La crise de l´emploi




Un monde en crise
Un darwinisme social?
Une croissance sans emploi
Insécurité et exclusion
Chômage et criminalité
Une crise nerveuse collective?
Le droit au travail
Les objectifs du Sommet social
Un "environnement porteur"
Des emplois productifs
Coalitions créatrices


La question de savoir comment réduire le chômage -- tout en créant simultanément des emplois productifs et satisfaisants pour leurs titulaires -- est l'un des trois problèmes fondamentaux qu'aborderont les chefs d'Etat ou de gouvernement lors du Sommet mondial pour le développement social, qui se tiendra du 6 au 12 mars 1995 à Copenhague (Danemark).

Le présent document d'information propose un aperçu général sur l'emploi productif, en tant que facteur du développement humain. Il s'inspire d'un rapport (document A/CONF.166/PC/6) adressé par le Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies au Comité préparatoire du Sommet, lors de sa première réunion tenue du 31 janvier au 11 février 1994 à New York, ainsi que du rapport de la réunion d'un Groupe d'experts accueilli par le Gouvernement suédois du 4 au 8 octobre 1993.

Un monde en crise

"Le monde souffre d'une crise sociale et d'une crise morale", a déclaré Boutros Boutros-Ghali, secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies, dans le rapport qu'il a adressé au Comité préparatoire du Sommet mondial pour le développement social lors de sa première réunion.

Bien symptomatique de cette crise, de ce "malaise du monde contemporain", pour reprendre l'expression de M. Boutros-Ghali, est l'atmosphère d'incertitude croissante qui, a-t-il noté, pénètre pratiquement tous les domaines de la vie collective.

Sur le plan du travail, par exemple, on peut affirmer que cet état de crise existe "quand une personne sur dix d'âge économiquement actif ne peut se procurer un emploi rémunérateur, quand les jeunes ne perçoivent plus l'utilité des enseignements qu'ils reçoivent", s'agissant de s'assurer un emploi et un revenu.

L'aggravation persistante du chômage et l'augmentation des emplois faiblement productifs constituent, dans le monde entier, une menace d'importance majeure pour le développement social et une cause primordiale de pauvreté.

Le manque d'emplois productifs et satisfaisants pour leurs titulaires contribue aussi à la désintégration sociale, aux conflits et aux migrations.

Un darwinisme social?

On croyait jadis que la mondialisation des économies et des cultures se ferait au bénéfice de tous. Néanmoins, si un progrès matériel effectif a été accompli durant la seconde moitié du XXe siècle en matière de croissance annuelle par habitant, d'augmentation de l'espérance de vie et d'autres indicateurs économiques et sociaux, les bénéfices de ce progrès demeurent inégalement répartis.

Les réussites spectaculaires de certains pays industrialisés côtoient la pauvreté et l'inégalité croissantes des régions moins avancées. Au lieu d'égalisation progressive, on assiste à une polarisation, "les riches deviennent plus riches, tandis que les pauvres deviennent plus pauvres". Le Secrétaire général décrit ce phénomène comme une sorte de darwinisme social dans lequel seuls survivent les plus aptes.

On estime que 30% de la population active mondiale, qui compte 2,8 milliards de personnes, n'exercent pas d'emplois productifs; la plus grande partie résidant dans les pays en développement.

Un bien plus grand nombre, 700 millions, est classé comme sous-employé : ces personnes travaillent de longues heures, mais ne gagnent pas assez pour s'arracher, ainsi que leurs familles, à la pauvreté. Ces sous-employés constituent la majorité du 1,1 milliard de personnes vivant dans une pauvreté absolue.

Durant la dernière décennie, la situation de l'emploi s'est aggravée dans la plupart des régions du monde -- à l'exception des zones de croissance de l'Asie de l'Est et, en partie, de l'Asie du Sud-Est --, sur le plan tant du nombre que de la qualité des postes de travail.

De nombreux pays en développement, surtout en Afrique et dans certaines parties de l'Asie et de l'Amérique latine, subissent les effets d'un arrêt virtuel de la création d'emplois, auquel s'ajoute une baisse sensible des salaires, en valeur constante, dans le secteur structuré. Les taux de chômage sont en hausse dans les pays industrialisés, ainsi qu'en Europe de l'Est et dans les pays de l'ex-Union soviétique. En même temps, bien des travailleurs, tant dans les pays industrialisés que dans les pays en développement, ont été contraints d'accepter des emplois précaires et peu sûrs.

