
Plus d'un milliard de personnes vivent dans la pauvreté -- sans emploi, sans les commodités élémentaires, sans espoir. La plupart résident dans les zones rurales d'Asie et d'Afrique -- mais on peut aussi en trouver des millions dans les villes des pays industrialisés et dans le monde en développement. Comment soulager leur condition, qui affecte tout particulièrement les femmes ? Comment les pauvres peuvent-ils devenir des membres productifs de la société ?
Les emplois sont devenus si rares dans la plupart des régions du monde que les taux de chômage élevés peuvent devenir un trait permanent de l'économie moderne, contribuant ainsi à grossir les rangs des pauvres et à saper la stabilité sociale. Comment les pays peuvent-ils créer de nouveaux emplois -- et faire en sorte qu'ils soient non seulement nombreux, mais aussi productifs et de nature à satisfaire chacun ?
Les inégalités et la polarisation sociales sont en train de s'approfondir. Est-il possible de mettre fin à l'intolérance et au racisme ? Comment les régions déchirées par les conflits entre ethnies et nations peuvent-elles rapprocher les divers éléments de leur population ? Il est nécessaire d'élaborer une théorie et une pratique de l'intégration sociale, à partir des leçons acquises dans le monde entier.
Les dirigeants et les délégations de nombreux pays entendent se mesurer à ces problèmes -- et dresser un programme d'action pour les résoudre -- lors de leur rencontre au Sommet mondial pour le développement social, qui se tiendra en mars 1995 à Copenhague (Danemark).
"Ce sera la première fois dans l'histoire de l'Organisation des Nations Unies et de la Société des Nations que des chefs d'Etat et de gouvernement se réuniront afin de traiter du développement social en tant que question prioritaire de l'ordre du jour international", a déclaré M. Juan O. Somavia, ambassadeur du Chili et président de la conférence préparatoire au Sommet.
Dans la perspective de l'Organisation des Nations Unies, qui organise le Sommet, les trois problèmes connexes de la pauvreté, du chômage et de l'intégration sociale ont quelque chose en commun, hors du fait qu'ils suscitent une préoccupation universelle : la possibilité de devoir leur solution, avec le temps, aux efforts collectifs de la communauté internationale.
"Nous avons besoin d'une conférence internationale, d'un sommet, pour que les dirigeants de toutes les nations, les institutions publiques et privées, et toutes les personnes de bonne volonté, puissent convenir de mobiliser leur énergie et leur intelligence afin d'atteindre des objectifs communs et de résoudre des problèmes urgents", a déclaré M. Nitin Desai, secrétaire général adjoint de l'Organisation des Nations Unies, dont le Bureau de la coordination des politiques et du développement durable accueille le secrétariat de la Conférence.
De bien des manières, selon M. Desai et d'autres personnalités, la réunion de Copenhague offre l'occasion de bâtir sur les acquis de la Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement -- le Sommet planète Terre de 1992. C'est là, à Rio de Janeiro, que plus de 150 nations se sont accordées à reconnaître que "les êtres humains sont au centre des préoccupations relatives au développement durable".
Les protagonistes du Sommet planète Terre sont aussi parvenus à la conclusion que l'objectif de préserver la planète pour les générations futures n'exigera rien moins que l'élimination de la pauvreté; les politiques démographiques appropriées; la renonciation aux habitudes de consommation fondées sur le gaspillage des ressources; un système économique international ouvert et favorable -- et la participation de tous les citoyens concernés -- surtout les femmes, les jeunes, les peuples autochtones et les collectivités locales.
L'objectif ultime du Sommet social, a déclaré l'ambassadeur Somavia, est d'aider à faire en sorte que "les gens ordinaires, dans le monde entier, se sentent moins incertains du lendemain, moins menacés, moins dépourvus de dignité."
"Il ne faut rien négliger pour conférer à l'être humain sa pleine dignité", a-t-il déclaré. "C'est un idéal qui vaut les combats livrés pour sa défense; une valeur fondamentale qui oriente nos existences; un besoin moral des sociétés contemporaines."
Le Sommet social de 1995, qui se tiendra l'année du cinquantième anniversaire de la fondation de l'Organisation des Nations Unies, occupe une place centrale dans une constellation des autres assemblées organisées sous le patronage des Nations Unies sur les problèmes du développement mondial. Ce sont le Sommet mondial de 1990 pour les enfants; la Conférence mondiale de 1993 sur les droits de l'homme; la Conférence internationale de 1994 sur le développement durable des petits Etats en développement insulaires -- et la Conférence internationale de 1994, qui se tiendra bientôt au Caire, sur la population et le développement, la quatrième Conférence mondiale sur les femmes, qui se tiendra à Beijing en 1995, et la Conférence de 1996 sur les établissements humains.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, le monde a connu un progrès matériel sans précédent. Mais les bénéfices de ce progrès n'ont pas été également répartis. L'immense écart entre les nantis et les démunis s'est encore élargi de façon spectaculaire ces dernières années -- entre les pays riches et les pays pauvres, entre les riches et les pauvres dans un même pays.
La persistance de la pauvreté, exacerbée par la hausse des taux de chômage dans le monde entier, a suscité des doutes quant à la probabilité d'un progrès matériel continu durant le XXIe siècle. Cette persistance, qui se conjugue avec les répercussions écologiques d'une croissance démographique non contrôlée et d'un développement économique téméraire, a donné naissance à un sombre panorama.
