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DISCOURS DU SECRÉTAIRE GÉNÉRAL
DEVANT LA COMMISSION DES DROITS DE L’HOMME
Genève, le 7 avril 2004
Monsieur le Président,
Mesdames et Messieurs,
Il était important que nous observions ensemble [cette minute]
ces quelques minutes de silence.
Nous ne devons jamais oublier en effet que nous avons échoué
collectivement à protéger les plus de 800 000 hommes,
femmes et enfants sans défense qui ont péri au Rwanda
il y a 10 ans. De tels crimes sont irréversibles, de tels échecs,
irréparables. Les morts ne peuvent être ramenés
à la vie.
Alors que faire?
D’abord, nous devons tous assumer nos responsabilités et
reconnaître que nous aurions dû faire plus pour empêcher
le génocide ou y mettre fin.
Ni le Secrétariat, ni le Conseil de sécurité, ni,
d’une façon générale, les États Membres,
ni même les médias internationaux n’ont été
assez vigilants face aux signes annonciateurs du désastre. Et
quand est venu le moment d’agir nous ne l’avons pas fait.
Lorsque nous repensons à ces événements et que
nous nous demandons «Pourquoi personne n’est-il intervenu?»,
nous devrions poser la question non seulement à l’ONU mais
aussi à ses États Membres. Nul ne saurait plaider l’ignorance.
Tous ceux qui à l’époque jouaient un rôle
sur la scène mondiale devraient se demander «Qu’aurais-je
pu faire de plus? Comment réagir la prochaine fois et que suis-je
en train de faire pour qu’il n’y ait pas de prochaine fois?».
Ces questions, peut-être plus que toutes autres, occupent mes
pensées depuis que je suis Secrétaire général.
S’il est une chose que je voudrais léguer à mes
successeurs, c’est une organisation mieux armée pour prévenir
les génocides et plus capable d’agir énergiquement
pour y mettre fin lorsque la prévention a échoué.
Bon nombre de mes initiatives en tant que Secrétaire général
ont été prises avec cet objectif à l’esprit.
Mais je sais que mes efforts sont insuffisants. Le spectre du génocide
demeure hélas bien réel.
C’est pourquoi je veux lancer aujourd’hui, comme l’a
recommandé en 1999 la commission d’enquête indépendante
qui a examiné le comportement de l’ONU pendant le génocide
au Rwanda, un plan d’action de prévention du génocide,
auquel participera l’ensemble du système des Nations Unies,
seul hommage digne que l’ONU puisse rendre à ceux que son
inaction a condamnés à mort en 1994.
Permettez-moi de vous exposer ce plan en cinq points:
Il s’agit tout d’abord de prévenir les conflits armés.
Le génocide se produit presque toujours dans un contexte de guerre.
En temps de guerre, même des gens apparemment tolérants
classent certains êtres humains dans la catégorie des ennemis,
suspendant ainsi le tabou qui nous interdit de tuer volontairement autrui.
Et ils trouvent presque toujours normal que des civils aussi soient
tués ou blessés, quels que soient les efforts pour limiter
ce que l’on appelle «dommages collatéraux».
Si l’on n’y prend garde, on risque de glisser très
vite dans un univers moral complètement différent, où
des communautés entières deviennent l’ennemi et
où la vie de leurs membres n’a plus d’importance.
Un pas de plus, et on en vient à éliminer délibérément
ces communautés. En d’autres termes, un pas de plus, et
c’est le génocide.
Un des meilleurs moyens de réduire les risques de génocide,
c’est de s’attaquer aux causes des conflits.
Le plan englobera donc, en les amplifiant, les recommandations que j’ai
formulées dans mon rapport sur la prévention des conflits
armés, et qui ont été entérinées
par le Conseil de sécurité comme par l’Assemblée
générale.
Nous devons aider les pays à renforcer leur capacité de
prévenir les conflits, aux niveaux local et national.
Nous devons faire plus au niveau régional, pour empêcher
les conflits de s’étendre d’un pays à l’autre.
Nous devons être plus vigilants face aux problèmes écologiques
et aux tensions qui résultent de la concurrence pour les ressources
naturelles.