Dans des conditions aussi primitives du point de vue social, les groupes vulnérables souffrent. Par exemple, les taux de chômage des jeunes sont souvent supérieurs à la moyenne nationale : en Amérique latine, ils dépassent 20%, tandis que certains pays industrialisés accusent des taux de chômage des jeunes supérieurs à 30% (par exemple, 33% en Italie, 34% en Espagne).

Les femmes sont doublement vulnérables. D'abord, elles supportent une part disproportionnée du fardeau du chômage; ensuite, même quand elles trouvent du travail, leur rémunération est au niveau mondial de 30 à 40% inférieure à celle de leurs homologues masculins. Et beaucoup d'autres -- femmes handicapées, âgées, migrantes, appartenant à des groupes autochtones ou à des tribus, ou sans emploi pendant une longue période -- ne peuvent avoir accès à aucun emploi.

Une croissance sans emploi

Il y eut un temps où l'offre d'emplois excédait la demande; où presque tout diplômé d'un établissement d'enseignement supérieur, dans les pays industrialisés, pouvait choisir à son gré un emploi des plus plaisants parmi un large éventail d'offres; où le taux de chômage était infime et où les rémunérations en valeur réelle progressaient au même pas que l'économie.

Aujourd'hui, les travailleurs connaissent le phénomène de l'évanouissement du marché du travail. Même les pays dotés de l'économie la plus vigoureuse souffrent des effets néfastes de ce qu'on a appelé une croissance sans emploi, malgré quelques zones isolées de succès dans le monde en développement.

La détresse de l'Afrique, surtout en ce qui concerne l'Afrique subsaharienne, est particulièrement pitoyable. Le taux moyen de chômage s'y établit à 20%, tandis que les salaires ont enregistré une chute continue pendant la dernière décennie. 60% de la population rurale de l'Afrique, soit 300 millions de personnes, vivent dans une pauvreté absolue, ce qui représente une augmentation de 50% entre 1988 et 1990, selon le Fonds international de développement agricole et d'autres sources.

Si on examine la crise sous l'angle de la situation propre à chacun des deux sexes, à l'heure où le chômage s'enfle comme une lame de fond, les femmes font trop souvent fonction de "pare-chocs", étant marginalisées par une politique de l'emploi qui se préoccupe des profits plutôt que des personnes.

Une preuve manifeste de l'alarme partout soulevée par la hausse du chômage réside dans le fait que, pour la première fois, le Groupe des Sept (Allemagne, Canada, Etats-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni) a consacré aux emplois l'un de ses sommets, le Sommet de Detroit (Michigan), tenu en mars 1994, et que les entretiens entre les chefs d'Etat ou de gouvernement ont inclus la participation des ministres du travail, ainsi que des ministres des finances.

A ce "Sommet de l'emploi" ont été citées des statistiques qui montrent que la crise mondiale de l'emploi est particulièrement virulente dans les pays de l'Union européenne, où la production a enregistré en 1993 une chute de 3,5% du fait du chômage, de l'insuffisance des prestations individuelles et de l'absence d'incitations face à la concurrence.

Les données statistiques portant sur deux décennies révèlent que, depuis 1970, les Etats-Unis ont créé 41 millions de nouveaux emplois et l'Europe seulement 8 millions.

Les signes de détresse se lisent partout, dans un paysage dominé par la récession et l'accumulation des dettes. En Espagne, le boom des années 80 a fait place à un taux de chômage qui a récemment atteint 24,5% , le plus élevé d'Europe. Au Royaume-Uni, la proportion de la population dont le revenu est inférieur à la moyenne nationale a doublé de 1961 à 1991, atteignant 20%. En Finlande, le taux de chômage atteignait jusqu'à 20% au début des années 90, contre 3% environ au len-demain de la seconde guerre mondiale.

Bien des théories sont proposées pour rendre compte de la situation en Europe. Selon l'Europa Times, les pays du continent pourraient n'avoir qu'eux-mêmes à blâmer; la crise du chômage résulterait "de salaires artificiellement élevés, de prestations complémentaires trop généreuses et d'impôts prohibitifs sur la masse des salaires", qui ont ruiné le marché de l'emploi.

