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Afrique Relance, Vol.17#2 (juillet 2003), page 6

Une paix fragile en Côte d'Ivoire

Un gouvernement de coalition se met à l'oeuvre alors que les tensions persistent

Par Ernest Harsch

Près d'un an après le début de la guerre civile en Côte d'Ivoire, les forces politiques et militaires qui s'opposent dans le pays essaient timidement d'instaurer la paix. Les combats ont cessé dans la majeure partie du pays à l'exception de quelques régions situées le long de la frontière avec le Libéria, à l'ouest du pays. Pour la première fois, à la mi-juin, tous les ministres du nouveau gouvernement de réconciliation nationale ont pris part à un conseil des ministres afin d'approuver un budget qui devrait permettre de tirer le pays d'affaire.

Des commissions techniques, établies dans le cadre d'un vaste accord de paix négocié en janvier à Marcoussis (France), étudient les causes politiques et sociales du conflit. Sous la direction du Premier Ministre Seydou Diarra, elles réexaminent les lois relatives à la nationalité ivoirienne ainsi que le statut des immigrés étrangers qui constituent environ un quart de la population du pays (16 millions). Elles examinent également le code électoral, l'exercice des droits de l'homme et les lois très contestées qui régissent le régime foncier.


D'un conflit à un autre : des réfugiés libériens fuient la Côte d'Ivoire pour échapper à la guerre.

Photo : ©UNHCR / M. Kamber


Mais ce processus demeure fragile. "Nous sommes dans une période très délicate", dit le Représentant spécial de l'ONU pour la Côte d'Ivoire, Albert Tévoédjrè. Selon la formule employée en juin par Fraternité Matin, quotidien appartenant au gouvernement, les Ivoiriens vivent dans un climat qui n'est "ni de paix ni de guerre".

Le pays continue en fait d'être divisé, la moitié nord et certaines régions de l'ouest se trouvant sous le contrôle de groupes rebelles alors que le sud se trouve aux mains de l'armée régulière, loyale au Président Laurent Gbagbo. L'armée et les groupes rebelles ont accepté de se cantonner dans certains sites mais, dans le meilleur des cas, il est possible que le désarmement proprement dit ne commence pas avant la fin du mois d'août.

Les relations restent tendues entre les forces politiques dont se compose le gouvernement de coalition : le parti de M. Gbagbo, l'alliance rebelle (Forces nouvelles) et les partis d'opposition. Aucun accord n'a été obtenu en ce qui concerne la désignation d'un Ministre de la défense. Début juin, le président de l'Assemblée nationale, qui est un des dirigeants du parti de M. Gbagbo, a jeté de l'huile sur le feu en appelant les Ivoiriens à opposer une "résistance passive" aux sept ministres dissidents qui font partie du gouvernement.

De la stabilité à la tourmente

Pendant des décennies la Côte d'Ivoire a été l'un des pays d'Afrique les plus stables sur le plan politique. Ses industries productives et son agriculture ont attiré un grand nombre d'immigrés en provenance des autres pays d'Afrique de l'Ouest. Mais, après la mort en 1993 du Président Félix Houphouët-Boigny qui avait longtemps gouverné le pays, des luttes pour le pouvoir ont éclaté. Elles ont été exacerbées par les nouvelles lois sur la nationalité et les nouvelles conditions de participation aux élections nationales que les résidents d'origine étrangère ou les Ivoiriens originaires du Nord du pays ont considérées comme discriminatoires. Les immigrés, en particulier ceux du Burkina Faso limitrophe, ont subi les attaques de groupes qui voulaient les chasser de terres qu'ils occupaient et exploitaient depuis longtemps.

En décembre 1999, le Général Robert Gueï a mené un coup d'Etat à l'issue duquel le gouvernement du Président Henri Konan Bédié, qui avait succédé à M. Houphouët-Boigny, a été renversé. L'élection présidentielle d'octobre 2000 a été marquée par l'exclusion d'un candidat de poids (l'ancien Premier Ministre Alassane Ouattara, originaire du nord) et par des combats entre les partisans du Général Gueï et ceux de M. Gbagbo, combats qui ont fait plusieurs dizaines de victimes. Finalement, la Cour suprême a déclaré M. Gbagbo vainqueur. Malgré les efforts déployés au cours des deux années qui ont suivi afin de rapprocher les différentes parties, les tensions ont persisté.