Nous devons coopérer avec les institutions financières
internationales, avec la société civile et avec le secteur
privé pour que les jeunes aient la possibilité de s’en
sortir grâce à l’éducation et à l’emploi,
et qu’ils soient ainsi des proies moins faciles pour les gangs
et les milices.
Nous devons protéger les droits des minorités car elles
sont souvent les premières victimes des génocides.
Par ces moyens, et par d’autres, nous devons nous attaquer aux
racines de la violence et du génocide: la haine, l’intolérance,
le racisme, la tyrannie et un discours public déshumanisant,
qui nie la dignité et les droits de groupes entiers de population.
Je compte présenter à l’Assemblée générale
un rapport d’ensemble sur ce sujet dans le courant de l’année.
Deuxièmement, il faut assurer la protection des civils dans les
conflits armés.
Lorsque nous ne parvenons pas à empêcher le conflit, une
de nos plus hautes priorités doit être de protéger
les civils. Les parties au conflit, pas seulement les États mais
aussi les acteurs non étatiques, doivent être constamment
rappelés à leur responsabilité, en vertu du droit
international et humanitaire, de protéger les civils contre toute
violence.
Le Conseil de sécurité a souscrit à cette priorité
et l’ensemble du système des Nations Unies s’emploie
à dresser un plan d’action pour la protection des civils.
Encore faudra-t-il le traduire en résultats concrets, ce qui
ne sera pas facile. On observe de plus en plus souvent que les civils,
notamment les femmes et les enfants, ne sont plus simplement pris sous
les tirs croisés des parties au conflit, mais deviennent la cible
directe de viols et d’actes de violence, la guerre se déchaînant
contre l’ensemble de la société.
Dès lors que des civils sont délibérément
pris pour cible parce qu’ils appartiennent à telle ou telle
communauté, nous sommes en présence d’un génocide,
sinon réel du moins potentiel.
Nous ne pouvons plus nous voiler la face devant cette terrible dynamique.
Et il ne faudrait pas s’imaginer que des appels à la morale
ou à la compassion auront beaucoup d’effet sur des gens
qui se sont délibérément engagés dans une
stratégie de meurtre et d’expulsions forcées.
C’est pourquoi dans de nombreuses opérations de maintien
de la paix en cours, les soldats de la paix ne sont plus seulement autorisés
à recourir à la force en légitime défense
mais aussi pour défendre leur mandat, qui prévoit souvent
expressément la protection des populations civiles exposées
à un risque imminent de violence.
On assiste actuellement à une situation de ce type dans la province
d’Ituri au Congo, où les conflits ethniques pourraient
de toute évidence aller jusqu’au génocide. L’année
dernière, la situation avait pu être stabilisée
grâce à l’intervention opportune, autorisée
par le Conseil de sécurité, de l’Union européenne,
et aujourd’hui, les forces de maintien de la paix des Nations
Unies s’emploient à contenir les milices locales.
Mais la situation demeure précaire, et elle loin d’être
unique en son genre. Le plan prévoit que le Secrétariat
et le Conseil de sécurité suivent de près le mandat
des forces de maintien de la paix, et l’état des ressources
qui leur sont allouées, en particulier lorsqu’il y a risque
de génocide, pour pouvoir, le cas échéant, les
renforcer rapidement.
Troisièmement, il faut mettre fin à l’impunité.
Nous ne pouvons espérer prévenir les génocides,
ni rassurer ceux qui vivent dans la crainte d’en être à
nouveau victimes, si les auteurs des crimes les plus odieux sont laissés
en liberté et ne sont pas traduits en justice. Il est donc vital
que nous mettions en place des systèmes judiciaires solides,
au niveau national comme au niveau international, pour que peu à
peu les gens s’aperçoivent qu’il n’y a pas
d’impunité pour ce genre de crimes.
Travaillant en parallèle avec le système judiciaire rwandais,
qui a poursuivi de nombreux auteurs d’actes de génocide,
le Tribunal pénal international pour le Rwanda a rendu des jugements
qui feront date, adressant un message clair à ceux qui envisageraient
de commettre un génocide dans d’autres pays.
