose avec plus d'urgence en Afrique subsaharienne, c'est que la population y souffre plus que partout ailleurs. Selon les dernières estimations, c'est en Afrique subsaharienne que l'on trouve le plus de personnes vivant avec moins de un dollar par jour. Le revenu par habitant a augmenté en moyenne de 1,5 % dans les années 60 et de 0,8 % dans les années 70, mais il a diminué de 1,2 % dans les années 80. Dans les années 90, la croissance de la région a été plus lente que celle de tous les autres groupes de pays à revenu intermédiaire ou faible.
140. À l'heure actuelle, le revenu par habitant atteint tout juste 500 dollars par an. Les capitaux étrangers investis en Afrique ne représentent qu'une infime fraction des flux de capitaux mondiaux, et dans certains pays la fuite des capitaux représente plusieurs fois l'équivalent du PIB. L'encours de la dette extérieure est souvent supérieur au produit national brut et il n'est pas rare que le service de la dette absorbe plus de 25 % des recettes d'exportation. Inverser ces tendances est un véritable casse-tête pour les décideurs aux niveaux national et international, la tâche étant encore compliquée par la gravité de la pandémie du sida en Afrique.
141. L'économie de la région est fortement tributaire des industries extractives et les ressources s'épuisent à un rythme alarmant. Les besoins d'infrastructure sont énormes, en particulier dans les domaines de la production d'énergie et des télécommunications. La consommation d'électricité par personne est la plus faible au monde. L'Afrique ne compte que 14 lignes téléphoniques pour 1 000 personnes et moins de 0,5 % de sa population a utilisé l'Internet. Seuls 17 % des routes sont goudronnés. Et l'on pourrait continuer l'énumération.
Plan de lutte contre les taudis et bidonvilles
| Année | 2000 | 2001 | 2006-2020 |
| Mesures | . Mobiliser un appui politique et financier au niveau mondial en faveur de l'amélioration des conditions de vie dans les taudis et les bidonvilles et créer les conditions propices à une action de grande ampleur | . Lancer 20 programmes municipaux et/ou nationaux dans cinq régions visant à améliorer les conditions de vie de 5 millions de pauvres en milieu urbain | . Lancer 50
programmes nationaux faisant de l'amélioration des conditions de
vie dans les taudis et les bidonvilles un élément central
des stratégies de développement urbain . Offrir des services de base à 100 millions de personnes vivant dans des taudis et de bidonvilles . Enrayer la création de bidonvilles |
| Appui sous forme de subventions | 4 millions de dollars | 111 millions de dollars | 180 millions de dollars |
| Augmentation du budget des villes | 3,5 millions de dollars | 35 millions de dollars | 100 millions de dollars |
| Investissements visant à améliorer les conditions de vie dans les taudis et les bidonvilles | 200 millions de dollars | 2,3 milliards de dollars | 47,5 milliards de dollars |
142. Il n'en demeure pas moins que le Mozambique, victime il y a peu d'inondations catastrophiques, est arrivé en tête pour ce qui est de la croissance du PIB l'année dernière, aidé en cela, certes, par le renchérissement des matières premières. Ce pays, qui il y a quelques années encore était totalement démuni et en proie à une guerre civile apparemment sans issue, a aussi fait d'énormes progrès grâce à ses propres efforts. Le Botswana, classé en deuxième position, et plusieurs autres pays de la région enregistrent également de bons résultats économiques et connaissent une stabilité politique depuis déjà quelque temps. Quels sont donc les obstacles qui empêchent les autres pays de progresser?
143. Si l'Afrique n'a pas pu améliorer sa productivité, c'est parce que les États tendent à contrôler étroitement, sinon efficacement, l'activité économique, ce qui se traduit par des barrières tarifaires élevées et des services publics déficients. La corruption est également très répandue. N'ayant pas accès à l'information et aux technologies dont elles ont besoin, les entreprises privées ne peuvent pas prendre pied sur les marchés internationaux.
