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Afrique Relance, Vol.17#2 (juillet 2003), page 10

L'Afrique cherche à ne pas se faire oublier

L'attention accordée à l'Iraq risque de porter préjudice au continent

Par Gumisai Mutume

Certains gouvernements, décideurs et groupes de la société civile redoutent de plus en plus de voir la communauté internationale délaisser les priorités de l'Afrique pour se concentrer sur la crise en Iraq. "Je demande aux principaux donateurs de ne pas oublier, tout en participant aux travaux de reconstruction de l'Afghanistan et de l'Iraq, que l'Afrique a également un besoin désespéré de ressources pour vaincre la pauvreté, pour obtenir eau potable et éducation, etc.", a affirmé le Ministre des finances ougandais Gerald Ssendaula lors d'une récente visite à Washington. La Coordinatrice adjointe des secours d'urgence de l'ONU, Carolyn McAskie, a confirmé ces craintes lors d'une conférence de presse tenue à New York en mai. Evoquant "les urgences oubliées" de l'Afrique, elle a rappelé que l'an dernier l'attention des donateurs internationaux s'était portée sur l'Afghanistan, auparavant le Kosovo, avant l'Iraq aujourd'hui.

Depuis les attentats de septembre 2001 contre les Etats-Unis, le Gouvernement du Président George W. Bush et ses alliés ont sensiblement recentré leur politique étrangère autour de la lutte contre le terrorisme international. Depuis lors ils ont mené deux guerres -- pour écarter les Taliban au pouvoir en Afghanistan et le Président Saddam Hussein en Iraq, Etat du Golfe persique riche en pétrole. A présent, de considérables ressources sont investies dans l'aide humanitaire et les activités de reconstruction dans ces deux pays.


Distribution de secours d'urgence en Erythrée : la réponse de la communauté internationale aux appels humanitaires pour l'Afrique se fait souvent attendre.

Photo : ©PAM / Brenda Barton


En mars, le Programme alimentaire mondial (PAM) a lancé le plus grand appel humanitaire à ce jour, demandant 1,6 milliard de dollars pour venir en aide à quelque 27 millions d'Iraquiens, dans le cadre d'une action de plus grande envergure de l'ONU en Iraq. Cinq jours plus tard, le PAM, qui dépend de contributions pour la réalisation de ses programmes, annonçait avoir reçu "la somme colossale de 260 millions de dollars des Etats-Unis". L'Allemagne avait contribué 6,5 millions de dollars et le Canada 4,2 millions. En juin, les annonces de contributions des donateurs avaient atteint le montant demandé par le PAM.

En revanche, l'appel lancé auparavant par le PAM, d'un montant de 1,8 milliard de dollars pour nourrir quelque 40 millions d'Africains, a été accueilli avec moins d'enthousiasme et n'a recueilli que 800 millions. En avril, le Directeur exécutif du PAM, James Morris, a qualifié les réponses des donateurs à l'Iraq et à l'Afrique de "deux poids, deux mesures". Pourquoi, s'est-il demandé, les donateurs internationaux "acceptent-ils systématiquement que les souffrances et le désespoir en Afrique prennent des proportions qu'on jugerait inacceptables ailleurs dans le monde ?"

L'un des pays les plus touchés du continent est l'Ethiopie, où quelque 12,6 millions de personnes risquent de connaître la famine si les réponses aux appels aux secours n'arrivent pas d'urgence. "La couverture médiatique de la situation en Ethiopie est insuffisante", a constaté récemment l'Ambassadeur américain auprès des organismes alimentaires des Nations Unies, Tom Hall. "L'Iraq et l'Afghanistan ont accaparé la une des journaux." Les Etats-Unis sont le principal donateur de l'Ethiopie et ont fourni 40 % de l'aide alimentaire d'urgence pour l'année en cours.

Volonté politique

En réponse aux critiques, les autorités américaines soulignent que la priorité accordée à l'Iraq n'a pas nui aux autres régions. "Je déclare formellement qu'aucune somme d'argent ou ressource prévues à l'origine pour d'autres bénéficiaires de l'aide américaine n'ont été réaffectées à l'Iraq de manière permanente", a affirmé l'Administrateur de l'Agency for International Development des Etats-Unis (USAID), Andrew Natsios. "En fait, tout l'argent dépensé en Iraq provient d'un crédit budgétaire ouvert à cet effet."