Le TPIR est la première instance internationale a avoir condamné
quelqu’un pour génocide; c’est le premier tribunal
au monde à avoir tenu un ancien chef de gouvernement pour responsable
de ce crime; le premier à avoir déterminé que le
viol pouvait constituer un acte de génocide; et le premier à
juger que les journalistes qui incitent la population au génocide
sont eux-mêmes coupables de ce crime.
Le plan prévoit un examen de ce que fait ce tribunal, ainsi que
d’autres instances judiciaires, nationales comme internationales,
pour réprimer et éliminer le génocide, de manière
à en tirer des enseignements utiles pour l’avenir. Il préconise
d’accorder une attention spéciale aux pays qui ont été
déchirés par un conflit ou qui risquent de l’être.
Il demande aussi que l’on redouble d’efforts pour que le
Statut de Rome soit largement ratifié et que la nouvelle Cour
pénale internationale puisse connaître des crimes contre
l’humanité, lorsque les tribunaux nationaux n’ont
pas les moyens ou la volonté de le faire.
Quatrièmement, il nous faut mettre en place un système
d’alerte précoce et claire.
Une des raisons de notre échec au Rwanda tient au fait que nous
n’avons pas voulu accepter que le risque de génocide était
réel. Et une fois qu’il a commencé, nous avons trop
tardé à le reconnaître en tant que tel et à
l’appeler par son nom.
Si nous voulons vraiment être en mesure de prévenir les
génocides ou d’y mettre fin, il ne faut pas que notre action
soit retardée par des querelles légalistes sur la question
de savoir si telle ou telle atrocité est assimilable au génocide.
S’il faut attendre d’en être certain avant d’intervenir,
il risque d’être trop tard. Nous devons être capables
de reconnaître les signes avant-coureurs d’un génocide
pour pouvoir agir à temps pour l’empêcher.
À cet égard, les groupes de la société civile
peuvent jouer un rôle crucial. Ce sont souvent les premiers à
donner l’alerte face à une catastrophe imminente et, trop
souvent, on ne les écoute pas.
Le système des Nations Unies de défense des droits de
l’homme a lui aussi une responsabilité particulière.
La Commission des droits de l’homme, par l’intermédiaire
de ses rapporteurs spéciaux, de ses groupes de travail et de
ses experts indépendants, ainsi que des organes conventionnels
et du Haut-Commissariat aux droits de l’homme, devrait être
bien placée pour sonner l’alarme. Votre Rapporteur spécial
sur les exécutions extrajudiciaires avait d’ailleurs appelé
l’attention sur de nombreux signes préoccupants au Rwanda
un an avant le génocide. Hélas, personne ne l’a
écouté.
La difficulté consiste à recueillir et à recouper
les informations de manière à mieux appréhender
les situations complexes et à proposer des mesures appropriées.
Aujourd’hui encore, notre capacité d’analyser et
de traiter les informations disponibles présente des lacunes
évidentes. Le plan prévoit d’y remédier.
J’ai d’ores et déjà décidé de
créer un nouveau poste de conseiller spécial sur la prévention
du génocide, qui, par mon intermédiaire, fera rapport
au Conseil de sécurité, à l’Assemblée
générale et aussi à la Commission des droits de
l’homme.
Le mandat du conseiller portera non seulement sur le génocide
mais aussi sur les massacres et les autres violations massives des droits
de l’homme, comme le nettoyage ethnique. Le ou la titulaire du
poste aura les fonctions suivantes:
Premièrement, il devra coopérer étroitement avec
le Haut-Commissaire pour recueillir des informations sur les situations
où un génocide est en cours ou à craindre, et leurs
éventuelles incidences sur la paix et la sécurité
internationales;
Deuxièmement, il devra faire office de mécanisme d’alerte
précoce pour le Conseil de sécurité et d’autres
organes du système des Nations Unies;
Troisièmement, il devra faire des recommandations au Conseil
de sécurité sur les mesures à prendre pour éviter
le génocide ou y mettre fin.
