Inscrivez les droits de l'homme dans la réalité : "ils vous appartiennent"

Mary Robinson, Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme
Conférence Romanes, Université d'Oxford, 11 novembre 1997

Le matin où j'ai quitté Dublin, il y a juste deux mois, pour prendre possession de mon poste de Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, Seamus Heaney m'a donné un exemplaire magnifiquement relié de The Golden Bough (Le rameau d'or), qui portait ces paroles encourageantes:

«Les droits de l'homme vous appartiennent.»

Il semble approprié de les répéter ici, à Oxford, alors que je mets à profit cette première occasion de considérer en public la nature de mes nouvelles responsabilités. Jusqu'à présent, ma préoccupation a été d'apprendre et d'agir, reconnaissant que le temps me manquait pour prendre un peu de recul et réfléchir. L'honneur de prononcer la Conférence Romanes de 1997 m'a privée de toute nouvelle excuse de remettre à plus tard cette réflexion.

C'est un singulier plaisir que de revenir à cette université et de suivre les traces de votre éminent Chancelier, qui s'est présenté à moi comme «l'homme de l'an dernier». Je voudrais emprunter à sa Conférence Romanes l'avertissement suivant :

«Oxford, en tant à la fois que lieu géographique et que l'une des grandes communautés universitaires du monde, constitue un atout national (et international) irremplaçable, et c'est notre devoir à tous de faire preuve ici de circonspection aussi bien que d'imagination».

Merci de mettre cet atout à ma disposition alors que j'aborde à peine ce que j'ai qualifié de défi redoutable.

Le sentiment de lourde perte subie par la communauté internationale avec la mort de sir Isaiah Berlin nous rappelle où réside la force réelle de cette communauté universitaire. J'invoque aussi son nom parce qu'il était, comme nous l'a rappelé Bernard Crick en reprenant les mots que Berlin lui-même avait appliqués à Pasternak,«un soldat dans le combat pour la liberté humaine».

La liberté humaine est ce précieux espace dont l'intégrité est garantie par les normes, lois et procédures qui défendent, protègent et élargissent les droits de l'homme. Nous sommes tous les gardiens de ces normes. Comme il est écrit dans la Déclaration de Vienne (1993), «les droits de l'homme et les libertés fondamentales sont l'apanage inaliénable de tous les êtres humains». Je n'envisage pas de préciser ici quel est le champ des instruments et mécanismes internationaux créés depuis 1948, mais l'ensemble de cette législation internationale relative aux droits de l'homme n'existe que parce que les individus ou groupes vulnérables ne sont pas ou sont trop peu protégés au niveau national. Aujourd'hui, les nouvelles du monde entier nous atteignent plus vite que jamais et elles concernent souvent des violations des droits de l'homme. J'ai choisi pour titre «Inscrire les droits de l'homme dans la réalité» afin de mettre l'accent sur la tâche qu'affronte la communauté internationale et dont je suis désormais en partie responsable, qui est de rendre effective la protection des droits de l'homme.

Ce n'est pas une tâche facile, notamment parce que l'expression «droits de l'homme» a différentes significations et rend un son différent dans diverses parties du monde et à l'intérieur d'un même pays en fonction des préférences politiques, des associations ethniques, des opinions religieuses et, dans une large mesure, des conditions économiques.

Mon approche personnelle des droits de l'homme est fondée sur un sens intime de la justice. Peut-être parce que je suis irlandaise et que mes racines plongent dans un passé marqué par la lutte pour la liberté, l'expérience de la famine et la dispersion d'un peuple. Peut-être aussi du fait de mes expériences d'avocate et de femme politique et, plus récemment, parce qu'en tant que Présidente de l'Irlande j'ai eu le privilège de visiter des pays tels que la Somalie et le Rwanda et d'y être témoin de terribles souffrances et privations.

Au cours des deux mois écoulés, j'ai écouté mes interlocuteurs. A Genève, puis à New York, j'ai rencontré les représentants résidents d'Etats appartenant aux cinq groupes régionaux et j'ai eu plusieurs fois l'occasion de conduire un entretien bilatéral avec des membres de haut rang d'un certain nombre de gouvernements. J'ai aussi eu des échanges de vues avec des représentants d'organisations non gouvernementales et de la communauté universitaire, qui font partie de la société civile au sens large, engagées dans la défense des droits de l'homme. En les écoutant, j'ai appris que ce que nous entendons par droits de l'homme est perçu de manière encore plus diverse que je n'avais cru. Il faut limiter cette diversité si nous voulons que prenne naissance au niveau international un engagement commun de favoriser la promotion et la protection des droits de l'homme.

