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Afrique Renouveau, Vol.18#3 (Octobre 2004), page 10

La société civile s'intéresse au NEPAD

Malgré les critiques, de plus en plus de groupes locaux soutiennent le NEPAD

Par Ernest Harsch

Au Malawi, pays d'Afrique australe, la plupart des associations de la société civile locale étaient à l'origine très critiques envers le Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD). Les responsables de ces associations affirmaient que ce plan de développement était trop directif, ayant été conçu par une poignée de présidents avant d'être adopté par les dirigeants africains en 2001, sans avoir fait préalablement l'objet de consultations publiques. Ils estimaient aussi que l'accent mis sur la promotion des investissements et du commerce extérieurs ignorait les difficultés des pays pauvres comme le Malawi.

Après une période de réflexion, toutefois, plus de 70 de ces associations ont formé une coalition -- Malawi Economic Justice Network (MEJN) -- qui a salué le NEPAD comme "une étape décisive dans la réalisation des aspirations communes à l'unité de l'Afrique". Selon l'un de ses principaux porte-parole, Dalitso Kingsley Kubalasa, ce réseau, qui nourrit encore quelques réserves à l'égard du NEPAD, "espère cependant qu'un projet véritable" saura contribuer à réduire la pauvreté sur le continent, à instaurer l'égalité des sexes et à parvenir à la viabilité économique mondiale. Plutôt que "de renoncer au NEPAD parce que sa conception n'a pas été parfaite", explique-t-il, les associations de la société civile du Malawi ont préféré soumettre leurs propres recommandations pour la mise en place du plan, "de manière à le rendre véritablement opérationnel".


Des groupes de la société civile souhaitent faire entendre leur voix dans l'application du NEPAD, estimant que celle-ci ne devrait pas relever uniquement des gouvernements.

Photo : ©Getty Images / AFP / Rajesh Jantilal


Cette situation n'est pas unique au Malawi. En Afrique du Sud, au Nigéria et au Sénégal, pays dont les présidents ont compté parmi les plus ardents partisans du projet, il ne se passe pratiquement pas un mois sans qu'il n'y ait un grand rassemblement de soutien au NEPAD. En Ethiopie, un collectif de membres de la société civile a été formé pour suivre la mise en application du plan et les progrès réalisés. En Algérie, une coalition de 19 associations a lancé un programme visant à faire connaître les objectifs du NEPAD dans les centres d'alphabétisation, ainsi que parmi les étudiants et les collectivités locales.

Une étude publiée en juin par le Bureau du Conseiller spécial de l'ONU pour l'Afrique affirme à ce sujet que "dans l'ensemble, on note des efforts croissants visant à faire participer ou à consulter les associations de la société civile et le secteur privé lors de la réalisation du NEPAD". Le texte souligne, toutefois, que "la nature et l'ampleur de cet engagement varient beaucoup".

Scepticisme et critiques

Bien que le NEPAD ait déjà plus de trois ans, il n'est toujours pas bien connu ni compris dans de nombreuses régions de l'Afrique. Certains dirigeants africains se rendent à des réunions continentales ou régionales consacrées au NEPAD, mais n'en soufflent pas mot à leurs concitoyens. Peu de parlements africains évoquent la question en détail.

Une étude réalisée pour le compte du Bureau du Conseiller spécial de l'ONU pour l'Afrique et consacrée aux associations féminines et au NEPAD indique en effet qu'au Cameroun le dialogue sur la question "est à peine entamé" entre les militantes de la société civile et les autorités. Une autre étude réalisée en Afrique du Sud affirme que 17 % des personnes interrogées n'avaient jamais entendu parler du NEPAD et que 15 % estimaient que le projet n'aurait pas de conséquences dans leur vie, même s'il était appliqué. Mme Grace Akumu, directrice de l'ONG Climate Network Africa souligne de son côté que si le NEPAD fait parfois l'objet de débats dans la capitale kényane, "il n'y a pas eu en revanche de campagnes de promotion concertées pour le NEPAD en dehors de Nairobi, dans les régions rurales".

Le fait que le NEPAD soit peu connu du public, conjugué à l'absence initiale de consultations officielles avec les membres de la société civile et du secteur privé, a contribué à l'accueil critique qu'ont réservé au plan les militants de base. Bon nombre d'entre eux continuent d'ailleurs à dénoncer ce qu'ils estiment être ses insuffisances.