144. Le secteur agricole africain n'a pas encore connu sa révolution verte. Contrairement à ce qui s'est passé dans le reste du monde, les rendements des cultures de base n'ont pas augmenté de manière significative, en raison de l'irrégularité des précipitations, de la forte érosion des sols, des maladies et des parasites. Les techniques agricoles mises au point dans des régions aux climats et aux écosystèmes différents n'ont pas donné de bons résultats en Afrique. Les intrants tels que les engrais sont souvent aux mains de monopoles d'État et leur prix est trop élevé. Par exemple, au début des années 90, on estimait que le prix des engrais était deux à quatre fois plus élevé en Afrique qu'en Asie. Le transport des marchandises est d'autant plus difficile que les infrastructures sont insuffisantes, si bien que le coût du transport reste prohibitif.
145. Les agriculteurs africains ne sont donc toujours pas capables de produire des vivres en suffisance et à faible prix pour nourrir la population urbaine. De fait, une bonne partie des besoins alimentaires de l'Afrique subsaharienne est couverte par des produits importés. À l'aune des critères internationaux, les villes de la région sont encore petites et ne fournissent pas le capital humain nécessaire pour alimenter la croissance industrielle.
146. J'en appelle aux principaux spécialistes dans le monde pour qu'ils trouvent des solutions à la faiblesse des rendements agricoles en Afrique et j'exhorte les grandes fondations philanthropiques - à qui l'on doit déjà tant de recherches pratiques dans le domaine de l'agriculture - à relever ce défi.
147. Dans de nombreux pays africains, il existe des obstacles politiques au progrès économique, question que j'ai eu l'occasion d'aborder dans un rapport au Conseil de sécurité en avril 1998. Ces problèmes - exercice exclusif du pouvoir par le vainqueur politique, mainmise sur les richesses et les ressources, népotisme et abus des prérogatives attachées au pouvoir - vont bien trop souvent de pair avec des violations massives des droits fondamentaux et le recours à la force pour régler les différends ou se maintenir au pouvoir.
148. Je concluais dans ce rapport que seuls les Africains étaient à même de briser ces cercles vicieux. Je suis heureux de constater que beaucoup ont choisi cette voie et que les dirigeants qui ont perpétré des crimes contre leur propre peuple sont, de plus en plus souvent, sommés de rendre des comptes. Pourtant, inexplicablement, aujourd'hui encore peu de gouvernements africains se soucient de la lutte contre la pauvreté dans les politiques économiques et sociales qu'ils mettent en oeuvre.
149. Il est en notre pouvoir de redresser la situation. L'Afrique a évolué par bien des aspects et la communauté internationale a montré qu'elle était de plus en plus déterminée à venir en aide aux pays africains encore en proie à des troubles et à la tragédie. Nous ne devons surtout pas abandonner la partie maintenant.
F. Combler le fossé numérique
150. Le monde est entré dans les premières phases d'une nouvelle révolution technologique dont les effets sont visibles dans les domaines de la médecine, des produits pharmaceutiques et des biotechnologies. Ces nouvelles techniques suscitent craintes et espoirs. Grâce aux biotechnologies, nous pouvons espérer jouir d'une meilleure santé et d'une plus grande sécurité alimentaire, mais nous ne devons pas pour autant sous-estimer les risques qui les accompagnent. Nous devons en particulier veiller à ce que les données collectées par les chercheurs qui déchiffrent le génome ne soient pas l'apanage de quelques-uns. Le génome humain appartient à l'humanité tout entière.
151. Je veux surtout m'attacher à une innovation technologique qui métamorphose déjà la vie sociale et économique : je veux parler de la révolution numérique. Des changements radicaux se produisent, à une vitesse sidérante, dans les secteurs des communications et de l'information (voir fig. 4).
152. Il a fallu 38 ans pour que la radio pénètre dans 50 millions de foyers, 13 ans pour la télévision, et seulement quatre ans pour l'Internet. En 1993, on dénombrait 50 pages sur le Web; aujourd'hui, on en compte plus de 50 millions. En 1998, seuls 143 millions d'individus étaient raccordés à l'Internet; en 2001, ils seront 700 millions. Le commerce électronique a permis de dégager 2,6 milliards de dollars en 1996; ce chiffre devrait passer à 300 milliards d'ici à 2002. Les applications de l'Internet sont infiniment plus variées que celles des outils de communication précédents.