Le vaste mandat de ma fonction, créée par une résolution de l'Assemblée générale en date du 20 décembre 1993, me confère à cet égard, je crois, une responsabilité particulière. Les moyens à ma disposition sont modestes, mes armes principales étant le plaidoyer et la persuasion. Cependant, je prends pour point de départ l'ampleur même du mandat, car il est clair que l'écart entre les perceptions est plus grand que jamais quand l'expression "droits de l'homme" est centrée expressément, d'une part, sur les droits civils et politiques ou d'autre part, à l'autre extrême, souligne l'importance du droit au développement. Ma responsabilité de Haut Commissaire des Nations Unies est d'adopter et d'encourager une approche fondée sur les droits qui embrasse la gamme entière des "droits civils, culturels, économiques, politiques et sociaux", de promouvoir et préserver la concrétisation du droit au développement et, tout particulièrement, de faire des droits de la femme une composante des droits de l'homme, comme la Conférence de Beijing nous en a rappelé l'impératif. Il est bon d'avoir en temps opportun l'occasion de mener un débat ouvert et, je l'espère, sincère sur tout cela. Cette occasion se présente aujourd'hui.

L'an prochain, nous célébrons le cinquantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme. Cette Déclaration est, je crois, l'un des documents de l'histoire qui expriment le plus les aspirations collectives. Elle incarne les espoirs et même les rêves de peuples encore meurtris par les deux guerres mondiales, remplis des appréhensions nouvelles nées de la guerre froide, à l'heure où s'amorçait la grande libération consécutive au démantèlement des empires européens.

La Déclaration universelle proclame les libertés fondamentales de pensée, d'opinion, d'expression et de croyance et affirme hautement le droit à un gouvernement représentatif fondé sur la participation de tous. Mais, tout aussi vigoureusement et en leur conférant une importance égale, elle proclame les droits économiques, sociaux et culturels et le droit à l'égalité des chances. Elle devait constituer "l'idéal commun à atteindre par tous les peuples et toutes les nations", et les droits et libertés proclamés dans ses articles devaient être le bien commun de tous sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation. Vingt ans après son adoption, les principes fondamentaux de la Déclaration ont été confirmés dans la Proclamation de Téhéran (1968). Ces droits et libertés ont été explicités de manière plus détaillée dans deux pactes des Nations Unies : le Pacte relatif aux droits civils et politiques et le Pacte relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, qui sont l'un et l'autre entrés en vigueur en 1976.

La Déclaration universelle est un document toujours actuel. Pour en commémorer l'adoption dans les dernières années du millénaire, le débat doit donner une priorité accrue aux complexes problèmes actuels relatifs aux droits de l'homme : droit au développement, reconnaissance des droits des populations autochtones, droits et affranchissement des handicapés, intégration de l'égalité des sexes à toutes les questions, problèmes relatifs au choix de critères et à l'exercice des responsabilités dans la promotion de ces droits et d'autres encore. Le nombre des Etats participants est aujourd'hui beaucoup plus élevé qu'au 10 décembre 1948, et les voix qui s'élèvent du sein de la société civile sont aussi beaucoup plus nombreuses. La difficulté sera de donner naissance à un engagement similaire de faire triompher la vision commune que ces droits sont embrassés par les premiers mots du préambule de la Déclaration universelle :

«Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondemant de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde...» Et qu'ils font partie d'une nouvelle forme de cette même vision en notre temps.

Ce que les organisations internationales ont jusqu'ici réussi à faire pour traduire dans la réalité les normes relatives aux droits de l'homme démontre à l'évidence la nécessité de nouvelles approches. Alors que nous nous apprêtons à célébrer le cinquantième anniversaire de la Déclaration universelle, j'ai dit à mes collègues qu'il n'y a pas lieu de triompher. Additionnez les résultats de cinquante années de mécanismes au service des droits de l'homme, de trente années de programmes de développement qui se sont élevés à des milliards de dollars, et de mouvements rhétoriques sans fin au plus haut niveau : l'impact mondial est extrêmement décevant.

Nous constatons la persistance d'une discrimination répandue sur la base du sexe, de l'appartenance ethnique, de la croyance religieuses ou de l'orientation sexuelle, et le génocide n'a pas disparu; il y en a deux exemples dans cette décennie seulement. Quarante-huit pays groupant plus d'un cinquième de la population mondiale vivent dans ce que nous avons pris l'habitude d'appeler la pauvreté absolue.

