Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,
Il était important que nous observions ensemble [cette minute] ces quelques
minutes de silence.
Nous ne devons jamais oublier en effet que nous avons échoué collectivement
à protéger les plus de 800 000 hommes, femmes et enfants sans
défense qui ont péri au Rwanda il y a 10 ans. De tels crimes sont
irréversibles, de tels échecs, irréparables. Les morts
ne peuvent être ramenés à la vie.
Alors que faire?
D’abord, nous devons tous assumer nos responsabilités et reconnaître
que nous aurions dû faire plus pour empêcher le génocide
ou y mettre fin.
Ni le Secrétariat, ni le Conseil de sécurité, ni, d’une
façon générale, les États Membres, ni même
les médias internationaux n’ont été assez vigilants
face aux signes annonciateurs du désastre. Et quand est venu le moment
d’agir nous ne l’avons pas fait.
Lorsque nous repensons à ces événements et que nous nous
demandons «Pourquoi personne n’est-il intervenu?», nous devrions
poser la question non seulement à l’ONU mais aussi à ses
États Membres. Nul ne saurait plaider l’ignorance. Tous ceux qui
à l’époque jouaient un rôle sur la scène mondiale
devraient se demander «Qu’aurais-je pu faire de plus? Comment réagir
la prochaine fois et que suis-je en train de faire pour qu’il n’y
ait pas de prochaine fois?».
Ces questions, peut-être plus que toutes autres, occupent mes pensées
depuis que je suis Secrétaire général. S’il est une
chose que je voudrais léguer à mes successeurs, c’est une
organisation mieux armée pour prévenir les génocides et
plus capable d’agir énergiquement pour y mettre fin lorsque la
prévention a échoué.
Bon nombre de mes initiatives en tant que Secrétaire général
ont été prises avec cet objectif à l’esprit. Mais
je sais que mes efforts sont insuffisants. Le spectre du génocide demeure
hélas bien réel.
C’est pourquoi je veux lancer aujourd’hui, comme l’a recommandé
en 1999 la commission d’enquête indépendante qui a examiné
le comportement de l’ONU pendant le génocide au Rwanda, un plan
d’action de prévention du génocide, auquel participera l’ensemble
du système des Nations Unies, seul hommage digne que l’ONU puisse
rendre à ceux que son inaction a condamnés à mort en 1994.
Permettez-moi de vous exposer ce plan en cinq points:
Il s’agit tout d’abord de prévenir les conflits armés.
Le génocide se produit presque toujours dans un contexte de guerre. En
temps de guerre, même des gens apparemment tolérants classent certains
êtres humains dans la catégorie des ennemis, suspendant ainsi le
tabou qui nous interdit de tuer volontairement autrui. Et ils trouvent presque
toujours normal que des civils aussi soient tués ou blessés, quels
que soient les efforts pour limiter ce que l’on appelle «dommages
collatéraux».
Si l’on n’y prend garde, on risque de glisser très vite dans
un univers moral complètement différent, où des communautés
entières deviennent l’ennemi et où la vie de leurs membres
n’a plus d’importance. Un pas de plus, et on en vient à éliminer
délibérément ces communautés. En d’autres
termes, un pas de plus, et c’est le génocide.
Un des meilleurs moyens de réduire les risques de génocide, c’est
de s’attaquer aux causes des conflits.
Le plan englobera donc, en les amplifiant, les recommandations que j’ai
formulées dans mon rapport sur la prévention des conflits armés,
et qui ont été entérinées par le Conseil de sécurité
comme par l’Assemblée générale.
Nous devons aider les pays à renforcer leur capacité de prévenir
les conflits, aux niveaux local et national.
Nous devons faire plus au niveau régional, pour empêcher les conflits
de s’étendre d’un pays à l’autre.
Nous devons être plus vigilants face aux problèmes écologiques
et aux tensions qui résultent de la concurrence pour les ressources naturelles.