Mais l'Europe n'est pas l'unique victime. Dans le monde entier, divers pays connaissent des crises d'ampleur sans précédent : de l'Afghanistan à Haïti, du Myanmar au Mozambique, du Zaïre au Soudan et de l'Iraq à l'Angola (les pays susmentionnés font l'objet d'études spéciales dans le Rapport mondial sur l'environnement humain de 1994, menées pour le compte du Programme des Nations Unies pour le développement).

Le phénomène de l'aggravation du chômage tient à de multiples raisons. On se bornera à en citer deux parmi les plus évidentes :

-- La population est trop nombreuse, du fait d'une explosion démographique mondiale qui créera une demande d'un milliard de nouveaux emplois dans les dix prochaines années;

-- Il y a trop peu d'occupations à forte intensité de main d'uvre, de sorte que les sociétés à technologie avancée deviennent victimes de leur propre succès.

Insécurité et exclusion

Les résultats de la crise se traduisent par un sentiment très répandu d'insécurité, d'exclusion et de désintégration sociales qui pose de graves problèmes aux sociétés contemporaines.

Il ne s'agit pas seulement d'une aggravation de l'insécurité, dans le contexte militaire et territorial traditionnel, à l'intérieur des pays et entre pays limitrophes. Il faut aussi compter aujourd'hui avec une variété nouvelle, plus subtile d'insécurité qui procède de facteurs économiques.

Par exemple, les chômeurs permanents, les jeunes qui sont incapables de trouver un emploi et les migrants, qui craignent d'être expulsés et dont les droits ne sont pas reconnus, vivent dans un état permanent d'anxiété vu l'incertitude de leur avenir. De telles conditions ne sont guère favorables à l'harmonie sociale et au sentiment de bien-être, sans les-quels il ne peut y avoir de développement social.

Chômage et criminalité

La conjonction de la crise économique et d'un taux de chômage de plus en plus élevé ont contribué à une aggravation marquée de la criminalité qui, à mesure que les options licites se dérobent, est de plus en plus perçue comme "l'unique moyen de survivre".

Les villes en expansion rapide, où pullulent les migrants économiques sans emploi, sont des bouillons de culture particulièrement favorables à la criminalité. Les problèmes qui se posent procèdent de plusieurs facteurs: bouleversements économiques, effondrement des infrastructures, urbanisation sauvage, changement social rapide.

L'Europe durement éprouvée par la récession, avec ses frontières depuis peu largement ouvertes, est particulièrement vulnérable au chômage comme à la criminalité. La réinsertion des profits illicites dans le circuit monétaire, le trafic des drogues et le commerce des armes à feu menacent des capitales cosmopolites comme Londres, Berlin ou Bruxelles; et Europol a annoncé que la vague de criminalité ne pourrait être endiguée que si le climat économique de l'Europe s'améliorait.

Une crise nerveuse collective?

Si certains symptômes sont externes, comme la criminalité, d'autres sont internes, invisibles, dissimulés dans la psyché des individus qui ne peuvent plus compter sur leur profession pour définir leur valeur individuelle ou leur place dans la société. A mesure qu'elle s'étend, la contagion de la "croissance sans emploi" introduit un sentiment d'isolement, d'exclusion sociale et d'incertitude.

Tous ces symptômes de sociétés dysfonctionnelles se renforcent les uns les autres et ont produit, pour reprendre l'expression du représentant d'une organisation non gouvernementale à la première réunion du Comité préparatoire, un monde en proie à une "crise nerveuse collective".

Sur ce fond de tensions toujours plus vives, on ne saurait douter de la nécessité pour les Etats d'aborder la question de l'emploi au Sommet social. Le coût de l'inaction politique, à croire de nombreux experts, serait probablement des plus élevés.

Le droit au travail

"Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage"

Article 23
de la Déclaration universelle des droits de l'homme

La Déclaration universelle des droits de l'homme date de 1948. Pourtant, certains de ses concepts demeurent révolutionnaires même aujourd'hui. Si la plupart des membres des so-ciétés civilisées souscrivent sans hésitation au "droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne" pour tout individu (article 3), le "droit au travail" peut sembler contradictoire dans les termes. Le mot "travail" évoque souvent une image de routine quotidienne, de privations, voire de servitude. Comment devraiton alors le présenter comme un droit?

Le travail se transforme en un droit et en un privilège dès l'instant où il est lié aux compensations qui permettent d'entretenir et d'embellir l'existence individuelle; aux conditions qui garantissent, selon les termes de la Déclaration, "une existence conforme à la dignité humaine..."; à "un niveau de vie suffisant pour assurer [la] santé, [le] bien-être..., notamment pour l'alimentation, l'habillement, le logement, les soins médicaux, ainsi que pour les services sociaux nécessaires...".

