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Afrique Renouveau, Vol.18#3 (Octobre 2004), page 4

La 'feuille d'or' perd de son prestige

La lutte internationale contre le tabac entraîne des reconversions

Par Naututu Okhoya et Gumisai Mutume

La campagne mondiale croissante contre le tabagisme pose un grave défi au Malawi, pays dont les recettes publiques, l'emploi et le financement du développement dépendent presque exclusivement de la culture du tabac. L'industrie du tabac est, après le gouvernement, le plus grand employeur du pays. Elle génère 75 % des recettes à l'exportation et 10 % du produit intérieur brut. Le tabac est très apprécié des agriculteurs de la région, qui le surnomment "la feuille d'or".

Mais en mai 2003, des dirigeants du monde entier ont adopté le premier traité mondial de lutte antitabac. Du jour au lendemain, des pays comme le Malawi, le Zimbabwe et le Kenya sont contraints de s'interroger sur la viabilité de ce secteur. Le tabac est cultivé dans plus d'une centaine de pays du monde entier et le secteur emploie environ 33 millions de personnes. Cependant, seul un petit nombre de pays en développement, comme le Malawi et le Zimbabwe, sont fortement tributaires de cette culture.

"Nous avions parié que le tabac durerait plus longtemps", explique M. Milton Kutengule, fonctionnaire du Ministère des finances du Malawi. Le pari était risqué et le pays envisage actuellement de se reconvertir. Le gouvernement a récemment établi un projet de stratégie économique qui prévoit une diversification dans d'autres cultures marchandes et le développement d'autres secteurs comme l'industrie minière et le tourisme.

Une 'mort programmée'

Si la culture du tabac est en phase de déclin, c'est parce qu'il est de plus en plus admis à l'échelle internationale que les risques qu'il présente sur le plan de la santé sont nettement supérieurs aux avantages économiques qu'il procure aux pays producteurs. Le tabac est chaque année à l'origine de 4 millions de décès. C'est, à l'échelle mondiale, la première cause de mortalité pouvant être évitée, un fumeur sur deux mourant d'une maladie liée au tabac. D'après les prévisions de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), 10 millions de personnes mourront chaque année à cause du tabac d'ici à 2020, 70 % d'entre eux dans des pays pauvres.


Un travailleur de l'industrie du tabac au Zimbabwe : les pays tributaires des recettes du tabac auront besoin de temps pour passer à d'autres cultures.

Photo : ©Das Fotoarchiv / Frank Herman


"Il est rare -- voire impossible -- de trouver dans l'histoire d'autres facteurs ayant des effets programmés aussi mortels et destructeurs que ceux du tabac", déclare l'ancienne Directrice générale de l'OMS, Gro Harlem Brundtland. Il s'agit d'une "mort programmée", explique-t-elle, car la cigarette est le seul produit de consommation "qui tue le consommateur lorsqu'il est utilisé comme prescrit". Cela fera quarante ans cette année que le Ministre de la santé des Etats-Unis a publié (en 1964) le rapport sur les cigarettes, dans lequel il était pour la première fois dit de source officielle que fumer était une cause de cancer et d'autres graves maladies.

En Afrique subsaharienne, région déjà dévastée par d'autres crises sanitaires comme le VIH/sida et dont les économies peinent à financer des services essentiels comme les soins de santé, le tabagisme réduira encore l'espérance de vie, prévoit l'OMS.

Partant de ce constat et d'autres arguments du même ordre, des délégués africains se sont joints à leurs homologues du monde entier pour adopter en 2003 la Convention-cadre pour la lutte antitabac à l'OMS (composée de 192 membres). Une fois entrée en vigueur, cette convention oblige les pays signataires à interdire ou à sévèrement restreindre dans les cinq années qui suivent la publicité et la promotion du tabac, ainsi que le mécénat de ce secteur. A ce jour, 118 pays ont signé la convention. Dès que 40 pays la ratifieront, elle aura force de loi dans ces pays ainsi que par la suite dans les autres pays qui la ratifieront.