Nous devons coopérer avec les institutions financières internationales,
avec la société civile et avec le secteur privé pour que
les jeunes aient la possibilité de s’en sortir grâce à
l’éducation et à l’emploi, et qu’ils soient
ainsi des proies moins faciles pour les gangs et les milices.
Nous devons protéger les droits des minorités car elles sont souvent
les premières victimes des génocides.
Par ces moyens, et par d’autres, nous devons nous attaquer aux racines
de la violence et du génocide: la haine, l’intolérance,
le racisme, la tyrannie et un discours public déshumanisant, qui nie
la dignité et les droits de groupes entiers de population.
Je compte présenter à l’Assemblée générale
un rapport d’ensemble sur ce sujet dans le courant de l’année.
Deuxièmement, il faut assurer la protection des civils dans les conflits
armés.
Lorsque nous ne parvenons pas à empêcher le conflit, une de nos
plus hautes priorités doit être de protéger les civils.
Les parties au conflit, pas seulement les États mais aussi les acteurs
non étatiques, doivent être constamment rappelés à
leur responsabilité, en vertu du droit international et humanitaire,
de protéger les civils contre toute violence.
Le Conseil de sécurité a souscrit à cette priorité
et l’ensemble du système des Nations Unies s’emploie à
dresser un plan d’action pour la protection des civils. Encore faudra-t-il
le traduire en résultats concrets, ce qui ne sera pas facile. On observe
de plus en plus souvent que les civils, notamment les femmes et les enfants,
ne sont plus simplement pris sous les tirs croisés des parties au conflit,
mais deviennent la cible directe de viols et d’actes de violence, la guerre
se déchaînant contre l’ensemble de la société.
Dès lors que des civils sont délibérément pris pour
cible parce qu’ils appartiennent à telle ou telle communauté,
nous sommes en présence d’un génocide, sinon réel
du moins potentiel.
Nous ne pouvons plus nous voiler la face devant cette terrible dynamique. Et
il ne faudrait pas s’imaginer que des appels à la morale ou à
la compassion auront beaucoup d’effet sur des gens qui se sont délibérément
engagés dans une stratégie de meurtre et d’expulsions forcées.
C’est pourquoi dans de nombreuses opérations de maintien de la
paix en cours, les soldats de la paix ne sont plus seulement autorisés
à recourir à la force en légitime défense mais aussi
pour défendre leur mandat, qui prévoit souvent expressément
la protection des populations civiles exposées à un risque imminent
de violence.
On assiste actuellement à une situation de ce type dans la province d’Ituri
au Congo, où les conflits ethniques pourraient de toute évidence
aller jusqu’au génocide. L’année dernière,
la situation avait pu être stabilisée grâce à l’intervention
opportune, autorisée par le Conseil de sécurité, de l’Union
européenne, et aujourd’hui, les forces de maintien de la paix des
Nations Unies s’emploient à contenir les milices locales.
Mais la situation demeure précaire, et elle loin d’être unique
en son genre. Le plan prévoit que le Secrétariat et le Conseil
de sécurité suivent de près le mandat des forces de maintien
de la paix, et l’état des ressources qui leur sont allouées,
en particulier lorsqu’il y a risque de génocide, pour pouvoir,
le cas échéant, les renforcer rapidement.
Troisièmement, il faut mettre fin à l’impunité.
Nous ne pouvons espérer prévenir les génocides, ni rassurer
ceux qui vivent dans la crainte d’en être à nouveau victimes,
si les auteurs des crimes les plus odieux sont laissés en liberté
et ne sont pas traduits en justice. Il est donc vital que nous mettions en place
des systèmes judiciaires solides, au niveau national comme au niveau
international, pour que peu à peu les gens s’aperçoivent
qu’il n’y a pas d’impunité pour ce genre de crimes.
Travaillant en parallèle avec le système judiciaire rwandais,
qui a poursuivi de nombreux auteurs d’actes de génocide, le Tribunal
pénal international pour le Rwanda a rendu des jugements qui feront date,
adressant un message clair à ceux qui envisageraient de commettre un
génocide dans d’autres pays.