Les objectifs du Sommet social

Le Sommet social a pour premier objectif de convertir une noble rhétorique en réalité concrète; il abordera les trois questions essentielles ci-après :

* Réduction et élimination de la pauvreté endémique;

* Emploi productif et réduction du chômage;

* Intégration sociale.

Comme l'a noté le Secrétaire général, M. Boutros-Ghali, ces trois questions sont indissociables les unes des autres dans le contexte de certaines valeurs, surtout la justice sociale et la démocratie; le trait commun réside dans "leur importance cruciale pour le développement des individus et des sociétés".

Nous commençons à apercevoir que la sécurité du territoire ne garantit pas celles des humains qui l'habitent. Le PNB et la croissance économique ne sont pas non plus des atouts suffisants. Et la viabilité écologique n'est pas une fin en soi. Bien plutôt, ce sont les humains -- tous les nationaux de tous les pays -- qu'il faut placer au centre des stratégies de développement, le souci d'assurer leur bien-être étant primordial dans la perspective d'objectifs économiques plus étroitement centrés.

Cet engagement aux niveaux local, national, régional et international embrasse jusqu'aux éléments les plus périphériques, les groupes socialement marginalisés et désavantagés et ceux des pays les moins avancés, qui ont peut-être besoin plus que les autres de protection juridique, de protection sociale effective, d'éducation, de formation et de moyens d'existence dignes de ce nom.

Dans sa résolution 47/92 du 16 décembre 1992, qui a trait à la convocation d'un Sommet mondial pour le développement social, l'Assemblée générale identifie onze objectifs principaux qui visent à donner substance à l'article 55 de la Charte, lequel invite les Nations Unies à favoriser "le relèvement des niveaux de vie, le plein emploi et des conditions de progrès et de développement dans l'ordre économique et social".

"Créer la Charte" est l'objet véritable du Sommet social : à savoir créer dans la vie réelle des conditions propres à assurer le développement humain durable et s'acquitter jusqu'à leur terme des engagements pris aux fins de ce développement. Il y a toutefois une condition préalable à la réalisation de cet objectif : un environnement économique qui le nourrisse.

Un "environnement porteur"

Aux termes du rapport du Secrétaire général, "on ne saurait poursuivre un objectif de développement social dans une économie stagnante, fortement inflationniste, ou très instable. De plus, compte tenu de l'interdépendance croissante entre pays, l'environnement économique international doit être de nature à promouvoir l'emploi et la réduction de la pauvreté."

Au lieu de considérer les sans emploi uniquement sous l'angle de la protection sociale, il est nécessaire de formuler des politiques économiques susceptibles de créer des emplois rémunérateurs. Les pays donateurs et les institutions financières doivent réexaminer les coûts sociaux de l'ajustement structurel et trouver les moyens de soutenir des projets à long terme et à fort coefficient de main-d'oeuvre.

A mesure que l'interdépendance économique de tous les pays s'affirme davantage, il faut concevoir le développement des emplois productifs dans un nouveau contexte mondial, les efforts tendant au niveau national à élargir l'accès au marché des produits à fort coefficient de main-d'oeuvre.

Des emplois productifs

S'il n'y a pas de "recette pour la confection d'une culture où dynamisme, tolérance et compassion marcheraient à l'unisson", "le plein emploi et la création d'emplois productifs constituent l'arme la plus efficace de lutte contre la pauvreté".

Telle était l'une des conclusions atteintes par les experts de plusieurs pays (Bangladesh, Ethiopie, France, Nigéria, Pérou et Pologne) qui se sont réunis du 4 au 8 octobre 1993 à Saltsjobaden (Suède) avec des représentants de l'Organisation internationale du Travail et de la Banque mondiale afin d'examiner la question de l'emploi dans le cadre des préparatifs du Sommet mondial pour le développement social.

Ces experts ont conclu que les sociétés possèdent les connaissances et les moyens nécessaires pour surmonter la crise du chômage, en faisant usage d'une "stratégie de coopération à base de responsabilité nationale prenant appui sur la solidarité internationale".