153. À l'heure actuelle, un fossé béant sépare les nations informatisées de celles qui ne le sont pas. Il y a plus d'ordinateurs aux États-Unis que dans le reste du monde et autant de téléphones à Tokyo que dans toute l'Afrique.
154. Ce retard dans le domaine numérique peut être comblé et le sera. Avec plus de 300 entreprises de pointe, la ville de Bangalore, en Inde, s'est déjà imposée comme un centre d'innovation dynamique. À elles seules, les exportations indiennes de logiciels rapporteront cette année plus de 4 milliards de dollars, soit 9 % des exportations totales du pays, et devraient atteindre 50 milliards de dollars d'ici à 2008, selon des sources de ce secteur d'activité (voir encadré 3).
155. Avec une croissance de 8,3 % en 1999, nourrie par les ventes de composants électroniques, qui représentent 38 % des exportations, le Costa Rica a enregistré les meilleures performances économiques de l'Amérique latine. Je pourrais citer de nombreux autres exemples de pays en développement qui ont su tirer parti de la révolution numérique. Celle-ci est riche de promesses pour la croissance et le développement économiques de tous les pays.
156. Pour réellement apprécier la façon dont la révolution numérique peut stimuler la croissance et le développement économiques, nous devons bien comprendre certaines de ses caractéristiques intrinsèques. Premièrement, cette révolution a donné naissance à un tout nouveau secteur économique. À mesure que les pays pionniers orientent leur économie vers ce secteur, des créneaux à forte valeur ajoutée s'ouvrent pour d'autres pays, ce phénomène s'étendant progressivement à l'ensemble de l'économie mondiale. C'est ainsi, lorsque des secteurs sont devenus vacants, que les économies dites « émergentes » ont commencé leur ascension. La mondialisation facilite de telles évolutions.
157. Deuxièmement, la matière grise s'impose de plus en plus comme la principale matière première dans la révolution numérique. Les coûts liés au matériel diminuent. Le fait que les secteurs les plus novateurs délaissent la fabrication de matériel au profit de la conception de logiciels contribue à la levée d'un obstacle de taille au développement - la pénurie de ressources financières. Dans leur marche vers le développement, les pays pauvres ont ainsi plus de chances de brûler des étapes, parfois longues et pénibles. Si les pays en développement et les pays en transition ne disposent pas toujours du capital intellectuel voulu, ils en manquent nettement moins que de capitaux financiers.
| Encadré 3
L'Inde et la révolution de l'information Aucun pays en développement n'a autant profité de la révolution électronique que l'Inde et la valeur de son secteur informatique devrait augmenter d'environ huit fois pour atteindre 85 milliards de dollars en 2008. La confection des logiciels est une importante source d'emplois et de richesses et a donné le jour à un nouveau cadre d'entrepreneurs dans le secteur des techniques de pointe. Une société indienne, Infosys Technologies, a vu sa valeur décupler depuis qu'elle a commencé à être cotée sur le marché américain NASDAQ, en mars 1999. Les investissements étrangers, la libéralisation de l'économie et la création de parcs technologiques financés par le Gouvernement accélèrent la révolution des logiciels en Inde. L'Inde compte aussi de nombreux informaticiens, qui sont constamment sollicités dans le monde entier. Des entreprises indiennes sont passées au premier rang mondial pour la conception de portables et d'applications sur les sites Web et elles ont avec succès surmonté les pesanteurs bureaucratiques et les infrastructures obsolètes en installant leurs propres systèmes de télécommunications et en diffusant par satellite dans le monde entier leurs logiciels. Par ailleurs, l'accès à l'Internet se développe rapidement en Inde et la déréglementation des secteurs des télécommunications et des technologies de l'information aidant, environ 6 millions d'Indiens devraient utiliser l'Internet d'ici 2001. Toutefois, l'Inde, comme d'autres pays, se heurte toujours au défi de « l'inégalité face au numérique ». Un écart considérable demeure dans le pays entre les bénéficiaires de la révolution l'Internet et les laissés-pour-compte de l'électronique. À la veille du cinquantième anniversaire de la République, le Président indien a signalé que son pays disposait de l'« un des plus importants viviers mondiaux de techniciens mais comptait aussi, au monde, le plus grand nombre d'analphabètes, de personnes vivant sous le seuil de pauvreté et d'enfants souffrant de malnutrition ». Le succès de l'Inde dans son adhésion à la
révolution de l'information est directement lié à
la réussite de son enseignement qui produit un grand nombre de scientifiques
et de technologues hautement qualifiés. Grâce aux réseaux
d'information mis en place par ces diplômés, les possibilités
de diffuser des bienfaits de l'éducation aux moins chanceux sont
plus nombreuses.