M. Oduor Ong'wen de l'organisation kényane EcoNews Africa souligne que s'il partage un certain nombre de buts, dont la réduction de la pauvreté, avec les Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), le plan africain préconise en outre une plus grande intégration de l'Afrique dans l'économie mondiale par le biais de l'intensification des échanges et l'augmentation des investissements étrangers. Il estime toutefois que les artisans du NEPAD affichent un optimisme démesuré quant aux bénéfices de la mondialisation et craint que l'adoption de politiques économiques libérales ne nuise davantage à la réalisation des OMD.

Dans un article publié en février 2004, M. Tajudeen Abdul Raheem du Pan-African Movement qui a son siège en Ouganda et M. Alex de Waal de Justice Africa qui a son siège à Londres écrivent : "Le NEPAD a besoin d'un débat populaire. Certaines des idées sur lesquelles repose le plan sont judicieuses, mais à force d'être manipulées par les bureaucrates elles ont peu à peu perdu toute leur originalité." Les deux auteurs craignent en particulier que certains gouvernements qui oeuvrent en faveur du NEPAD ne soient obnubilés par le souci de faire financer leurs projets par les donateurs. "Le NEPAD n'est pas un organe d'exécution. S'il en était ainsi, il ferait concurrence aux ministères et administrations déjà en place et serait évincé à juste titre." A leur avis, le Nouveau Partenariat devrait plutôt aborder en priorité les "grandes questions politiques" comme le commerce, l'allègement de la dette, le VIH/sida et la qualité de l'aide.


Un nombre croissant de responsables de la société civile commencent à voir le NEPAD non plus comme un projet imparfait conçu par une poignée de présidents, mais comme une occasion à saisir pour faire progresser les priorités de développement de l'Afrique.

D'autres semblent rejeter les orientations de base du NEPAD. Selon Khabele Matlosa de SAPES Trust, organisme d'enseignement et de recherche du Zimbabwe, les principes qui guident le Nouveau Partenariat sont "de nature néo-libérale et accentuent la dépendance".

"Il nous faut être réalistes"

Pourtant, un nombre croissant de mouvements et de militants commencent à voir le NEPAD non pas comme un projet imparfait conçu par une poignée de présidents, mais comme une occasion à saisir pour faire progresser les priorités de développement de l'Afrique. Après tout, la plupart des mouvements de la société civile partagent l'engagement du NEPAD en faveur de la promotion de la démocratie, de la consolidation des droits de l'homme, de l'amélioration de l'éducation et des services de santé, du renforcement des capacités de production et de la réalisation de l'intégration régionale.

De l'avis de Mme Akumu du Climate Network Africa du Kenya, la société civile africaine devrait relever les aspects positifs du NEPAD, "car si on voit tout en noir ... à quoi bon s'engager ?" Et de rappeler certains aspects positifs du plan, tels que la volonté politique des principaux hommes d'Etats africains "de faire quelque chose pour le développement du continent", et leur engagement en faveur de la bonne gouvernance, de la paix, de la démocratie et du respect des droits de l'homme. Mme Akumu explique également que l'adhésion des organisations locales aux principes du NEPAD n'empêche pas celles-ci d'en dénoncer les défauts. En fait, dit-elle, "nous relevons les insuffisances du plan pour mieux pouvoir les surmonter".

Ben Turok, membre du Parlement sud-africain, qui préconise une meilleure coopération entre la société civile et les parlementaires au sujet du NEPAD, insiste quant à lui sur la grande faiblesse de la plupart des gouvernements africains. C'est pourquoi, estime-t-il, les militants locaux ne devraient pas compter sur une mise en oeuvre du NEPAD dans l'immédiat. "Il est encore trop tôt et la voie que nous nous proposons de suivre est difficile. C'est pourquoi nous devons rester réalistes."

Lors d'un forum national de la société civile consacré au NEPAD, qui s'est tenu à Nairobi (Kenya), en octobre 2003, les quelques dizaines d'associations qui y ont participé ont tiré un certain nombre de conclusions générales. La première a été que "le NEPAD est une idée importante qu'il est temps de mettre en oeuvre et qu'il nous faut adopter". Les participants se sont également engagés à agir pour l'application du projet et à "faire suffisamment de bruit" pour que les autorités leur prêtent attention.