"Il n'est pour cela, ont-ils écrit dans leur rapport, pas de meilleur contexte qu'un environnement international caractérisé parla libre circulation de l'investissement, la liberté des échanges, l'inversion, de la part des pays industrialisés, d'une tendance récente au protectionnisme dirigée contre les pays en développement et l'institution d'un nouveau système d'aide internationale auquel les pays développés contribueraient selon leurs moyens et où l'aide serait distribuée en fonction des critères de besoin et d'efficacité."

Mais la réalisation de tels objectifs, selon la mise en garde des experts, exigera "un niveau de coopération internationale rarement constaté dans le récent passé".

Le Secrétaire général cerne dans son rapport trois orientations fondamentales de l'action, tant nationale qu'internationale, visant à développer les emplois productifs :

* Rendre possibles des taux plus élevés de croissance économique;

* Veiller à ce que la croissance crée des emplois;

* Assurer l'équilibre entre la quantité et la qualité des emplois.

Tant le Groupe d'experts sur le développement des emplois productifs que le Secrétaire général, dans son rapport, proposent certaines approches, au nombre desquelles :

Créer des possibilités : On s'accorde à penser que les emplois de demain seront offerts principalement par de petites ou moyennes entreprises privées ou de type coopératif, qui doivent disposer de possibilités et d'incitations dans un climat de soutien gouvernemental, afin de pouvoir grandir librement dans un marché concurrentiel.

Encourager les investissements : Il faut encourager les établissements commerciaux ou industriels, surtout les petites et moyennes entreprises, en simplifiant les réglementations et les procédures et en facilitant l'accès au crédit, aux marchés, à la formation, etc. Il faut aussi accorder un soutien plus large aux micro-entreprises du "secteur non structuré" jusqu'à présent le plus souvent négligé, unique source de subsistance pour environ 300 millions de personnes dans le monde entier.

Susciter une croissance porteuse : Les interventions gouvernementales propres à susciter une croissance porteuse doivent viser les points suivants : cadre juridique approprié et politique fiscale saine; code de l'investissement clairement énoncé et climat favorable aux investisseurs; législation du travail non discriminatoire; et mise en place de l'infrastructure voulue. Un tel environnement est particulièrement nécessaire dans les pays en développement, où la grande majorité des travailleurs se trouve occuper des emplois précaires et d'une productivité marginale.

Veiller à ce que la croissance crée des emplois : La création d'emplois est le résultat d'une complexe interaction entre l'offre et la demande, qui ignore de plus en plus les frontières politiques. S'il n'y a pas de remède miracle à la "croissance sans emploi", le régime fiscal et le mode d'affectation des dépenses peuvent, dans certaines conditions, promouvoir la création d'emplois et stimuler la croissance de l'emploi.

S'adapter au monde extérieur : Les pays nouvellement industrialisés doivent adopter une stratégie d'industrialisation orientée vers l'exportation afin de catalyser la croissance de l'emploi. L'expérience des pays d'Asie de l'Est confirme qu'il est rentable d'investir dans une main-d'oeuvre éduquée, et utile de diversifier les exportations et de s'adapter en permanence à la conjoncture changeante du marché mondial. Les gouvernements ont souvent joué un rôle actif dans la transformation économique de ces pays.

Soutenir le secteur des services: Exactement comme l'activité s'est déplacée de l'agriculture vers l'industrie, le signe propre des sociétés postindustrielles a été l'apparition d'un secteur des services dynamique. Bien que l'évolution de la technologie puisse avoir exercé un effet sur le déplacement de la main-d'oeuvre et/ou sur l'abaissement des salaires, d'autres facteurs contribuent à l'augmentation du nombre des emplois dans le secteur des services : a) création d'emplois additionnels due aux mesures de protection de l'environnement, aux soins de santé et aux services personnels pour personnes âgées, et à l'extension du marché des voyages et des loisirs; b) hausse de la productivité/des rémunérations dans de nombreux emplois du secteur des services; et c) réembauche et/ou création de nouveaux emplois grâce à la fin de la récession.

Améliorer le fonctionnement des marchés du travail : Le "bien-être" du travailleur se définit avant tout par l'obtention d'un emploi et par la sécurité de l'emploi. Côté emploi, une politique active du marché du travail doit comprendre la promotion du travail indépendant et des programmes de soutien aux petites entreprises; des projets de travaux publics; et des activités de développement communautaire créatrices d'emplois. Côté revenu, les gouvernements et le secteur privé doivent soutenir la formation et le recyclage, l'assistance à la mobilité géographique de l'emploi, des services d'aide et de soutien (par exemple, ouverture de garderies d'enfants, logement et transports).