M. Natsios reconnaît toutefois qu'un certain malentendu a pu naître du fait qu'avant l'ouverture de ce crédit, "on avait prélevé des fonds sur les programmes ordinaires de l'USAID, étant entendu avec le Congrès que cet argent serait intégralement remboursé".

D'aucuns prétendent qu'il ne s'agit pas seulement d'une question de ressources limitées à affecter aux multiples crises qui secouent la planète, mais aussi de volonté politique. "La rapidité avec laquelle il a été possible de mobiliser la volonté politique et les ressources financières nécessaires pour envahir, bombarder et éventuellement reconstruire l'Iraq tranche singulièrement avec la volonté des pays riches de s'attaquer au problème de la pauvreté en Afrique", constate Phil Twyford, responsable des campagnes de sensibilisation d'Oxfam International. C'est ainsi que le Congrès américain a décidé en avril d'allouer 79 milliards de dollars aux premières dépenses militaires et à la reconstruction de l'Iraq. Ce montant aurait suffi à financer les programmes de prévention et de traitement du VIH/sida dans les pays à faible et moyen revenus pendant une dizaine d'années, selon les calculs de l'ONU. Pourtant, le Fonds mondial de lutte contre le VIH/sida, la tuberculose et le paludisme n'a recueilli que deux milliards depuis sa constitution en 2001.


"Pourquoi les donateurs acceptent-ils que les souffrances et le désespoir en Afrique prennent des proportions qu'on jugerait inacceptables partout ailleurs dans le monde ?", demande le Directeur exécutif du Programme alimentaire mondial, James Morris.

En mai, l'Ambassadeur de Grande-Bretagne, Jeremy Greenstock, qui devait diriger une mission du Conseil de sécurité de l'ONU dans sept pays d'Afrique, a, semble-t-il, reporté son voyage pour participer à la rédaction d'une résolution du Conseil parrainée par les Etats-Unis qui visait à lever les sanctions contre l'Iraq. Le Washington Post, quotidien américain de premier plan, a affirmé que ce report indiquait non seulement à quel point la question iraquienne avait éclipsé les autres crises au sein du Conseil, "mais aussi que les pays les plus puissants de cet organe arrivaient à monopoliser l'attention du Conseil sur les problèmes qu'ils entendaient régler, tout en laissant les autres dossiers s'envenimer".

C'est ainsi que des désaccords entre les principales puissances au Conseil de sécurité ont bloqué en avril une proposition parrainée par la France à l'ONU en faveur du déploiement d'une force multinationale de maintien de la paix en Côte d'Ivoire. L'envoi de casques bleus dans ce pays était nécessaire pour renforcer les troupes de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest et de la France déjà stationnées dans ce pays ravagé par plusieurs mois de guerre civile. En mai, un autre appel d'urgence lancé pour le déploiement d'un plus grand nombre de casques bleus en République démocratique du Congo a connu le même sort en raisons de différends politiques entre les grandes puissances.

Prendre à Pierre pour donner à Paul

Après s'être initialement empressées de participer à la reconstruction de l'Iraq, certaines associations humanitaires américaines s'en sont retirées, invoquant des raisons sécuritaires et le besoin d'affecter du personnel et des ressources à d'autres crises plus pressantes ailleurs dans le monde. En juin, trois des principaux organismes humanitaires du pays, Care, Worldvision et International Rescue Committee, ont décidé de ne plus demander de nouveaux fonds dans le cadre du programme d'action communautaire de l'USAID pour l'Iraq.

"On n'allait pas prendre à Pierre pour donner à Paul et réaffecter du personnel d'autres régions pour l'envoyer en Iraq", a commenté le Vice-Président de Worldvision, David Robinson. Son agence entend se concentrer sur l'Afrique où, à son avis, les besoins humanitaires sont les plus pressants.

D'autres experts notent par ailleurs que s'il est tout aussi urgent d'annuler la dette des pays en développement les plus pauvres, les Etats-Unis plaident uniquement en faveur de l'annulation de la dette iraquienne, estimée entre 62 et 130 milliards de dollars. Le Secrétaire américain au Trésor, John Snow, a affirmé que "le peuple iraquien n'est pas en mesure d'assumer un tel fardeau d'endettement". En outre, les autorités américaines ont demandé en particulier à la France, à la Russie et au Koweït, principaux créanciers de l'Iraq, d'annuler ou de rééchelonner la dette iraquienne.