Les résultats sont maigres au point de nous inspirer à tous un sentiment de honte. Tant d'efforts, d'argent et d'espoirs ont eu un impact des plus modestes. Il ne suffit plus de prétexter les effets de la guerre froide et d'autres facteurs qui, dans le passé, limitaient l'action internationale. Il est temps, bien au contraire, de passer en revue les enseignements acquis.

Une leçon que nous avons besoin d'apprendre, et de méditer dans notre approche, est que les droits sont par essence habilitants. La pauvreté elle-même constitue une violation de nombreux droits de l'homme fondamentaux. En outre, la féminisation de la pauvreté, fait de plus en plus reconnu, impose de mobiliser au service de la protection internationale des droits de l'homme les énergies et approches de milliers de réseaux nationaux et internationaux de groupes féminins. Au moment d'identifier mes propres priorités, mon attention est particulièrement attirée par ce rapport entre droits et affranchissement. L'une de ces priorités doit être de donner suite aux conseils du Secrétaire général, Kofi Annan, qui, dans l'ensemble de réformes présenté en juillet dernier, me demandait en ma qualité de Haut Commissaire «de procéder à une analyse de l'assistance technique fournie par les entités des Nations Unies dans les domaines relatifs aux droits de l'homme et de formuler des propositions en vue d'améliorer la complémentarité de leurs activités». Le Secrétaire général avait à l'esprit les divers programmes des Nations Unies qui, par exemple, facilitent les processus démocratiques, renforcent la bonne gouvernance et la primauté du droit, appuient la réforme du système judiciaire et préparent les forces de sécurité à remplir leur mission. En outre, de nombreux programmes des Nations Unies touchent les droits économiques, sociaux et culturels et les droits de l'enfant. Il est noté dans le rapport : «Le Haut Commissariat doit être en mesure de délivrer des avis sur la mise en forme des projets d'assistance technique et de participer aux missions d'évaluation des besoins».

L'analyse d'ensemble a été commencée par mes collègues. Elle répondra à la Déclaration et au Programme d'action de Vienne, où la Conférence «demande instamment à tous les organes, organismes et institutions spécialisées qui s'occupent des droits de l'homme dans le cadre de leurs activités, de coopérer pour renforcer, rationaliser et simplifier celles-ci, compte tenu de la nécessité d'éviter les doubles emplois».

Ceci me conduit à parler de l'autre manifestation d'ampleur internationale que nous commémorerons l'année prochaine : la Conférence mondiale sur les droits de l'homme, organisée à Vienne à l'été 1993, dont les résultats seront examinés après cinq ans. La Conférence s'est achevée par l'adoption d'un Programme d'action, qui a identifié les individus particulièrement vulnérables et a souligné la nécessité de tenir constamment à l'examen les mesures qui seraient prises ultérieurement pour protéger adéquatement les droits de ces groupes. Sont apparus particulièrement vulnérables les femmes, les minorités, les populations autochtones, les enfants, les handicapés, les réfugiés, les travailleurs migrants et les détenus. La Déclaration et le Programme d'action de Vienne ont été entérinés par une résolution de l'Assemblée générale, qui a également institué le poste que j'occupe aujourd'hui.

L'un des principaux architectes du consensus qui s'est dégagé à Vienne en faveur de ce nouveau poste a été José Ayala Lasso, alors ambassadeur et aujourd'hui Ministre équatorien des affaires étrangères, auquel fut ensuite confiée la tâche redoutable d'être le premier Haut Commissaire. Il a agi avec prudence, édifiant un consensus plus solide et durable sur le rôle du titulaire de ce poste, commençant une réforme du secrétariat des droits de l'homme à Genève et élargissant les activités du nouveau Haut Commissariat de manière à assurer une présence substantielle sur le terrain dans le Rwanda d'après génocide, au Cambodge et ailleurs. Après la proclamation par l'Assemblée générale de la Décennie des Nations Unies pour l'éducation dans le domaine des droits de l'homme, qui a commencé en 1995, il a dessiné pour sa mise en œuvre un plan d'action dont j'ai l'intention de m'inspirer. Mon prédécesseur a également reconnu la nécessité d'agir en liaison plus étroite avec les organisations non gouvernementales.

Et quel est dans tout cela le rôle de la société civile?

