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[ retour au volume 18 #4 sommaire ] [ retour à la page d'accueil d'Afrique Renouveau ] Afrique Renouveau, Vol.18#4 (Janvier 2005), page 1 Violence sexuelle: un crime de guerre invisible La Commission Vérité de la Sierra Leone condamne violence et discrimination Par Nirit Ben-Ari et Ernest Harsch En 1991, au tout début de la guerre civile qu’allait connaître
la Sierra Leone pendant dix ans, une jeune femme de 19 ans a croisé
le chemin d’un groupe de dix rebelles, mené par le célèbre
commandant “Mosquito”, à la sortie de la ville de Telu
Bongor. “Mosquito a été le premier à me violer”,
raconte-t-elle. “Il a ensuite donné l’ordre à
ses hommes de continuer. Neuf autres hommes m’ont ensuite violée...
Après avoir abusé de moi autant qu’ils le voulaient,
les rebelles m’ont laissée toute seule dans un état
désespéré... Même aujourd’hui, la douleur
est encore présente, ce qui crée des problèmes dans
mon foyer conjugal, car mon mari me chasse de chez moi et dit que je suis
stérile.”
Photo : © Panos / Caroline
Penn
L’épreuve qu’a vécue cette jeune femme -- à la fois pendant et après la guerre -- fait écho à la situation de centaines d’autres femmes et de filles qui ont témoigné ou transmis des dépositions à la Commission Vérité et réconciliation de la Sierra Leone. Créée dans le cadre du processus de paix de la Sierra Leone, cette commission a été chargée d’établir un bilan impartial des exactions commises pendant la guerre, première mesure visant à parvenir à la réconciliation nationale. Mais dès le début de leurs travaux, les enquêteurs de la commission ont constaté qu’il était difficile d’obtenir des informations relatives aux violences sexuelles. En Sierra Leone, comme dans beaucoup d’autres pays, les femmes et les filles se heurtent à des tabous sociaux qui leur interdisent de parler publiquement de viols et d’autres formes de violences sexuelles. Lorsqu’elles reconnaissent avoir été agressées sexuellement, elles sont ostracisées dans leur propre communauté. Pour contribuer à vaincre de tels obstacles, le Fonds de développement des Nations Unies pour la femme (UNIFEM) a apporté conseils, formation et autres formes d’appui au personnel de la Commission et notamment aux femmes elles-mêmes. L’action menée par UNIFEM avant et pendant le recueil des informations et en collaboration avec les organisations locales de la société civile a aidé un grand nombre de femmes à rompre le silence et a permis à la commission d’accorder une place importante dans son rapport final aux crimes atroces dont les femmes ont été victimes. Les auditions de la Commission Vérité et réconciliation ont contribué à faire apparaître au grand jour les “crimes de guerre invisibles” de la Sierra Leone, pour reprendre l’expression employée dans sa déposition par Mme Binaifer Nowrojee de la Coalition for Women’s Human Rights in Conflict Situations. Cette Kényenne qui défend les droits de la femme a, en étroite collaboration avec UNIFEM, fait connaître le problème en Sierra Leone, comme elle l’avait fait à la suite du génocide qui s’est produit en 1994 au Rwanda. Une arme de guerre Les atrocités commises pendant la guerre civile de la Sierra Leone sont connues dans le monde entier, notamment les innombrables amputations de villageois. Mais encore récemment, les exactions commises directement contre les femmes étaient généralement passées sous silence. “La violence à l’égard des femmes n’a pas seulement eu lieu en marge du conflit, a expliqué Mme Nowrojee à Afrique Renouveau, mais elle a systématiquement servi d’arme de guerre. Et les femmes ont été violées avec une brutalité hors du commun.”