Investir dans l'éducation : Il y a des preuves absolument certaines que l'éducation est un investissement rentable. Non moins rentable est l'investissement dans la formation professionnelle et l'apprentissage, ainsi que dans la formation organisée par l'entreprise, qui aide à perfectionner le personnel et permet aux employés comme à l'administration de s'adapter rapidement à l'évolution des impératifs technologiques.

Protéger les groupes vulnérables: Comme on l'a signalé plus haut, les jeunes, les femmes, les handicapés, les personnes âgées, les migrants, les travailleurs appartenant à des groupes autochtones ou tribaux et les chômeurs de longue date constituent dans toutes les sociétés des groupes particulièrement vulnérables. Tous ces groupes "marginalisés et désavantagés" ont besoin de mesures de protection et d'action palliative pour les aider à trouver des emplois rétribués.

Assurer un équilibre entre quantité et qualité en matière d'emploi : "Un emploi productif et librement choisi constitue le lien essentiel entre la création d'emplois et la réduction de la pauvreté", déclare la Secrétaire général dans son rapport. En même temps, une population active bien éduquée et en bonne santé est essentielle à la croissance économique.

Protéger les droits des travailleurs : Il faut protéger les droits des travailleurs dans la théorie comme dans la pratique. Depuis sa fondation, en 1919, l'Organisation internationale du Travail (OIT) a fait dans ce domaine d'importantes contributions, qui vont d'une sensibilisation accrue et de la collecte de données à la formulation de conventions internationales ayant marqué un tournant, comme celles qui imposent aux Etats, après ratification, de mettre en uvre, au niveau national, des politiques régissant la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles et la salubrité de l'environnement sur les lieux de travail.

La mission ultime : Faire coexister croissance et justice L'idée que la croissance économique constitue un indicateur fiable du bien-être général d'une société est à peu près universellement admise. Mais on s'aperçoit maintenant que la croissance économique ne suffit pas à elle seule; elle doit être associée à la justice sociale, à un partage équitable entre tous, à l'inclusion des divers éléments qui entrent dans la composition d'une société quelconque.

Pour élaborer cette nouvelle éthique du travail, la mission ultime consistera à créer des emplois rémunérateurs et satisfaisants pour leurs titulaires, et qui, en même temps, peuvent promouvoir la valeur propre de chaque individu. Ce sont là les conditions essentielles d'un développement socialement viable et du progrès humain.

Comme le Secrétaire général a noté après la première réunion du Comité préparatoire, le Sommet lui-même ne saurait résoudre les problèmes de la pauvreté, du chômage et de la désintégration sociale, mais il doit être capable de dégager l'élan politique et la clarté de vision propres à intensifier l'action nationale et la coopération internationale par le biais d'un engagement renouvelé d'améliorer les conditions de vie de chacun dans toutes les sociétés.

Les objectifs du Sommet traduisent une évolution des principes posés dans la Déclaration de Rio sur l'environnement et le développement, eux-mêmes issus des débats de la Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement, tenue en 1992 à Rio de Janeiro, qui a ouvert la voie.

Le Sommet social accomplit la démarche logique suivante vers la réalisation de l'objectif de la Déclaration, qui est de placer "l'être humain... au centre des préoccupations relatives au développement durable" et d'aborder les problèmes issus des débats de Rio, comme celui des "modes non viables de production et de consommation".

Coalitions créatrices

Pour répondre efficacement au phénomène complexe de la croissance sans emploi, il faudra mettre au point des politiques se renforçant mutuellement sur les points suivants :

Croissance : promotion d'un taux élevé de croissance soutenu;

Stabilité: stabilité macro-économique, avec des taux d'emploi élevés et répartis équitablement;

Efficacité: application de politiques encourageant un fonctionnement efficace du marché du travail;

Incitations: incitations justement distribuées pour soutenir la productivité;

Solidarité : renforcement des politiques économiques par le biais du développement humain.

Compte tenu des incidences de la mondialisation de l'économie sur la quantité, la qualité et la répartition des emplois, il faut que les travailleurs et les employeurs établissent de concert un équilibre entre la souplesse du marché du travail et la sécurité de l'emploi, dans le cadre d'un partenariat s'exerçant au profit tant des individus que de la société.


Publié par le Département de l´information de l´ONU
DPI/1485/SOC/CON -- Juillet 1994