Le 19 septembre 2002, des groupes de soldats ont lancé des attaques simultanées à Abidjan, Bouaké et Korhogo. Les forces loyalistes ont repris le contrôle d'Abidjan, alors que le Général Gueï se faisait assassiner avec des membres de sa famille. Mais les rebelles (Mouvement patriotique de la Côte d'Ivoire -- MPCI), tenaient Bouaké et étendaient leur contrôle au nord tout entier. Par la suite, deux groupes rebelles moins importants ont fait leur apparition à l'ouest : le Mouvement populaire ivoirien du Grand Ouest (MPIGO) et le Mouvement pour la justice et la paix (MJP).

Les combats entre rebelles et loyalistes ont fait de nombreux morts et près de 750 000 Ivoiriens ont été déplacés. Les allégations du gouvernement selon lesquelles les rebelles bénéficiaient de l'appui du Burkina Faso et du Libéria ont suscité de nouvelles attaques contre les étrangers et poussé des centaines de milliers d'immigrés et de réfugiés à fuir le pays. A Abidjan, les forces de sécurité ont incendié les quartiers pauvres habités essentiellement par des immigrés.

Des mesures régionales et internationales

Inquiets, les acteurs régionaux et internationaux n'ont pas tardé à engager des initiatives de médiation. La Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) a facilité des pourparlers entre les factions ivoiriennes et autorisé l'envoi de soldats de la paix ouest-africains. En juin, leur nombre s'élevait à 1 300 environ et plusieurs centaines d'autres devaient se joindre à eux. La France, ancienne puissance coloniale de la Côte d'Ivoire, et l'un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU, a envoyé quelque 3 900 soldats et a accueilli les négociations de Marcoussis.

L'ONU a appuyé ces initiatives et pris ses propres mesures. Le Conseil de sécurité a condamné le recours à la force, encouragé les parties à parvenir à un accord et s'est inquiété d'informations faisant état de massacres.

Lors de la ratification de l'accord de Marcoussis, le 25 janvier à Paris, le Secrétaire général Kofi Annan a encouragé les Ivoiriens à "renouer avec la tradition paisible de leur pays pour que celui-ci puisse continuer à être un moteur d'intégration et de progrès en Afrique de l'Ouest". Notant que le processus de paix "est encore fragile", il a exhorté les Ivoiriens à oeuvrer d'arrache-pied pour en assurer la consolidation et il a demandé à la communauté internationale de soutenir le redressement de la Côte d'Ivoire.

Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires de l'ONU, le Programme alimentaire mondial, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés et d'autres institutions n'ont cessé d'aider les réfugiés, rapatriés et personnes déplacées à l'intérieur de la Côte d'Ivoire et dans les pays voisins. M. Tévoédjrè, le représentant spécial de l'ONU, s'est efforcé d'aider à réconcilier les Ivoiriens qui se sont affrontés sur la scène politique, en coordination étroite avec les tentatives de médiation de la CEDEAO. L'ONU coopère avec les médias ivoiriens afin de rappeler les droits et les obligations des journalistes en situation de conflit.

La question des droits de l'homme est tout à fait prioritaire. En décembre, le Haut Commissaire aux droits de l'homme, Sergio Vieira de Mello, a fait savoir à toutes les parties en Côte d'Ivoire que leur conduite faisait l'objet d'un examen très attentif et que les auteurs de graves atteintes aux droits seraient traduits en justice. Une mission d'enquête, dirigée par le Haut Commissaire adjoint d'alors -- qui est à présent le Haut Commissaire par intérim -- M. Bertrand Ramcharan, s'est rendue en Côte d'Ivoire dans le courant du même mois. La mission a trouvé des preuves de l'existence d'escadrons de la mort ayant des liens avec des individus proches du pouvoir à Abidjan et a reçu des informations faisant état de charniers dans des régions du pays tenues à la fois par les rebelles et par les forces loyalistes ainsi que d'autres violations des droits.

Le 13 mai, le Conseil de sécurité de l'ONU a donné son accord à la création de la Mission des Nations Unies en Côte d'Ivoire (MINUCI) qui doit faciliter le suivi et l'application des accords de paix. Cette mission se compose d'un petit groupe de liaison militaire (26 officiers, auxquels pourraient s'ajouter 50 autres) afin d'aider la CEDEAO et les forces françaises à surveiller le cessez-le-feu et le processus de désarmement. Elle fournira également un appui à M. Tévoédjrè dans le domaine politique, juridique, électoral, médiatique, humanitaire et des droits de l'homme.

En créant la MINUCI, le Conseil de sécurité a fait valoir que la paix n'est pas seulement essentielle en Côte d'Ivoire. Il faut agir aussi en raison de "la dimension régionale du conflit et de ses conséquences sur les Etats voisins".


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