|
158. Troisièmement, la révolution numérique n'a pas seulement donné naissance à un nouveau secteur économique, elle a aussi transformé de nombreuses autres activités et leur a donné une nouvelle dimension. Maurice, par exemple, a fait connaître son industrie textile dans le monde entier grâce à l'Internet. Le Programme de la CNUCED relatif aux pôles commerciaux permet aux participants de commercialiser leurs produits en ligne. Le Gouvernement malien s'est doté d'un réseau intranet afin d'accroître l'efficacité de ses services administratifs. Les applications sont innombrables : télémédecine et téléenseignement; services bancaires en ligne et microcrédit; consultation des prévisions météorologiques avant les semailles et des cours des produits avant la récolte; accès à la plus grande bibliothèque du monde, etc. Les technologies de l'information peuvent transformer la plupart des secteurs de l'activité sociale et économique.
159. En dernier lieu, l'information - produit de base des technologies de l'information - présente des caractéristiques qui lui sont propres. L'acier entrant dans la construction d'un bâtiment ou les bottes portées par les ouvriers travaillant sur le chantier n'ont qu'un seul usage. Ce n'est pas le cas de l'information. Elle peut non seulement servir à des utilisateurs et à des fins multiples, mais sa valeur augmente à proportion de son utilisation. Il en est de même des réseaux qui relient différentes sources d'information. Nous autres, qui sommes responsables de l'élaboration des politiques, devons nous efforcer de comprendre en quoi une économie où l'information s'échange diffère d'une économie où se monnayent des biens, dont l'offre est par nature limitée, et utiliser cette connaissance pour faire avancer nos objectifs.
160. Bien évidemment, cela ne signifie pas que la transition sera aisée pour les pays en développement, surtout les plus démunis. Il existe un certain nombre d'obstacles : manque de ressources et de compétences, insuffisance de l'infrastructure de base, analphabétisme et barrières linguistiques, sans oublier les problèmes de confidentialité concernant les échanges et la teneur des documents. Dans un certain nombre de cas, des solutions techniques (communications sans fil, programmes de traduction automatique faciles à utiliser) nous permettront peut-être de communiquer et de converser sur l'Internet.
161. Dans l'avenir immédiat, de nombreux pays en développement ne pourront pas, pour des raisons de coût, utiliser les technologies de l'information en transposant le modèle de consommation individuel qui prévaut dans les pays industrialisés. Mais, là encore, des solutions existent. Des télécentres publics ont été ouverts dans des pays tels que le Pérou et le Kazakhstan. En Égypte, par exemple, le PNUD a participé à la création de centres d'accès aux technologies qui ont amené l'Internet et la télécopie dans les zones pauvres et dans les campagnes. Avec l'aide des organisations de la société civile et du secteur privé, nous pouvons faire bénéficier les contrées les plus reculées de ces programmes pilotes.
162. Toutefois, lever les obstacles institutionnels qui existent dans de nombreux pays en développement, notamment les réglementations dissuasives et les taxes exorbitantes, ne sera pas chose aisée.
163. J'invite les États Membres à revoir leurs politiques et les dispositions qu'ils ont prises dans ce domaine afin que leurs peuples puissent réellement bénéficier de la révolution numérique.
164. Comme preuve de notre volonté de donner aux pays en développement les moyens de rattraper leur retard dans le domaine numérique, je suis heureux d'annoncer le lancement d'un « centre télémédical ».