Dans ses propositions de réforme de juillet dernier, le Secrétaire général a noté que «la société civile constitue une force de plus en plus importante dans la vie internationale», mais, a-t-il poursuivi, «cependant, malgré les manifestations croissantes d'une société civile de plus en plus robuste au niveau mondial, l'Organisation des Nations Unies est aujourd'hui encore insuffisamment équipée pour faire de la société civile un véritable associé». Il a invité «toutes les entités des Nations Unies à avoir une attitude ouverte à l'égard des organisations de la société civile qui sont actives dans leurs secteurs respectifs et à travailler en liaison étroite avec elles».

Je me sens particulièrement responsable -- étant la personne chargée par mon mandat à la fois «d'élargir la coopération internationale pour la promotion et la protection des droits de l'homme» et «de coordonner les activités de promotion et de protection des droits de l'homme dans l'ensemble du système des Nations Unies» -- de communiquer avec mes collègues un élan à la formation de partenariats avec la vaste communauté de nos mandants, les organisations spécialisées dans les droits de l'homme à travers le monde, et d'imprimer une direction aux énergies de cette communauté.

Ce ne sera pas une tâche aisée. Les commentateurs ont noté que le mandat du Haut Commissaire était soigneusement rédigé et équilibré -- ce qui traduit l'inquiétude d'un certain nombre d'Etats que le poste créé par leurs soins ne puisse jeter une lumière gênante sur leur relative indifférence aux droits de leurs ressortissants. Dans un article récent, paru dans la Revue européenne du droit international, le professeur Philip Alston a dit que l'effort mené pour définir le rôle du Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme «se situait entre deux eaux». Il fait ressortir que, à mesure que les tâches confiées au Haut Commissaire ont continué d'augmenter, comprenant notamment un volume considérable d'activités sur le terrain, il s'est avéré nécessaire de compléter les ressources insuffisantes prélevées sur le budget ordinaire de l'ONU en recherchant des contributions volontaires à des fins spéciales. J'adhère pleinement à l'orientation générale de son analyse. En fait, reconnaissant que les contributions volontaires des gouvernements continueront de former une source importante du financement de nos programmes et activités, je prends l'initiative d'écrire à tous les gouvernements en les invitant à apporter à nos activités un soutien aussi global que possible. J'ai aussi parfaitement conscience de la difficulté de trouver l'équilibre voulu entre le recours à une diplomatie fondée sur le consensus et le rappel d'impératifs éthiques au nom des victimes, prenant ici ouvertement la défense des droits de l'homme. Une circonstance favorable est de n'avoir qu'un ordre du jour à remplir, à savoir l'accomplissement de mon mandat, et de reconnaître que la communauté internationale des droits de l'homme compte de nombreux amis qui sont prêts et disposés à me venir en aide.

Je voudrais insister brièvement sur le rôle de coordination auquel les propositions de l'ensemble de réformes présentées en juillet dernier ont donné un nouvel élan.

Permettez-moi de rappeler d'abord une parole souvent citée, attribuée à Ian Martin, ancien secrétaire général d'Amnesty International, selon laquelle la première pensée du Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme doit être, chaque matin, de s'interroger sur la meilleure manière de protéger les droits de l'homme.

Je suis d'accord avec lui, mais j'irai plus loin. La protection des droits de l'homme exige que tout fonctionnaire des Nations Unies ait chaque matin la même pensée et œuvre à cette fin.

Presque par définition et à coup sûr conformément à sa Charte, l'Organisation des Nations Unies a pour raison d'être de promouvoir les droits de l'homme. Quelque part en chemin, beaucoup d'entre nous l'ont oublié et ont laissé leur activité répondre à d'autres impératifs.

C'est la cause fondamentale d'une grande partie des critiques adressées à l'Organisation, qu'on accuse d'autosatisfaction, d'esprit bureaucratique, d'oubli des réalités ou, certainement, d'immobilisme.

L'occasion s'offre maintenant de ressaisir la finalité oubliée de l'Organisation. J'espère y contribuer, sous la conduite du secrétaire général Kofi Annan, en aidant à modeler un cadre d'action qui donnera naissance à une Organisation inspirée par les normes relatives aux droits de l'homme.