L'ancien économiste en chef de la Banque mondiale, Joseph Stiglitz, a lui aussi constaté la politique de "deux poids, deux mesures" des Etats-Unis en matière d'annulation de la dette. En effet, tout en réclamant la mise en place de dispositifs de restructuration de la dette iraquienne, les autorités américaines refusent que le Fonds monétaire international (FMI) ait recours au même type de dispositifs dans d'autres pays. Lors d'un récent voyage en France, M. Stiglitz a déclaré aux journalistes qu'en agissant ainsi Washington faisait passer le message suivant : "Ce dispositif doit s'appliquer uniquement à l'Iraq ... pas aux pays qui doivent de l'argent aux Etats-Unis."

Malgré les mesures prises en leur faveur dans le cadre d'un programme de la Banque mondiale et du FMI de réduction de la dette, l'Initiative en faveur des pays pauvres très endettés, le montant total de la dette de l'Afrique subsaharienne s'élevait l'an dernier à 204 milliards de dollars. Ce montant était inférieur au niveau le plus élevé de 231 milliards enregistré en 1996, mais considérablement supérieur aux 177 milliards de dettes du début des années 90.

Priorités abandonnées

Le Secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, affirme pour sa part que l'Afrique a rarement été confrontée à "l'enchevêtrement de problèmes qu'on voit aujourd'hui", dont l'insécurité alimentaire, l'aggravation de la crise du VIH/sida, des conflits armés et "les capacités très affaiblies à gouverner et à fournir des services".


Malade du sida en Ouganda : la lutte contre le VIH/sida exige un engagement à long terme, qui "perd son élan" quand l'attention de la communauté internationale se détourne, selon le Ministre des finances du Lesotho, Timothy Thahane.

Photo : ©Jake Price


M. Annan a estimé au Sommet du G-8 récemment réuni en France qu'il fallait, pour lutter d'urgence contre ces problèmes, une nouvelle approche intégrée de la part des gouvernements africains et de la communauté internationale. "Il est nécessaire de passer des actions à court terme à une réévaluation de l'ensemble de notre stratégie en matière de développement, de prendre des mesures à long terme même en situation d'urgence." Ce qui est important, a-t-il fait valoir, c'est d'arriver à inverser "le déclin inquiétant" de l'aide publique à l'agriculture africaine qui est passée de 4 à 2,6 milliards de dollars au cours des 10 dernières années. "Vous, les gouvernements les plus riches de la planète, êtes parmi les mieux placés pour fournir ces capitaux", a lancé M. Annan.

Le continent africain doute toutefois d'un éventuel changement d'attitude des donateurs. Le directeur général du Bureau du président sud-africain, le docteur Frank Chikane, note que le terrorisme et la guerre comme moyens de régler les problèmes de l'humanité éclipsent actuellement les priorités africaines comme le Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD), cadre de développement du continent adopté en 2001. Pendant environ un an, "beaucoup d'entre nous qui avons oeuvré à la conception de ce noble projet africain" avons espéré que la réponse aux attentats de septembre 2001 contre les Etats-Unis ne mettrait pas en veilleuse la stratégie et ne ferait pas reculer de nombreuses années l'ensemble du continent, a-t-il affirmé. "Notre faible lueur d'espoir risque d'être éteinte par le souffle de cette nouvelle crise internationale", a-t-il prévenu.

Le Ministre des finances du Lesotho, Timothy Thahane, estime quant à lui que les nombreux défis auxquels se heurte l'Afrique, comme la nécessité d'attirer les capitaux et de combattre le VIH/sida, exigent des engagements à long terme. A son avis, ces domaines d'action pâtissent le plus du changement des priorités. "Si l'attention des gens se détourne, il vous faut recommencer, vous perdez votre élan", dit le Ministre.

En revanche, certains croient qu'à quelque chose malheur est bon. La situation actuelle pourrait "inciter les pays africains à réévaluer leur forte dépendance vis-à-vis des contributions des donateurs du Nord", estime Akintola Odutola du Centre for Health and Strategic Studies de Lagos (Nigéria). Il juge que trop de pays dépendent, "peut-être trop volontairement, de l'aide étrangère pour leur survie de base".

Ce constat est partagé par le Président sud-africain Thabo Mbeki, qui estime qu'une attention moins soutenue de la communauté internationale forcerait le continent à se tourner davantage vers lui-même. "Dans ce cas, il nous faudra compter sur nous-mêmes, sur nos propres ressources et sur nos propres efforts", dit-il.


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