165. Dans le cadre de cette initiative, 10 000 sites électroniques seront ouverts dans des hôpitaux, des dispensaires et des centres de santé publique, des pays en développement. L'objectif est de donner accès aux données sanitaires et médicales les plus récentes, spécialement adaptées aux besoins de certains pays ou groupes de pays. Le matériel et l'accès à l'Internet, qui se fera au besoin au moyen de technologies de communication sans fil, seront fournis par un consortium dirigé par la fondation WebMD, en collaboration avec d'autres fondations et des entreprises. Le projet prévoit des activités de formation et de renforcement des capacités dans les pays en développement. Désignée institution chef de file des Nations Unies, l'Organisation mondiale de la santé est chargée de la mise au point de cette initiative avec les partenaires extérieurs, au nombre desquels la Fondation pour les Nations Unies.
166. Je souhaite également annoncer une seconde initiative de coopération dans le domaine des technologies de l'information, que je propose d'appeler « UNITeS » pour United Nations Information Technology Service.
167. Il s'agira d'un groupement d'associations bénévoles, au
nombre desquelles Net Corps Canada et Net Corps America, dont la coordination
sera assurée par les Volontaires des Nations Unies. UNITeS interviendra
dans les pays en développement pour former des groupes de personnes à
l'utilisation et aux applications des technologies de l'information, et stimulera
la création d'autres groupements de ce type tant au Nord qu'au Sud. Nous
recherchons actuellement des sources de financement externes.
G. Créer un monde plus solidaire
168. La création d'un marché mondial ouvert est l'un des principaux défis que doit relever l'humanité en ce XXIe siècle. Si les pauvres n'ont aucune perspective d'avenir, nous en pâtirons tous. Or, il est en notre pouvoir d'ouvrir des perspectives à tout le monde.
169. Les pays riches ont un rôle indispensable à jouer : ouvrir davantage leurs marchés, accorder un allégement plus rapide et plus substantiel de la dette et proposer une aide au développement plus généreuse et mieux ciblée.
Accès aux marchés
170. Malgré des décennies de libéralisation, le système mondial du commerce continue de subir le poids des tarifs et des quotas. La plupart des pays industrialisés continuent de protéger leurs marchés agricoles et de soutenir leurs textiles - les deux secteurs dans lesquels les pays en développement jouissent d'un avantage relatif reconnu. Qui plus est, les subventions agricoles consenties dans les pays industrialisés entraînent à la baisse les prix mondiaux, ce qui ne fait que handicaper davantage les agriculteurs des pays pauvres.
171. Ces pratiques sont hautement préjudiciables. Le coût d'un emploi « sauvé » dans les pays industrialisés se situe entre 30 000 et 200 000 dollars, selon le secteur. Les pertes économiques imputables au protectionnisme agricole dans le monde entier s'élèvent à 150 milliards de dollars par an - dont 20 millions au titre du manque à gagner à l'exportation pour les pays en développement. Ces derniers, toutefois, se causent à eux-mêmes un préjudice considérable en appliquant des politiques protectionnistes à l'agriculture et à d'autres secteurs.
172. Plutôt que de vouloir sauver à tout prix des secteurs condamnés - entreprise toujours vouée à l'échec -, les responsables politiques devraient plutôt miser sur le renforcement des compétences, grâce à l'éducation et à la formation, et fournir une aide à l'ajustement.
173. Lors de sa dixième session, qui s'est récemment tenue à Bangkok, la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement a souligné combien il importait de favoriser l'accès au marché des produits agricoles et industriels exportés par les pays les moins avancés. Une telle démarche s'avérerait particulièrement bénéfique pour l'Afrique subsaharienne.
174. J'engage instamment les pays industrialisés à envisager d'admettre en franchise de droits et hors quota les exportations en provenance des pays les moins avancés et à prendre les dispositions nécessaires pour réaffirmer cet engagement lors de la troisième Conférence des Nations Unies sur les pays les moins avancés, qui doit se tenir en mars 2001.
175. Au cours des dernières années, un nouveau problème est apparu : je veux parler de la conditionnalité. Certains prétendent en effet assujettir la libéralisation des échanges au respect, par les pays en développement, de certaines normes en matière de réglementation du travail, d'environnement et de droits de l'homme. Il convient d'aborder cette question avec beaucoup de prudence afin d'éviter d'en faire un nouveau prétexte au protectionnisme.