Je crois profondément à l'importance, pour notre communauté mondiale, des normes relatives aux droits de l'homme progressivement mises en place au cours de plus d'un demi-siècle. Non seulement tous les droits de l'homme sont universels, indissociables, interdépendants et intimement liés, mais ils sont inséparables de la nature humaine et concernent tout individu. Concrétiser, traduire dans la réalité ces normes est un objectif qui se situe au centre des propositions de réforme présentées en juillet dernier. Le langage est explicite; je cite : «Les droits de l'homme font partie intégrante de la promotion de la paix et de la sécurité, de la prospérité économique et de la justice sociale...», et plus loin : «Une tâche essentielle de l'Organisation des Nations Unies consiste donc à étoffer son programme en matière de droits de l'homme et à l'intégrer pleinement à la vaste gamme de ses activités...».

Un premier pas a déjà été accompli avec le rattachement de chaque entité du système des Nations Unies, à l'exception du Haut Commissariat, à l'un de quatre comités exécutifs. Ces comités sont l'outil principal qui assure la coordination au sein du système, et ils sont centrés respectivement sur la paix et la sécurité, les affaires humanitaires, les questions économiques et sociales, et les activités de développement. Le Secrétaire général m'a demandé de participer à chacun des quatre comités et de lui dire en temps utile s'il est plus efficace d'y «intégrer» les droits de l'homme ou bien de créer un cinquième comité exécutif.

Sur le plan pratique, les droits de l'homme sont devenus, comme ils devaient l'être dès l'origine, une valeur fondamentale des activités de l'Organisation, les impératifs concernant les droits de l'homme peuvent et doivent être greffés sur chaque aspect des activités de l'Organisation. Par exemple, travailler avec nos collègues spécialisés dans les affaires politiques et le maintien de la paix exigera une approche intégrée, afin de comprendre que les violations des droits de l'homme commises aujourd'hui sont la cause des conflits de demain. Et il en va de même pour tout le réseau d'organismes qui s'occupent du développement économique, des activités en matière de population, de la santé, des femmes et des enfants, de l'éducation, des réfugiés et des personnes déplacées. Je n'en exclus pas non plus les organismes dont l'action se limite en apparence au plan technique. L'Union internationale des télécommunications a un rôle crucial à jouer en veillant à ce que les habitants des pays les moins avancés puissent participer à la révolution de l'information. L'article 19 de la Déclaration universelle anticipe sur Internet, en énonçant le droit «de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit».

En qualité de Haut Commissaire, je suis chargée de faire fonction de catalyseur en stimulant et coordonnant l'action en faveur des droits de l'homme dans l'ensemble du système des Nations Unies, et de fournir éducation, information, services consultatifs et assistance technique dans le domaine des droits de l'homme. Cette tâche, j'en suis persuadée, exige plus que des changements de structure et d'organisation : elle exige une éducation et une prise de conscience renforcée au sein de la ressource la plus importante de l'ONU, les membres de son personnel. Ils doivent se familiariser avec les normes en matière de droits de l'homme et apprendre comment ces normes sont appliquées dans leurs domaines propres de responsabilité. Ils doivent comprendre les principes et l'éthique qui sous-tendent ces normes et faire leur cette attitude morale. Ils doivent être déterminés à promouvoir les droits de l'homme et capables de faire connaître et d'appliquer les normes y relatives dans leur travail quotidien.

Des changements sont en cours. J'ai été frappée par la réflexion et les approches nouvelles adoptées concernant la nécessité d'élaborer le concept de «cadre stratégique» touchant notre mode d'action particulier dans chaque pays. On discerne là un effort collectif visant à encourager les éléments disparates du système des Nations Unies à accepter des objectifs communs et à coordonner leurs activités afin d'atteindre ces objectifs. Ce que les droits de l'homme peuvent apporter au débat en cours, c'est une série unificatrice de normes: des points de référence communs qui permettent d'établir les objectifs, d'évaluer l'intérêt des interventions possibles et ensuite d'apprécier l'impact des activités convenues. Les dimensions restreintes du Haut Commissariat et la modestie de ses ressources m'aideront sans aucun doute à trouver ma place dans cette approche intégrée et à y apporter ma contribution. Toutes sortes de raisons se conjuguent pour recommander une coordination des activités.

Le processus interne de ce qui revient à édifier une culture des droits de l'homme dans l'ensemble du système des Nations Unies constituera notre apport à l'examen, après cinq ans, de la Déclaration et du Programme d'action de Vienne. Cet examen suppose que les gouvernements dressent l'inventaire de ce qu'ils ont fait pour appliquer les normes internationales en matière de droits de l'homme. Il exigera aussi la participation des institutions régionales et nationales spécialisées dans les droits de l'homme, qui feront rapport selon certaines procédures à la Commission des droits de l'homme lors de sa réunion du printemps à Genève, puis à l'Assemblée générale à l'automne. Ce calendrier m'est présent à l'esprit parce que j'ai écrit ces jours derniers aux ministres des affaires étrangères et aux institutions régionales et nationales afin de leur rappeler leur contribution à ce processus.