Mesdames et Messieurs,
Cela m’amène au cinquième et dernier point de mon
plan d’action, qui concerne la nécessité d’agir
vite et de manière décisivelorsque, en dépit de
tous nos efforts, le génocide se produit ou est sur le point
de se produire.
Trop souvent, la volonté politique d’agir fait défaut,
alors même que les signes alarmants abondent.
Ceux qui se livrent au génocide commettent un crime contre l’humanité
et celle-ci se doit d’y réagir pour se défendre.
Pour ce faire, elle doit nécessairement s’en remettre à
l’Organisation des Nations Unies, et en particulier au Conseil
de sécurité.
À cet égard, je tiens à vous dire que je partage
la vive inquiétude qu’ont exprimée, la semaine dernière,
les huit experts indépendants que cette Commission a nommés
pour s’informer sur les violations massives des droits de l’homme
et la crise humanitaire qui serait en train de se produire dans la région
du Darfour au Soudan.
Vendredi dernier, le Coordonnateur des secours d’urgence a informé
le Conseil de sécurité qu’on avait observé
«une série de mesures délibérées prises
apparemment dans un but précis: le déplacement forcé
et durable des communautés visées, que l’on peut
aussi désigner par l’expression “purification ethnique”».
Ces observations étaient fondées sur des informations
communiquées par notre personnel international en poste sur le
terrain à Darfur, qui est directement témoin de ce qui
s’y passe, ainsi que sur des données fournies par mon propre
Envoyé spécial pour les affaires humanitaires au Soudan,
l’Ambassadeur Vraalsen, qui s’est rendu à Darfour.
Monsieur le Président, ces informations suscitent en moi une
profonde appréhension. Quels que soient les termes utilisés
pour décrire la situation, la communauté internationale
ne saurait rester passive.
Sur l’invitation du Gouvernement soudanais, je propose d’envoyer
une équipe de haut niveau à Darfur pour mieux prendre
la mesure et pour mieux comprendre la nature de cette crise, ainsi que
pour essayer de mieux venir en aide aux personnes qui ont besoin d’une
assistance et d’une protection. Il est indispensable que le personnel
international affecté à l’aide humanitaire et les
spécialistes des droits de l’homme aient pleinement accès
à la région et aux victimes sans plus tarder. Si cela
leur est refusé, la communauté internationale devra être
prête à prendre rapidement les mesures voulues.
Par «réagir» dans ce genre de situation, il faut
entendre prendre une série de mesures, pouvant aller jusqu’à
l’intervention militaire. Mais celle-ci doit toujours être
considérée comme un dernier recours, à n’utiliser
que dans des cas extrêmes.
Nous avons cruellement besoin de principes directeurs qui nous permettraient
de déterminer lorsque nous avons affaire à ces cas extrêmes
et comment il convient d’y réagir. Nous n’aurions
alors plus d’excuse pour ignorer le danger lorsqu’il existe.
De tels principes auraient aussi le mérite de la clarté,
en écartant le soupçon que des allégations de génocide
ne servent de prétexte à l’agression.
Dans son rapport sur la responsabilité de protéger, la
Commission internationale de l’intervention et de la souveraineté
des États s’est employée à élaborer
de tels principes directeurs. Elle a bien préparé le travail
du Groupe de personnalités de haut niveau sur les menaces, les
défis et le changement, qui ne pourra éluder cette question
lorsqu’il examinera les moyens d’améliorer notre
système de sécurité collective. J’espère
de tout cœur que ses recommandations nous rapprocheront du consensus
et j’engage tous les États Membres à ne ménager
aucun effort pour y parvenir.
Mais n’attendons pas, pour agir, que le pire soit arrivé
ou devienne inévitable.
N’attendons pas le moment où, en dehors de l’intervention
militaire, nous n’aurions d’autre option que les vains regrets
ou la froide indifférence.
Monsieur le Président, nous devons tout faire pour prévenir
les génocides.
Ce n’est qu’alors que nous pourrons honorer dignement la
mémoire des victimes d’hier. Ce n’est qu’ainsi
que nous pourrons sauver ceux qui risquent d’être victimes
demain.
Je vous remercie.
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