176. Posons le problème autrement. Dans la plupart de ces domaines, il existe déjà des accords qui consacrent des valeurs universelles et des normes communes et qui sont le fruit de nombreuses conférences et de longues négociations. Ce qu'il faut à présent, c'est que les États honorent leurs obligations et que les organismes des Nations Unies compétents soient dotés des ressources et de l'appui nécessaires pour aider les États à le faire. Et s'il s'avère que, dans le domaine de l'environnement, on a besoin d'une organisation mondiale plus forte, ou s'il faut renforcer l'Organisation internationale du Travail, voyons ce que nous pouvons faire.
177. Ensuite, les entreprises multinationales devraient jouer un rôle moteur. Elles peuvent, pratiquement sans encourir de frais, appliquer des règles de bonne pratique partout où elles exercent leurs activités et servir ainsi de modèles dans le monde entier. C'est pourquoi j'ai invité le monde des affaires à s'engager avec moi dans un « Pacte mondial » en vue d'imprimer à ses activités certaines valeurs essentielles dans trois domaines : les normes de travail, les droits de l'homme et l'environnement (voir encadré 4). Cette initiative a été soutenue par un large éventail d'associations commerciales, de mouvements syndicaux et d'organisations non gouvernementales, et j'espère pouvoir publier prochainement la liste des premiers chefs d'entreprise qui se seront associés à nous pour faire du Pacte mondial une réalité tangible.
| Encadré 4
Le pacte mondial : un schéma pour les partenariats entre l'ONU et le secteur privé Lancé par le Secrétaire général au début de 1999, le Pacte mondial est une initiative commune de l'Organisation internationale du Travail, du Programme des Nations Unies pour l'environnement et du Haut Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme. Le Pacte a pour objectif d'encourager les entreprises à adopter des normes de travail équitables, à respecter les droits fondamentaux et à protéger l'environnement. Les entreprises sont invitées à traduire en actions concrètes leur attachement à ces principes généraux. Le Pacte mondial est fondé sur la conviction qu'en intégrant les valeurs universelles dans le fonctionnement des marchés mondiaux et dans les pratiques des entreprises, on contribuera à la réalisation des objectifs sociaux tout en facilitant l'ouverture des marchés. Pour réaliser cet objectif ambitieux, l'équipe du Pacte mondial a créé un site Web qui fournit des informations sur le Pacte lui-même et permet d'accéder à des banques de données très riches sur les pays. Le site présente les « meilleures pratiques » en ce qui concerne les droits fondamentaux, les normes de travail et la protection de l'environnement et favorise le dialogue sur les programmes de partenariat. L'adresse du site Web est la suivante : <http//:unglobalcompact.org>. Le Pacte mondial reçoit l'appui des entités suivantes:
|
178. Dans bien des pays pauvres, le fardeau écrasant de la dette extérieure est une entrave à la croissance économique. Comme ils doivent régler le service de la dette en devises fortes, ces pays n'ont plus les moyens de réaliser les investissements nécessaires dans les domaines de l'éducation et de la santé et de faire face aux catastrophes naturelles et autres situations d'urgence. L'allégement de la dette des pays très endettés doit, par conséquent, faire partie intégrante de la contribution de la communauté internationale au développement.
179. Les rééchelonnements successifs de leur dette bilatérale n'ont pas vraiment réduit l'endettement global de ces pays. C'est pourquoi, en 1996, la communauté internationale des donateurs a lancé une initiative visant à ramener leur dette à des niveaux gérables - c'est la fameuse Initiative en faveur des pays pauvres très endettés. Toutefois, depuis son adoption, il y a trois ans, quatre pays seulement ont rempli les conditions nécessaires à son application. Neuf autres pays sont en voie de qualification, tandis que cinq ont entamé les discussions préliminaires. La situation n'évolue cependant que très lentement.