Le moment est propice. L'examen des résultats de la Conférence de Vienne, cinq ans après, nous fournira des points de référence en fonction desquels évaluer ce qui donne des résultats et ce qui pourrait en donner de meilleurs. Clarence Dias et James Paul ont forgé l'expression «développement anarchique» pour condamner succinctement les insuffisances des interventions internationales au cours des trente dernières années et pour suggérer qu'il serait possible de trouver certaines solutions en appliquant le droit international et en faisant référence aux normes internationales en matière de droits de l'homme.

J'espère avoir clairement indiqué dans mon introduction que j'étais résolue à donner la même priorité aux droits économiques et sociaux qu'aux droits civils et politiques. Pour traduire dans la réalité l'une et l'autre série de droits, il faut les considérer comme interdépendants et indissociables. Je reviens sur ce point parce que je crains que ceux qui œuvrent dans les organismes de développement ne soient pas encore suffisamment conscients de leur rôle en matière de droits de l'homme.

Voici quelques semaines, des membres du Haut Commissariat ont rencontré les représentants d'une ONG australienne qui, en liaison avec ses homologues de l'Asie du Sud-Est, formule des directives afin de mettre en œuvre ce qu'elle appelle la «voie du développement fondé sur les droits». Leurs idées suscitent la réflexion.

Ce groupe pose les questions appropriées. Par exemple, quels sont les objectifs réels d'un prêt de la Banque mondiale destiné à un projet d'infrastructure, ou d'une intervention du Fonds monétaire international visant à stabiliser une monnaie? Trop longtemps, les objectifs et les succès ou l'échec des interventions ont été mesurés étroitement, selon les critères de la macro-économie. Je suggère ce soir, comme j'ai suggéré récemment à Washington à la Banque et au Fonds, que leur objectif réel est de contribuer à inscrire dans les faits un certain nombre de droits de l'homme. De bien des manières, les deux institutions adaptent leur mode d'action à la réalisation de ce large objectif en employant des expressions telles que «développement humain», «bien-être humain», «sécurité humaine», «besoins fondamentaux» et «bonne gouvernance». Je préfère le langage de la Déclaration universelle et des deux pactes. Contrairement à ces expressions de substitution, leur langage a la force d'un traité et affranchit directement chaque personne. Il y est dit qu'au niveau des plus petites communautés chacun a des droits... droits à la sécurité, à la dignité, à la réussite économique et à une meilleure vie pour ses enfants, loin de pouvoir seulement prétendre, de manière vague et indéfinie, à quelque faveur accordée par un gouvernement ou un organisme international.

Permettez-moi de souligner que je n'avance rien ici qui soit nouveau ou qui illustre l'ordre du jour de quelque idéologie particulière. Je me borne à recommander la mise en œuvre, de façon régulière, coordonnée et cohérente, d'obligations légales bien établies.

Rosalyn Higgins -- l'une des grandes juristes de ce pays, spécialiste du droit international et aujourd'hui membre de la Cour internationale de Justice à La Haye, a dit que le droit international était "un système normatif mis au service de la réalisation de valeurs communes; des valeurs qui nous parlent à tous, que nous soyons riches ou pauvres, noirs ou blancs, adeptes d'une religion ou sans religion, originaires de pays industrialisés ou en développement".

Les règles sont aujourd'hui en grande partie définies. Les normes internationales en matière de droits de l'homme sont en place. La tâche qui nous attend tous, et à laquelle le thème de réflexion de l'année prochaine donnera une nouvelle actualité, sera de les appliquer. Et de les appliquer d'une manière fondée sur les "droits".

Permettez-moi de revenir en conclusion au Rameau d'or :
Si le destin vous a appelé, le rameau viendra aisément et de son propre accord. Sinon, même en rassemblant toutes vos forces, vous ne réussirez jamais à le couper même avec la plus tranchante des lames.

Quand je me réveille chaque matin en pensant à la meilleure manière de protéger les droits de l'homme, je dois aussi, avec modestie, m'en remettre au destin.

Publié par le Département de l'information de l'ONU
DPI/1937/E--98-00427--février 1998--10M

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