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Afrique Renouveau, Vol.18#4 (Janvier 2005), page 20

Les investisseurs se tournent vers l’Afrique

Mais les investissements étrangers se heurtent à d’importants obstacles

Par Ernest Harsch

Généralement, lorsque les investisseurs cherchent un endroit où placer leurs capitaux, l’Afrique ne figure pas sur leur liste. Mais face aux incertitudes des marchés financiers et des marchés de capitaux mondiaux et à la demande importante de ressources naturelles comme le pétrole, certains commencent à se tourner vers l’Afrique. Les flux d’investissement étranger direct (IED) en direction des pays africains ont augmenté en 2003 de 28 % par rapport à l’année précédente, passant de 12 à 15 milliards de dollars (voir graphique).

L’Afrique se trouve ainsi dans une situation inhabituelle : elle obtient le taux de croissance des investissements étrangers le plus élevé du monde, pays en développement et pays industrialisés confondus, d’après la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED). Selon le Rapport annuel 2004 de cet organisme sur les investissements mondiaux, publié en septembre, les flux d’IED en direction de l’Afrique devraient encore augmenter en 2004.

“Le potentiel d’investissement de l’Afrique est énorme, a déclaré en octobre Ibrahim Gambari, Secrétaire général adjoint de l’ONU et Conseiller spécial pour l’Afrique. La rentabilité des investissements en Afrique est peut-être la plus élevée au monde.” Cependant, les investisseurs étrangers et nationaux se heurtent à de nombreux obstacles dans la plupart des pays africains, a-t-il ajouté, lors d’une réunion consacrée au secteur privé et au Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), cadre de développement du continent. “Soutenir les efforts des pays africains en vue de définir et de mettre en oeuvre des politiques favorables aux investissements est donc une priorité absolue du NEPAD.”

Malgré leur croissance modeste, les flux d’IED en direction de l’Afrique restent minuscules par rapport aux flux mondiaux. En 2003, l’Afrique n’a reçu que 8,7 % des 172 milliards de dollars d’investissements accordés à l’ensemble des pays en développement.


Usine automobile de Mercedes-Benz en Afrique du Sud. Pour de nombreux autres pays africains, il est difficile d’attirer des investissements étrangers dans le secteur manufacturier, d’où la prédominance du pétrole et de l’exploitation minière.

Photo : © iAfrika Photos / Eric Miller


D’après le NEPAD, l’Afrique devra, pour atteindre ses objectifs ambitieux de développement, obtenir plus de financements externes, par divers moyens : augmentation de l’aide, allégement plus important de la dette et hausse des recettes à l’exportation. Le Partenariat reconnaît aussi que les investissements étrangers doivent jouer un plus grand rôle si le continent veut obtenir une croissance économique permettant de réduire la pauvreté.

Selon la CNUCED, les investissements étrangers constituent déjà pour l’Afrique une source importante de financement externe. En 1990, les flux d’IED n’étaient que d’environ 2,5 milliards de dollars, montant nettement inférieur à l’aide publique au développement et à d’autres apports du secteur public. Mais à la suite de la diminution constante de l’aide pendant la plus grande partie de cette décennie et de la légère progression des investissements étrangers, cet écart s’est résorbé. En 2002, les flux d’IED représentaient 46 % du montant total des ressources extérieures de l’Afrique. Leur moyenne annuelle pour la période 2000-02 dépasse même les apports moyens du secteur public.

L’industrie textile progresse...

La répartition géographique des flux d’IED au sein de l’Afrique a été plus “diversifiée” en 2003 que pendant les dix années précédentes, indique également le rapport de la CNUCED. Plusieurs économies africaines de petite taille, notamment parmi les pays les moins avancés, ont également profité de la croissance des investissements étrangers.

Cette situation s’explique notamment par le plus grand nombre de pays africains ayant bénéficié de l’Africa Growth and Opportunity Act (AGOA) (loi en faveur de la croissance de l’Afrique et son accès aux marchés), qui autorise l’entrée en franchise de droits sur les marchés américains des textiles et autres produits fabriqués dans les pays africains satisfaisant aux conditions requises. Outre les investissements étrangers effectués dans une importante usine textile namibienne, ouverte en 2001, la production de vêtements a bénéficié de nouveaux investissements au Swaziland, au Mozambique et à Maurice. Le plus grand bénéficiaire a été le Lesotho. Ce pays est devenu en 2003 le premier exportateur africain de vêtements aux Etats-Unis, 10 000 emplois ayant été créés cette année-là.

En 2004, le Congrès américain a approuvé la prorogation jusqu’en 2015 du programme général AGOA. Il est ainsi plus probable, selon la CNUCED, que les investisseurs étrangers renforcent leur présence dans les pays et les secteurs africains susceptibles de bénéficier de cette loi.

... mais le pétrole reste au premier rang

Néanmoins, les flux d’IED en direction de l’Afrique restent majoritairement concentrés dans les industries extractives, notamment le secteur pétrolier. La hausse des flux en 2003 s’explique en grande partie par des projets de prospection et d’extraction pétrolière, notamment en Algérie, en Angola, au Tchad, en Guinée équatoriale, en Libye, au Nigéria et au Soudan. Sur les dix premiers bénéficiaires des flux d’IED en 2002 et 2003, sept étaient des pays producteurs de pétrole.

L’Algérie a réussi à commencer à diversifier ses flux d’investissements dans des secteurs autres que le pétrole, notamment la sidérurgie, les produits chimiques, les produits pharmaceutiques et les télécommunications. Mais dans la plupart des pays pétroliers africains, rares sont les autres secteurs d’activités ayant réussi à véritablement intéresser des investisseurs. Le pétrole, l’exploitation minière et les autres activités extractives contribuant généralement peu à stimuler le reste de l’économie, ces investissements n’ont que peu d’effets sur le développement.