180. Un projet d'extension de l'Initiative, adopté par le Sommet du G-8 à Cologne en juin 1999 et entériné par les institutions financières internationales en septembre de la même année, prévoit un allégement de la dette plus substantiel, plus rapide et plus étendu. Cela étant, il faut encore mettre en ouvre ce projet, et d'autres obstacles subsistent. Par exemple, il n'existe aucun mécanisme de restructuration à grande échelle de la dette contractée auprès de créanciers étrangers par les banques et les entreprises des pays en développement.
181. J'engage les pays donateurs et les institutions financières internationales à envisager d'annuler toute la dette publique des pays pauvres très endettés, contre un engagement clair de leur part à lutter contre la pauvreté.
182. Pour ce qui est de la conception des programmes nationaux de lutte contre la pauvreté, il importe d'encourager les gouvernements à engager une collaboration étroite avec la société civile.
183. J'irai plus loin en proposant qu'à l'avenir nous envisagions le problème de la dette sous un angle entièrement nouveau. Il s'agirait essentiellement d'annuler immédiatement la dette des pays touchés par des catastrophes naturelles ou des conflits majeurs, d'étendre l'Initiative à un plus grand nombre de pays en les admettant sur la base du seul critère de la pauvreté, de fixer un pourcentage maximum du rembursement en devises, et de mettre en place un processus d'arbitrage pour concilier les intérêts des créanciers et des débiteurs, qui sont, les uns et les autres, souverains, et à mettre de l'ordre dans leurs relations.
184. Si nous entamons le nouveau millénaire sans mettre en place un programme convaincant d'allégement de la dette, notre objectif consistant à réduire de moitié la pauvreté dans le monde d'ici à 2015 ne sera rien d'autre qu'une chimère.
Aide publique au développement
185. L'aide au développement, troisième pilier de l'appui de la communauté internationale, est en recul depuis des dizaines d'années. Cette tendance semble à présent se stabiliser. Mais, si cinq pays ont récemment accru leur aide, on n'observe encore aucun mouvement à la hausse (voir fig. 5). S'il est vrai que les flux d'investissements privés sont en forte progression, bien des pays pauvres n'ont pas encore ce qu'il faut pour les attirer.
186. Il faut mobiliser d'autres appuis pour financer le type de priorités que j'ai mentionnées, à savoir favoriser la croissance, venir en aide aux pauvres et aussi promouvoir l'investissement intérieur et étranger. Ces aides pourraient servir, par exemple, à éponger une partie de la prime de risque des investissements privés dans les pays pauvres. Pour sa part, le secteur privé pourrait fournir une assistance de préinvestissement, comme dans le cas du partenariat que la CNUCED et la Chambre de commerce internationale ont conclu pour réaliser des guides d'investissement à l'intention des pays les moins développés (voir encadré 5).
187. L'optimisation des programmes d'aide extérieure passe par une réduction sensible des charges administratives qu'ils entraînent pour les pays bénéficiaires et par une participation effective de ces derniers à la conception des programmes. De l'avis général, le Plan-cadre des Nations Unies pour l'aide au développement constitue un pas dans la bonne direction, et à tous égards une réussite (voir encadré 6), au même titre que les aménagements opérés récemment par d'autres organismes, dont la Banque mondiale. Toutefois, il faut encore améliorer la coordination des programmes bilatéraux.
188. Par l'effet de la mondialisation, ce que la communauté internationale fait pour lutter contre la pauvreté est de plus en plus perçu non seulement comme une obligation morale mais aussi comme la quête de l'intérêt général. Il appartient certes à chaque gouvernement de décider de ses propres programmes de croissance économique et de lutte contre la pauvreté. Il reste que l'élimination de la misère est un défi que nous nous devons tous de relever.