Le défi de l'Afrique

Les architectes de la Convention reconnaissent que les pays africains producteurs de tabac sont confrontés à un problème complexe. La convention est assortie de mécanismes prévoyant d'accorder un soutien à long terme aux pays, comme le Zimbabwe et le Malawi, dont la survie économique dépend de la culture du tabac, a expliqué à Afrique Renouveau le Directeur exécutif de l'OMS, Derek Yach. D'autres institutions comme la Banque mondiale et l'Union européenne ont également proposé d'apporter leur assistance à la diversification, dit-il. Les deux organisations ont enjoint les pays producteurs de "réduire leur dépendance et d'investir plus globalement dans le développement rural et ils obtiendront alors l'assistance dont ils ont besoin", a-t-il ajouté.

Le docteur Yach redoute à ce stade que la diversification ne se heurte pas à un manque de moyens mais à une volonté politique insuffisante, notamment dans les pays où les grandes compagnies multinationales du tabac exercent leur influence. D'après Mme Karen Slama, de l'Union internationale contre la tuberculose et les maladies respiratoires, dont le siège se trouve à Paris, les fabricants de tabac apportent d'importants investissements extérieurs et les gouvernements leur sont reconnaissants d'ouvrir des usines et de créer des emplois. Mais un cercle vicieux s'instaure, à mesure que la demande de cigarettes s'accroît dans ces pays.

Face à l'action des groupes de pressions antitabac dans les pays industrialisés, les fabricants de cigarettes ciblent de plus en plus les pays en développement. L'OMS indique que cet intérêt pour les marchés des pays en développement s'explique en partie par la réglementation plus sévère du tabac dans les pays industrialisés, notamment les restrictions en matière de publicité et l'ajout sur les paquets de cigarettes d'avertissements. Résultat : si le tabagisme diminue dans les pays à revenu élevé, il augmente au contraire chez les hommes dans les pays à revenu faible ou intermédiaire et chez les femmes du monde entier, constate l'OMS.

Or, le tabac est apprécié des agriculteurs de nombreux pays pauvres, car il est facile à cultiver. Parce qu'il n'est finalement qu'une herbe, le tabac pousse presque n'importe où et notamment dans des sols peu fertiles où l'on ne peut guère cultiver autre chose.

Il s'agit également d'une culture lucrative pour les économies nationales. Au Zimbabwe et au Malawi, le tabac rapporte environ sept fois plus que le maïs, 22 fois plus que le coton et 60 fois plus que le sorgho. L'Association du tabac du Zimbabwe estime que la réduction de la production de tabac entraînerait des pertes d'emplois permanentes et une baisse des recettes publiques. "Le tabac constitue pour les agriculteurs l'une des cultures marchandes les plus stables et les plus rentables", note l'International Tobacco Growers Association, un groupe de pression représentant les fabricants et les cultivateurs de tabac. "Sans cette culture, des millions d'agriculteurs exploitant des terres peu fertiles seraient réduits à une agriculture de subsistance."

L'OMS estime néanmoins que la majorité des petits producteurs de tabac des pays en développement continuent de vivre dans la pauvreté. En outre, ajoute Mme Catherine le Galès-Camus, Sous-Directeur général de l'OMS, "les conditions précaires de travail, notamment le recours au travail des enfants et l'exposition à des produits très toxiques, ainsi que ses effets très négatifs sur l'environnement, font que le tabac est inextricablement lié à la pauvreté et à d'autres problèmes de développement."

Diversification

La Banque mondiale tente de rassurer les pays en développement qui craignent que le remplacement du tabac par d'autres cultures entraîne un chômage massif. Les effets négatifs présumés de la lutte contre le tabac ont en grande partie été mis en avant par l'industrie du tabac et ont été "tout à fait exagérés", note la Banque mondiale. Dans une étude consacrée à l'économie de la lutte antitabac, la Banque estime que dans quasiment tous les pays agraires il n'y aurait pas de pertes nettes d'emplois et qu'il y aurait même des créations d'emplois à mesure que l'argent auparavant consacré au tabac serait affecté à d'autres biens et services.


Manifestation antitabac au Nigéria : les effets sur la santé sont de plus en plus dénoncés.