À mesure que les pays africains cherchent à attirer des investisseurs dans des secteurs de production tels que l’industrie manufacturière et l’agriculture, estime la CNUCED, ils devront réformer davantage leurs codes des investissements et simplifier les procédures bureaucratiques pesantes relatives à l’autorisation de nouveaux projets d’investissement.

La CNUCED a donc mené avec une dizaine de pays africains des “examens des politiques d’investissement”, pour recenser les inquiétudes des investisseurs, mettre en évidence les réformes prioritaires et mieux intégrer investissements et objectifs de développement nationaux.

Au Ghana, au Lesotho et en Ouganda, par exemple, ces examens ont fait ressortir l’importance de nouveaux investissements dans les secteurs de l’industrie légère et de l’agroalimentaire, tandis que Maurice, qui s’est déjà imposé dans ces secteurs, s’intéresse aux services financiers à haute valeur ajoutée. L’Ethiopie cherche à ce que les entreprises locales puissent bénéficier des projets d’investissement étrangers, soit à titre de fournisseurs ou de partenaires. Le Botswana, qui est depuis longtemps relativement attrayant pour les investisseurs étrangers, envisage actuellement de restreindre les IED dans un certain nombre de secteurs d’activité en vue d’offrir de meilleurs débouchés aux entreprises du secteur privé local.

Bureaucratie et gouvernance

Les obstacles bureaucratiques et la mauvaise gouvernance restent également problématiques. De 2001 à 2003, la Banque mondiale a effectué des enquêtes portant sur le climat d’investissement auprès de plus de 3 000 entreprises de huit pays africains. D’après le Rapport 2005 de la Banque sur le développement mondial, publié en septembre, ces enquêtes ont permis de constater que la corruption était un obstacle majeur. Au Kenya, plus de 75 % des entreprises ont déclaré devoir verser des pots-de-vin, tandis que 70 % des entreprises de Zambie se sont plaintes de réglementations interprétées de façon aléatoire. Environ la moitié des entreprises interrogées estimaient que leur système judiciaire national ne garantirait pas l’application des droits de propriété.

“Il est évident, note M. Serigne Mbacké Sougou, inspecteur des impôts sénégalais, que si les règles juridiques peuvent changer à tout moment ou si l’abus de pouvoir est le principe de gouvernance de l’Etat ou encore si les décisions de justice sont lentes, non pertinentes, l’IED ne sera pas incité à se diriger vers le pays. Et si la corruption vient s’ajouter, l’IED partira vers d’autres horizons.”

Le Sénégal est généralement considéré par les investisseurs français comme une bonne destination, a noté M. Jean-Louis Castelnau, Président délégué du Conseil français des investisseurs en Afrique, lors d’une visite dans ce pays en octobre. Mais même pour ce pays, regrette-t-il, “la décision d’investissement tarde toujours à venir”.

Du sida à l’infrastructure

Les investisseurs étrangers se laissent également dissuader par les problèmes plus généraux de l’Afrique. “On s’imagine que de nombreux pays d’Afrique sont en proie à des conflits, et les problèmes de sécurité empêchent les entreprises d’y aller”, observe M. Satoshi Tsuzukibashi, responsable du Conseil japonais des chefs d’entreprise (Keidanren) pour l’Amérique latine, le Moyen-Orient et l’Afrique. Par exemple, pendant la guerre civile qu’a connue l’Algérie dans les années 1990, toutes les entreprises japonaises se sont retirées, a expliqué à Afrique Renouveau M. Tsuzukibashi dans son bureau de Tokyo. “Maintenant la situation s’est calmée et les entreprises sont de retour.”

Le sida est également un problème important pour les investisseurs japonais, explique M. Tsuzukibashi. “Les entreprises japonaises craignent que si elles construisent des usines, les travailleurs ne soient pas là longtemps.” En outre, le niveau d’instruction est généralement bas en Afrique, et il est donc difficile de trouver des travailleurs qualifiés. Enfin, conclut-il, l’infrastructure de base fait souvent défaut ou est de mauvaise qualité, ce qui augmente les coûts de production. “Sans infrastructures et sans développement des marchés, il est peu probable que les investissements augmentent.”

M. Wiseman Nkuhlu, chef du Secrétariat du NEPAD, estime également qu’il est vital d’investir dans l’infrastructure. “Oui, la gouvernance et la corruption jouent un rôle, mais elles n’expliquent pas à elles seules le faible taux d’investissement en Afrique, a-t-il déclaré lors d’une conférence des milieux d’affaires organisée en septembre 2004 au Cap (Afrique du Sud). L’autre raison tient aux coûts d’exploitation en Afrique. Ce coût est tout simplement trop élevé, du fait du manque d’accès aux services de base et des liaisons insuffisantes -- d’où l’importance qu’accorde le NEPAD à l’infrastructure.”

D’après le rapport de la Banque mondiale, puisque les investissements privés en routes, voies ferrées et autre infrastructure sont souvent limités, les gouvernements devraient intervenir de façon à remédier à ces lacunes. “Les investissements du secteur public en infrastructure peuvent améliorer le climat des investissements”, indique la Banque.

Les experts estiment de plus en plus que pour améliorer les investissements privés en Afrique, il ne suffira pas simplement de libéraliser les économies et de réformer les codes des investissements. Il faudra également disposer d’Etats stables et capables de garantir paix et stabilité, d’investir dans des secteurs stimulant des activités productives, d’augmenter le niveau d’instruction et de compétences de la main-d’oeuvre africaine et de lutter contre le sida et d’autres problèmes de santé.


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