Les atrocités commises pendant la guerre civile de la Sierra Leone sont connues dans le monde entier, notamment les innombrables amputations de villageois. Mais encore récemment, les exactions commises directement contre les femmes étaient généralement passées sous silence. Le rapport de 1 500 pages de la commission, publié en octobre, rend compte avec d’horribles détails des atrocités commises pendant la guerre, qui a officiellement pris fin en janvier 2002. Sur les 10 002 victimes adultes que la commission a pu identifier, 33,5 % étaient de sexe féminin. Sur les 1 427 victimes mineures, la proportion de filles était de 44,9 %. D’après le rapport de la commission, tous les groupes armés sont coupables de violations des droits fondamentaux des femmes et des filles : meurtres, viols et autres formes de violence sexuelle, esclavage sexuel, travail forcé, enlèvements, agressions, amputations, grossesses forcées, éviscérations de femmes enceintes, torture, traite, mutilations, vol et destruction de biens. Si le recrutement forcé dans les groupes armés a concerné principalement -- mais non exclusivement -- les hommes, les viols et l’esclavage sexuel ont été commis presque uniquement contre les femmes et les filles. Etant donné la fréquence des viols et de la violence sexuelle pendant la guerre, le pays connaît maintenant une forte augmentation du nombre de cas de VIH/sida et d’autres infections sexuellement transmissibles, note le rapport. D’après les estimations du Programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida (ONUSIDA), sur les 170 000 personnes séropositives de 15 à 49 ans vivant en Sierra Leone en 2001, environ 90 000 étaient de sexe féminin. Ce sont les combattants du Revolutionary United Front (RUF), le mouvement rebelle ayant déclenché la guerre, qui ont commis le plus grand nombre d’atrocités. Le RUF “a été le principal auteur des atteintes aux droits fondamentaux des femmes et des filles, a noté la commission, et a suivi une stratégie délibérée de violence à l’égard des femmes”. Plus de 66 % des 2 058 enlèvements de femmes et de filles ont été le fait du RUF, ainsi que 73 % des cas signalés d’esclavage sexuel. Le Conseil révolutionnaire des forces armées -- une faction armée qui a pris le pouvoir en 1997 et a été renversée l’année suivante -- a également délibérément pris pour cible les femmes et les filles, a indiqué la Commission dans son rapport. L’armée officielle de la Sierra Leone et une milice clandestine pro-gouvernementale, les Civil Defence Forces, ont employé des tactiques similaires, quoique à moindre échelle.
Les filles et les femmes qui ont été enlevées ou violées ou ont subi d’autres violences comme des amputations ont eu du mal à se réinsérer dans leur famille et leur communauté. Photo : ©iAfrika Photos / Eric Miller Il est arrivé que des femmes se joignent aux forces rebelles, mais beaucoup d’autres ont été enlevées et ensuite forcées de mener des actions armées. Les combattantes et autres femmes enlevées ont été contraintes de se droguer -- beaucoup sont encore dépendantes aujourd’hui. La Commission a constaté que “de nombreuses femmes sont victimes à double titre, car elles ont été contraintes d’entrer contre leur gré dans les forces armées, et aujourd’hui elles sont rejetées par la société pour avoir participé aux combats lors des conflits. On les traite avec hostilité ou avec suspicion pour avoir ‘transgressé’ les rôles sociaux et sexuels”. Ces femmes ont été en grande partie exclues des programmes de désarmement et de réinsertion menés dans le cadre du processus de paix de la Sierra Leone, qui ont privilégié les hommes et les garçons. Les femmes qui ont été violées sont également marginalisées. À cause de l’opprobre social qui entoure encore généralement le viol, beaucoup ont été rejetées par leur propre mari, leur famille et leur communauté -- ou réduites au silence sous peine d’être frappées d’ostracisme. Soutien d’UNIFEM Il était difficile pour les membres de la Commission Vérité et réconciliation, dont beaucoup étaient des hommes, de vaincre ces obstacles. La commission avait pour mission d’examiner les crimes commis contre les femmes, mais le personnel a reconnu d’emblée manquer de connaissances et d’expérience pour recueillir les témoignages de femmes ou mener des entretiens en tenant compte des sexospécificités. “Le mandat d’UNIFEM étant très proche de la mission de la Commission, explique Mme Florence Butegwa, -- directrice régionale de programmes pour UNIFEM en Afrique de l’Ouest anglophone, nous nous sommes engagés à les aider à renforcer leurs propres capacités, et nous leur avons apporté un soutien à toutes les étapes du processus.” UNIFEM et l’Urgent Action Fund for Women’s Human Rights de Nairobi ont organisé, lors des auditions de 2003, un séminaire de formation consacré aux violations des droits fondamentaux des femmes. Ce séminaire portait notamment sur l’impact des conflits armés sur les femmes et les enfants, le respect des sexospécificités lors du recueil des témoignages des victimes de sexe féminin et le