"Combinées avec les avancées spectaculaires des sciences et des techniques dans des domaines tels que la biologie et la génétique, les blessures infligées à l'environnement par des systèmes de production et de consommation aveugles font que l'homme contemporain doute de l'avenir", a déclaré M. Boutros Boutros-Ghali, secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies. "Sur ce fond de vague inquiétude se greffent une crise sociale et une crise morale qui, dans beaucoup de sociétés, revêtent une grande ampleur."
Même dans les pays les plus prospères, on ne saurait se méprendre sur les dimensions de cette crise : dans les pays développés où une personne sur dix appartenant à la population active ne peut trouver un emploi suffisamment rémunérateur, où les jeunes ne voient plus l'utilité de l'enseignement reçu; où les valeurs sociales traditionnelles sont soudain périmées et où la solidarité entre les individus et les groupes s'érode, laissant place à l'égoïsme des individus ou des groupes politiques. Dans toutes les régions du monde, ou peu s'en faut, l'insécurité augmente, produit du crime comme de l'abus et du trafic des drogues.
Les réalités de l'après guerre froide
La fin de la guerre froide, qui a paru naguère annonciatrice de paix, a eu en réalité un effet déstabilisateur. Coupées du point d'ancrage sûr que leur ménageait la rivalité des deux superpuissances dans un monde bipolaire, de nombreuses nations ont sombré dans la violence ethnique et la guerre civile. Les individus à la recherche de meilleures conditions de vie hors de leur pays d'origine se sont trouvés victimes d'une terreur inspirée par des sentiments xénophobes.
Les pays en développement ont perdu l'influence qu'ils exerçaient jadis quand les deux camps de la guerre froide s'en disputaient la faveur -- et leurs dirigeants soutiennent qu'ils ne sont pas dûment représentés à l'heure des décisions sur les problèmes commerciaux et financiers d'ampleur mondiale.
En même temps, les institutions financières internationales -- et une nouvelle organisation régissant les échanges mondiaux -- ont assumé un rôle accru au niveau international. Mais elles n'ont pas réussi à freiner la dégradation de l'économie dans les pays ravagés par la crise, moins encore à répartir équitablement les coûts sociaux et financiers que comporte le redressement de la situation économique au niveau national.
"Il est clair qu'avec la fin de la guerre froide un nouveau concept organisateur doit remplacer l'ancien ordre de choses, dominé par la lutte contre le communisme d'une part, et le capitalisme de l'autre," a déclaré l'ambassadeur Somavia. "L'amélioration des conditions de vie et l'aménagement de la planète ne devraient-ils pas devenir le nouveau principe organisateur de la vie internationale ?"
La tendance à la mondialisation
La mondialisation -- dénominateur commun de plus en plus affirmé des orientations et tendances économiques et politiques, même des modes de comportement et de habitues de consommation -- transforment l'évolution de la société moderne.
L'interdépendance accrue des décisions économiques et financières, souvent relayées à travers les sociétés multinationales, a favorisé une extension rapide des marchés. Mais les bénéfices n'en sont pas également distribués, les pays en développement, par exemple, n'étant pas en mesure d'obtenir leur part de l'investissement étranger. Il faut mettre au point de nouvelles formes de coopération internationale qui permettront à tous d'avoir part aux aspects positifs de la mondialisation des économies.
Il faut aussi faire face aux aspects éthiques et culturels négatifs du phénomène de la mondialisation. L'empressement des individus et des sociétés à adopter des goûts, des aspirations qui depuis peu ignorent les frontières -- même s'ils restent souvent aussi superficiels que la mode vestimentaire, la nourriture ou le choix de programmes de télévision -- montre combien les sociétés de la fin du XXe siècle peuvent s'enrichir en ouvrant leurs portes à toutes les créations de l'ingéniosité humaine. Mais l'ouverture peut aussi ouvrir la porte à l'homogénéisation, à la perte des valeurs traditionnelles et des modes de vie uniques -- c'est-à-dire de tout caractère individuel. L'oubli de la solidarité entre les générations et des liens qui unissent les communautés peuvent créer un vide moral et culturel -- et ce vide offre un terrain fertile à l'aliénation et aux comportements délinquants.
Pour faire progresser l'intégration sociale, il faudra trouver des moyens de concilier l'ouverture et l'évolution culturelle avec le pluralisme et le respect de la tradition.
Le thème commun du développement
L'Assemblée générale a reconnu dans les questions essentielles du Sommet, à savoir la pauvreté, le chômage et l'intégration sociale, quelques-uns des graves problèmes qui se posent à la société contemporaine et qu'il est essentiel de résoudre pour rendre possible le développement humain durable. Et le développement est inséparable des objectifs de l'Organisation des Nations Unies.
"Le renforcement de la coopération internationale aux fins du développement économique et social peut contribuer notablement au renforcement de la paix et de la sécurité internationales", a déclaré l'Assemblée général en décembre 1992, dans sa résolution portant autorisation du Sommet social.
Dans d'autres temps et d'autres contextes, le développement -- qu'il soit social, éco-nomique, culturel ou durable -- aurait été simplement appelé progrès de l'humanité ou développement du genre humain, a déclaré M. Boutros Boutros-Ghali, secrétaire général de l'Organisation. Tous ces termes représentent des aspects différents d'un objectif unique et d'un processus unique.
"Nous devons intégrer les concepts auparavant distincts de la paix et de la sécurité d'une part, et du développement social et économique de l'autre", a déclaré le Secrétaire général. "Il faut désormais voir dans le développement un aspect de l'édification d'un monde plus sûr et plus pacifique pour chacun de ses habitants."