La démocratie et l'Etat

Dès le lancement du NEPAD, des secteurs de la société civile ont jugé que la place accordée par le plan à la démocratie, au respect des droits de l'homme, à la paix et à la bonne gouvernance constituait l'un de ses aspects les plus novateurs. En effet, ont-ils souligné, les plans de développement africain précédents ignoraient pratiquement les ramifications politiques du progrès économique et social.

En mai 2003, l'Institut électoral de l'Afrique du Sud (EISA) a organisé une conférence consacrée au "renforcement de la démocratie dans le cadre du NEPAD" et notamment à la contribution de la société civile à ce processus. Les orateurs ont souligné l'importance de la consolidation des systèmes électoraux africains, qui demeurent précaires dans la plupart des pays du continent.


Chefs traditionnels au Ghana : Dans ce pays comme dans d'autres du continent, les chefs proposent d'aider à mobiliser le soutien des zones rurales au NEPAD.

Photo : Getty Images / Michel Porro


Les participants ont également attiré l'attention sur le rôle unique du Mécanisme d'évaluation intra-africaine (MEIA), une initiative du NEPAD qui prévoit que les pays qui y adhèrent soumettent leurs bilans en matière de gouvernance à l'examen de leurs collègues africains. Chris Landsberg, directeur du Centre for Policy Studies de l'Afrique du Sud, a toutefois mis en garde contre les "attentes illusoires" à ce sujet, dans la mesure où l'Initiative n'a aucun pouvoir contraignant à l'égard des pays coupables de mauvaises pratiques dans ce domaine. Le Mécanisme devrait plutôt servir, à son avis, "d'outil de vulgarisation" pour faire connaître et promouvoir les pratiques de bonne gouvernance.

Par-dessus tout, les universitaires et les militants qui participaient à la conférence de l'Institut électoral ont convenu que les associations de la société civile ont un rôle essentiel à jouer dans la consolidation de la démocratie et des droits de l'homme en Afrique et dans la responsabilisation des dirigeants du continent, pas seulement pour ce qui est des pratiques politiques, mais aussi en ce qui concerne la gestion des ressources financières. En rendant les administrations plus transparentes et plus attentives à leurs citoyens, les organisations de la société civile n'ont pas l'intention d'affaiblir l'Etat, mais de renforcer son aptitude à remplir les principales fonctions publiques dont il a la charge, ont affirmé les participants.

M. Kubalasa de la coalition MEJN du Malawi partage cette analyse. A son avis, le cadre d'action économique du NEPAD "devrait être amélioré par un processus de développement dynamique et ouvert, avec la participation de divers secteurs de la société".

Dans certains pays, les chefs traditionnels ont proposé d'aider à promouvoir les efforts de développement dans les zones rurales du continent, où l'administration centrale est particulièrement faible. "Si le NEPAD entend lutter pour l'élimination de la pauvreté et l'amélioration des conditions socioéconomiques des populations, les promoteurs du plan doivent le présenter dans les campagnes", estime Patekile Holomisa, président du Congrès des Chefs traditionnels de l'Afrique du Sud. "Cette fois-ci, il faudra faire participer les chefs traditionnels et leurs structures. Leur statut particulier dans la vie du continent doit contribuer à renforcer la légitimité des projets de développement."

En août 2003, des chefs traditionnels du Ghana, du Nigéria, de l'Afrique du Sud et du Togo se sont réunis à Kumasi (Ghana) à l'occasion de la première conférence africaine des chefs traditionnels. Ils se sont engagés à appuyer les initiatives de paix et de développement dans le cadre de l'Union africaine (UA) et du NEPAD, à se joindre à la lutte contre le VIH/sida et à promouvoir "la cause des femmes en vue de l'égalité des sexes".

Mobilisation des femmes

Les organisations féminines ont également émis des critiques à l'égard du NEPAD, affirmant qu'à l'exception de quelques références isolées aux femmes dans le document original, le plan ignorait pratiquement toutes les dimensions sexospécifiques du développement.


Scrutin au Bénin : De nombreux groupes de la société civile estiment que l'accent mis par le NEPAD sur la consolidation des démocraties constitue l'une des principales originalités du plan.