renforcement des capacités nécessaires à la prise en charge des victimes et des témoins. Comme l’explique Betty Murungi de l’Urgent Action Fund, “d’après notre expérience auprès du tribunal d’Arusha [Tribunal pénal international pour le Rwanda], il était évident que si la question des violences sexuelles ayant été commises en temps de guerre et dans les conflits intérieurs dépendait du bon vouloir des fonctionnaires ..., les questions ayant trait aux crimes commis contre les femmes sont souvent passées sous silence, mal interprétées ou font l’objet d’enquêtes insuffisantes”. Il arrive que les relations de pouvoir traditionnelles nuisent à la collecte d’informations. “Un membre de la Commission a raconté s’être rendu dans une communauté où il était à la tête d’une équipe de personnes chargées de recueillir des témoignages. Les femmes ne sont pas venues témoigner, seuls les hommes sont venus, a raconté Mme Butegwa à Afrique Renouveau. Quand on leur a demandé pourquoi, ils ont répondu : ‘Nous pouvons parler au nom des femmes’.” “Il était manifestement difficile pour les femmes de se manifester et de prendre la parole publiquement”, indique Mme Nowrojee. Par conséquent, “certaines femmes ont choisi de parler derrière un paravent, d’autres ont choisi de témoigner en privé”. En fin de compte, des centaines de femmes dans tout le du pays ont témoigné ou ont transmis des dépositions aux enquêteurs de la Commission. Mme Murungi a résumé en ces termes l’attitude générale des femmes qui ont témoigné : “Nous voulons rompre le silence. Nous voulons raconter ce qui nous est arrivé. Nous voulons comprendre pourquoi cela est arrivé. Nous avons besoin que quelqu’un reconnaisse que ces choses sont arrivées, pour retrouver notre dignité, pour éviter que cela se reproduise.” Remédier aux ‘inégalités structurelles’ En espérant éviter que des crimes de même nature se reproduisent à l’avenir, la commission recommande de prendre de nombreuses mesures pour aider les femmes qui ont directement souffert de la guerre, ainsi que pour améliorer la situation des femmes en général. Pour les femmes touchées par la guerre, la Commission “demande aux communautés de s’efforcer tout particulièrement de favoriser l’acceptation des rescapées de viols et de violences sexuelles lors de leur réinsertion dans la société”. Elle recommande au Ministère du bien-être social et des questions féminines d’établir un répertoire de donateurs et de prestataires de services auprès desquels les femmes pourront obtenir information et aide. Le gouvernement devrait fournir à ces femmes des services gratuits de soutien psychologique et de santé en matière de reproduction. Les organismes de secours pour leur part devraient aider les anciennes combattantes à acquérir des aptitudes professionnelles et favoriser par d’autres moyens leur réinsertion sociale. La commission demande instamment que des réformes des systèmes
juridique, judiciaire et policier de la Sierra Leone permettent aux femmes
de signaler plus facilement les cas de violence sexuelle et conjugale.
Elle préconise l’abolition des lois écrites et coutumières
discriminatoires à l’égard des femmes, notamment en
matière de mariage, d’héritage, de divorce et de propriété.
Elle recommande que le gouvernement fasse campagne contre la coutume qui
veut qu’une victime de viol soit obligée d’épouser
son violeur. Photo : © Panos / Robert Knoth Après s’être déclarée reconnaissante du rôle qu’avait joué UNIFEM en aidant les femmes à témoigner, la Commission a recommandé également que cet organisme des Nations Unies participe à diverses actions visant à améliorer la situation des femmes, notamment en matière de formation professionnelle, d’éducation des adultes, d’information sur le VIH/sida, d’abolition des pratiques coutumières néfastes et de programmes de direction. La commission note que le gouvernement “n’a pas encore pris les mesures nécessaires pour éliminer les inégalités structurelles à l’égard des femmes”. Elle demande instamment au Président, au nom des gouvernements actuel et passé, de “s’excuser sans équivoque” auprès des femmes qui ont souffert pendant la guerre. Pour renforcer le rôle des femmes dans la prise de décision, la Commission recommande aux partis politiques de veiller à ce que les femmes représentent 30% au moins de leurs candidats et que le gouvernement s’emploie à atteindre une proportion du même ordre au niveau ministériel et à d’autres postes politiques. Le gouvernement et le Parlement devraient tous deux s’efforcer de parvenir à la parité des sexes dans les dix prochaines années. Une nouvelle Sierra Leone La section des recommandations relatives aux femmes commence par un extrait d’un essai envoyé à la commission par Mme Chinsia Caesar : “J’espère voir une Sierra Leone qui offre les mêmes possibilités aux garçons et aux filles à tous les stades de la vie... En particulier, je souhaite voir un pays où les filles ne sont pas exclues, mais sont au contraire encouragées à donner la pleine mesure de leur talent.”
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