Le TPIR est la première instance internationale a avoir condamné
quelqu’un pour génocide; c’est le premier tribunal au monde
à avoir tenu un ancien chef de gouvernement pour responsable de ce crime;
le premier à avoir déterminé que le viol pouvait constituer
un acte de génocide; et le premier à juger que les journalistes
qui incitent la population au génocide sont eux-mêmes coupables
de ce crime.
Le plan prévoit un examen de ce que fait ce tribunal, ainsi que d’autres
instances judiciaires, nationales comme internationales, pour réprimer
et éliminer le génocide, de manière à en tirer des
enseignements utiles pour l’avenir. Il préconise d’accorder
une attention spéciale aux pays qui ont été déchirés
par un conflit ou qui risquent de l’être. Il demande aussi que l’on
redouble d’efforts pour que le Statut de Rome soit largement ratifié
et que la nouvelle Cour pénale internationale puisse connaître
des crimes contre l’humanité, lorsque les tribunaux nationaux n’ont
pas les moyens ou la volonté de le faire.
Quatrièmement, il nous faut mettre en place un système d’alerte
précoce et claire.
Une des raisons de notre échec au Rwanda tient au fait que nous n’avons
pas voulu accepter que le risque de génocide était réel.
Et une fois qu’il a commencé, nous avons trop tardé à
le reconnaître en tant que tel et à l’appeler par son nom.
Si nous voulons vraiment être en mesure de prévenir les génocides
ou d’y mettre fin, il ne faut pas que notre action soit retardée
par des querelles légalistes sur la question de savoir si telle ou telle
atrocité est assimilable au génocide. S’il faut attendre
d’en être certain avant d’intervenir, il risque d’être
trop tard. Nous devons être capables de reconnaître les signes avant-coureurs
d’un génocide pour pouvoir agir à temps pour l’empêcher.
À cet égard, les groupes de la société civile peuvent
jouer un rôle crucial. Ce sont souvent les premiers à donner l’alerte
face à une catastrophe imminente et, trop souvent, on ne les écoute
pas.
Le système des Nations Unies de défense des droits de l’homme
a lui aussi une responsabilité particulière. La Commission des
droits de l’homme, par l’intermédiaire de ses rapporteurs
spéciaux, de ses groupes de travail et de ses experts indépendants,
ainsi que des organes conventionnels et du Haut-Commissariat aux droits de l’homme,
devrait être bien placée pour sonner l’alarme. Votre Rapporteur
spécial sur les exécutions extrajudiciaires avait d’ailleurs
appelé l’attention sur de nombreux signes préoccupants au
Rwanda un an avant le génocide. Hélas, personne ne l’a écouté.
La difficulté consiste à recueillir et à recouper les informations
de manière à mieux appréhender les situations complexes
et à proposer des mesures appropriées. Aujourd’hui encore,
notre capacité d’analyser et de traiter les informations disponibles
présente des lacunes évidentes. Le plan prévoit d’y
remédier.
J’ai d’ores et déjà décidé de créer
un nouveau poste de conseiller spécial sur la prévention du génocide,
qui, par mon intermédiaire, fera rapport au Conseil de sécurité,
à l’Assemblée générale et aussi à la
Commission des droits de l’homme.
Le mandat du conseiller portera non seulement sur le génocide mais aussi
sur les massacres et les autres violations massives des droits de l’homme,
comme le nettoyage ethnique. Le ou la titulaire du poste aura les fonctions
suivantes:
Premièrement, il devra coopérer étroitement avec le Haut-Commissaire
pour recueillir des informations sur les situations où un génocide
est en cours ou à craindre, et leurs éventuelles incidences sur
la paix et la sécurité internationales;
Deuxièmement, il devra faire office de mécanisme d’alerte
précoce pour le Conseil de sécurité et d’autres organes
du système des Nations Unies;
Troisièmement, il devra faire des recommandations au Conseil de sécurité
sur les mesures à prendre pour éviter le génocide ou y
mettre fin.