Photo : ©AfricaPhotos.com


"La pauvreté, a affirmé Nombulelo Siqwana-Ndulo de la Commission sud-africaine sur l'égalité des sexes, touche les femmes d'une manière disproportionnée. C'est pourquoi, à moins d'analyser la pauvreté des zones rurales dans un contexte sexospécifique, qui permet de déterminer ce que les femmes peuvent ou ne peuvent pas faire compte tenu de leur place dans la société, les projets de développement n'arriveront pas à sortir ces femmes de la pauvreté pour les intégrer à la vie économique."

Lors d'une conférence sur la participation des femmes à l'Union africaine (UA) et au NEPAD, qui s'est déroulée en octobre 2003 à Nairobi, Maria Nzomo, Haut Commissaire du Kenya au Zimbabwe, a rappelé plusieurs mesures prises pour renforcer le rôle des femmes depuis l'adoption du plan, notamment la création du Mécanisme d'évaluation intra-africaine, constitué d'un groupe d'experts de sept membres, comprenant trois femmes, dont la présidente. Mme Nzomo a par ailleurs encouragé les organisations de femmes à réclamer un rôle plus important dans le cadre de l'UA et des différentes initiatives lancées sous les auspices du NEPAD.

C'est ce qui s'est produit le 19 juin 2004 dans la ville sénégalaise de Louga, à l'occasion d'une conférence organisée par une association d'enseignantes, qui a débattu de la participation des femmes au NEPAD. Le Ministre des affaires étrangères Cheikh Tidiane Gadio a salué leur mobilisation, soulignant que les femmes constituent la majorité des agriculteurs au Sénégal et dans d'autres pays africains, et que leur rôle est par conséquent primordial dans la réalisation des objectifs de développement agricole du NEPAD. Le Ministre a invité les participantes à entamer une réflexion, en tant qu'enseignantes, sur la manière d'enseigner et de promouvoir le NEPAD.

Ouvrir des voies de communication

Tout en envisageant comment influencer davantage le NEPAD et d'autres plans, les militants locaux se heurtent à certaines carences propres à la société civile africaine. Lors de plusieurs conférences qui se sont déroulées depuis un an, différents orateurs ont souligné la diversité des associations de la société civile du continent, pour la plupart de taille modeste, dotées de moyens financiers et de personnels qualifiés limités, poursuivant des intérêts et des activités diverses.

M. Turok a fait remarquer que le Parlement et le Gouvernement sud-africains ne collaborent pas suffisamment avec les organisations non gouvernementales, "en partie parce que la société civile n'est pas bien organisée". Le problème se complique lorsque ces organisations tentent de travailler avec l'Union africaine et d'autres organisations régionales. "Si la société civile entend coopérer avec ces institutions, il faudra que ses représentants retroussent leurs manches", prévient-il.

Selon Tebego Molefi, de l'Université de Rhodes à Grahamstown (Afrique du Sud), les associations de la société civile devraient adopter des statuts qui englobent les objectifs de l'UA et du NEPAD et appliquer des "procédures électorales justes, participatives et transparentes" au sein de leurs propres structures. Mais la principale difficulté de ces associations tient, à son avis, au fait que trop de gouvernements hésitent à dialoguer avec elles.

Lors d'une conférence organisée en mai 2003 au Ghana sur la société civile et le NEPAD, Getachew Demeke, un Ethiopien ayant une vaste expérience de l'évolution de la société civile, a invité les gouvernements africains à réformer leurs lois pour faciliter les activités des associations locales. Il a également demandé aux autorités des pays du continent de reconnaître l'importance de la participation de la société civile pour le changement politique et les politiques publiques, conformément aux engagements du NEPAD.

Pour leur part, un nombre croissant d'associations de la société civile estiment qu'il est désormais prioritaire de "s'engager résolument" à réaliser les objectifs de l'Union africaine et du NEPAD, affirme M. Kubalasa du Malawi. La vision du NEPAD pourrait devenir une réalité, affirme-t-il, "à condition que les dirigeants africains concluent un nouveau partenariat avec leurs peuples. La vision d'une nouvelle Afrique à l'aube du XXIe siècle est trop précieuse pour qu'on doive y renoncer".



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