| Encadré 5
Attirer les investissements vers les pays les plus pauvres : une initiative ONU/secteur privé Les investissements étrangers directs contribuent considérablement à la croissance économique des pays en développement. Ces investissements concernent surtout le monde industrialisé, encore qu'en proportion croissante - un quart environ de leur montant total - ils se dirigent désormais vers les pays en développement. Au cours de ces 10 dernières années, ces apports de capitaux privés sont devenus beaucoup plus importants que l'aide publique au développement en tant que source de financement du développement pour de nombreux pays en développement. Toutefois, ces courants d'investissements étrangers directs ne profitent pas également à toutes les régions du monde en développement ; ainsi l'Asie reçoit près de 20 fois plus d'investissements étrangers directs que l'Afrique subsaharienne, où ils sont pourtant le plus nécessaires. Les raisons pour lesquelles les pays les plus pauvres reçoivent le moins d'investissements privés sont complexes et tiennent à la fois au mauvais fonctionnement des marchés des capitaux et du travail, à une administration laissant à désirer et aux coûts prohibitifs des transports. Toutefois, même lorsque des pays en développement procèdent aux réformes nécessaires pour remédier à ces problèmes, ils ne reçoivent toujours pas les investissements étrangers directs dont ils ont si désespérément besoin. Souvent, le facteur décisif consiste à informer les investisseurs potentiels que les réformes nécessaires ont été faites et qu'il existe de véritables possibilités d'investissement. Tel est précisément le premier objectif de l'initiative commune de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) et la Chambre de commerce internationale. Cette initiative comporte la publication d'une série de guides, qui décrivent les possibilités et les conditions d'investissement dans les pays les moins avancés et encouragent le dialogue entre les gouvernements et les investisseurs potentiels. Elle vise principalement à aider les pays les plus pauvres à attirer les investissements. Vingt-huit sociétés (des marques très connues dans le monde entier) financent cette entreprise commune et y contribuent, de même que la Chine, la Finlande, la France, l'Inde et la Norvège. Le projet CNUCED/CCI est l'un des nombreux projets de coopération
entre les secteurs public et privé que l'ONU soutient actuellement.
Compte tenu de la réduction de l'aide au cours des années
90, ce type de collaboration est de plus en plus utile pour faciliter
le développement des pays les plus pauvres. |
| Encadré 6
Coopération au service du développement : Plan-cadre des Nations Unies pour l'aide au développement Au cours de la dernière décennie, la coopération au service du développement a connu une profonde mutation : elle est maintenant nettement plus orientée vers les droits de l'homme, le développement humain et l'environnement. Alors que les demandes d'aide augmentaient, les ressources pour les satisfaire diminuaient. L'Organisation des Nations Unies a été appelée toujours davantage à « faire plus avec moins », ce qui a incité nos organismes à collaborer plus étroitement avec les associations civiles et le secteur privé. Plus le nombre des organismes et des organisations non gouvernementales de développement a augmenté, plus il est devenu nécessaire d'améliorer la coordination. Le Plan-cadre des Nations Unies pour l'aide au développement, introduit en 1997 en tant que partie intégrante du programme de réformes du Secrétaire général, avait pour objet de favoriser la cohérence et d'accroître l'impact des activités de l'Organisation au niveau des pays, par une collaboration plus étroite. La formulation du Plan-cadre repose sur une vision commune et sur le bilan commun de pays. Le Plan-cadre vise à resserrer la coordination pour éviter que les activités des organismes des Nations Unies, des gouvernements et des autres partenaires ne se chevauchent. Des plans-cadres sont actuellement mis en oeuvre dans 74 pays dans le monde entier sous la direction du Coordonnateur résident des Nations Unies dans chacun de ces pays. Cet effort s'explique par la volonté du système des Nations Unies de traiter de questions telles que le développement dans une optique plus cohérente. Ce Plan-cadre est par ailleurs symptomatique du transfert des activités de planification et de mise en oeuvre du développement du niveau du Siège à celui des pays. À titre d'exemple, en Inde, le Plan-cadre s'est traduit par une collaboration plus étroite entre l'Organisation des Nations Unies et le Gouvernement indien, pour atteindre le double objectif de la parité entre les sexes et de la décentralisation. En Roumanie, le Plan-cadre a facilité la formulation de la première stratégie nationale de lutte contre la pauvreté, qui à son tour a permis au Gouvernement de mobiliser des ressources supplémentaires auprès d'autres donateurs. Au regard des excellents résultats obtenus en très
peu de temps par le Plan-cadre, il est manifeste que lorsque les organismes
collaborent, ils sont à même d'accomplir beaucoup plus que
lorsqu'ils travaillent chacun de son côté.
|