Mesdames et Messieurs,
Cela m’amène au cinquième et dernier point de mon plan d’action,
qui concerne la nécessité d’agir vite et de manière
décisivelorsque, en dépit de tous nos efforts, le génocide
se produit ou est sur le point de se produire.
Trop souvent, la volonté politique d’agir fait défaut, alors
même que les signes alarmants abondent.
Ceux qui se livrent au génocide commettent un crime contre l’humanité
et celle-ci se doit d’y réagir pour se défendre. Pour ce
faire, elle doit nécessairement s’en remettre à l’Organisation
des Nations Unies, et en particulier au Conseil de sécurité.
À cet égard, je tiens à vous dire que je partage la vive
inquiétude qu’ont exprimée, la semaine dernière,
les huit experts indépendants que cette Commission a nommés pour
s’informer sur les violations massives des droits de l’homme et
la crise humanitaire qui serait en train de se produire dans la région
du Darfour au Soudan.
Vendredi dernier, le Coordonnateur des secours d’urgence a informé
le Conseil de sécurité qu’on avait observé «une
série de mesures délibérées prises apparemment dans
un but précis: le déplacement forcé et durable des communautés
visées, que l’on peut aussi désigner par l’expression
“purification ethnique”». Ces observations étaient
fondées sur des informations communiquées par notre personnel
international en poste sur le terrain à Darfur, qui est directement témoin
de ce qui s’y passe, ainsi que sur des données fournies par mon
propre Envoyé spécial pour les affaires humanitaires au Soudan,
l’Ambassadeur Vraalsen, qui s’est rendu à Darfur.
Monsieur le Président, ces informations suscitent en moi une profonde
appréhension. Quels que soient les termes utilisés pour décrire
la situation, la communauté internationale ne saurait rester passive.
Sur l’invitation du Gouvernement soudanais, je propose d’envoyer
une équipe de haut niveau à Darfur pour mieux prendre la mesure
et pour mieux comprendre la nature de cette crise, ainsi que pour essayer de
mieux venir en aide aux personnes qui ont besoin d’une assistance et d’une
protection. Il est indispensable que le personnel international affecté
à l’aide humanitaire et les spécialistes des droits de l’homme
aient pleinement accès à la région et aux victimes sans
plus tarder. Si cela leur est refusé, la communauté internationale
devra être prête à prendre rapidement les mesures voulues.
Par «réagir» dans ce genre de situation, il faut entendre
prendre une série de mesures, pouvant aller jusqu’à l’intervention
militaire. Mais celle-ci doit toujours être considérée comme
un dernier recours, à n’utiliser que dans des cas extrêmes.
Nous avons cruellement besoin de principes directeurs qui nous permettraient
de déterminer lorsque nous avons affaire à ces cas extrêmes
et comment il convient d’y réagir. Nous n’aurions alors plus
d’excuse pour ignorer le danger lorsqu’il existe. De tels principes
auraient aussi le mérite de la clarté, en écartant le soupçon
que des allégations de génocide ne servent de prétexte
à l’agression.
Dans son rapport sur la responsabilité de protéger, la Commission
internationale de l’intervention et de la souveraineté des États
s’est employée à élaborer de tels principes directeurs.
Elle a bien préparé le travail du Groupe de personnalités
de haut niveau sur les menaces, les défis et le changement, qui ne pourra
éluder cette question lorsqu’il examinera les moyens d’améliorer
notre système de sécurité collective. J’espère
de tout cœur que ses recommandations nous rapprocheront du consensus et
j’engage tous les États Membres à ne ménager aucun
effort pour y parvenir.
Mais n’attendons pas, pour agir, que le pire soit arrivé ou devienne
inévitable.
N’attendons pas le moment où, en dehors de l’intervention
militaire, nous n’aurions d’autre option que les vains regrets ou
la froide indifférence.
Monsieur le Président, nous devons tout faire pour prévenir les
génocides.
Ce n’est qu’alors que nous pourrons honorer dignement la mémoire
des victimes d’hier. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons sauver
ceux qui risquent d’être victimes demain.
Je vous remercie.
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