Photo : ©Global Partnership for Tobacco Control / Anna White

Dans tous les cas, pensent les experts, les pays auront suffisamment de temps pour s'adapter et se diversifier, car la mise en place des mesures de lutte contre le tabac est un processus lent et la consommation et la production de tabac ne cesseront pas immédiatement. "Même si la convention remportait un succès remarquable et permettait de maintenir la consommation au niveau actuel, il n'y aurait aucun recul de la demande de tabac", explique M. Yussuf Salojee, directeur du National Council Against Smoking en Afrique du Sud. D'après les prévisions de l'OMS, 1,7 milliard de personnes fumeront en 2025, contre 1,1 milliard actuellement.

D'après une étude réalisée par l'université sud africaine du Cap, le Zimbabwe dispose déjà d'une solution viable de remplacement : l'horticulture (la culture de fruits, de légumes et de fleurs). Cette étude, portant sur l'impact économique des mesures de lutte contre le tabac en Afrique australe, indique que le rendement économique des roses est 44 fois supérieur à celui du tabac. La superficie des terres consacrées à l'horticulture augmente au Zimbabwe. En 1990, ce pays se classait déjà au sixième rang mondial des exportateurs de roses. Le principal inconvénient est cependant que la culture, le transport et la commercialisation des roses nécessitent des investissements plus importants que le tabac.

Vers la lutte antitabac

Dans le cadre de la campagne internationale de réduction de la consommation de tabac, Dr. Yach demande instamment aux pays africains d'augmenter les taxes sur les produits du tabac et d'en interdire la promotion et la publicité. Les pays qui ont pris ces mesures de façon durable ont assisté à une diminution rapide du tabagisme chez les jeunes et les pauvres -- qui constituent généralement la majorité des fumeurs dans la plupart des pays africains.

L'Afrique du Sud est considérée comme un modèle de la lutte antitabac sur le continent. En 1990, 40 milliards de cigarettes ont été consommées, le niveau le plus élevé jamais atteint, mais grâce à une vigoureuse campagne antitabac menée par le gouvernement et les groupes de la société civile, la consommation a chuté à 24 milliards de cigarettes en 2003, explique M. Peter Ucko du National Council Against Smoking. A son avis, l'imposition de taxes a été "le facteur le plus important qui a contribué à la baisse de la consommation de tabac, car cela a rendu le tabac plus cher". L'Afrique du Sud a également eu recours à d'autres mesures, en adoptant en 1995 des mesures législatives qui imposaient de faire figurer sur les paquets de cigarettes et d'autres produits du tabac des avertissements relatifs à la santé et en interdisant toute publicité pour le tabac en 2000. En complément de ces mesures, le gouvernement a intensifié les campagnes d'information et de sensibilisation dans les médias et a créé une ligne téléphonique nationale aidant les fumeurs "à cesser de fumer".

Dans de nombreux pays africains, il est "tout à fait possible d'accroître les taxes sur le tabac", estime Dr. Yach. Si ces taxes représentent deux tiers ou plus du prix d'un paquet de cigarettes au détail dans les pays à revenu élevé, elles ne représentent pas plus de la moitié du prix au détail dans les pays plus pauvres. Il est encore plus préoccupant de constater, poursuit-il, que entre 1990 et 2000 le prix des cigarettes en valeur réelle a baissé dans de nombreux pays africains. En Côte d'Ivoire, au Gabon, au Kenya et au Nigéria, un paquet de 20 cigarettes est maintenant 25 % moins cher qu'en 1990.

Dr. Yach indique que l'augmentation de 10 % des taxes sur les cigarettes en Zambie permettrait d'augmenter les recettes provenant de ces taxes de plus de 7 % et de faire baisser de 2,4 % la consommation. En outre, les fonds supplémentaires ainsi obtenus pourraient servir à d'autres priorités sanitaires. "Les recettes supplémentaires provenant des taxes sur le tabac pourraient être une source essentielle et immédiate de financement des mesures de lutte contre le VIH/sida et le paludisme, ainsi que contre le tabagisme."



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