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[ retour à la page d'accueil d'Afrique Relance] [ envoyer cet article par e-mail ] Afrique Relance, Vol.17#1 (mai 2003), page 4 Rompre avec la tradition pour protéger les femmes Des villageois s'associent aux campagnes de lutte contre la mutilation génitale féminine Par Nirit Ben-Ari Fin octobre, les habitants de 10 villages sénégalais se sont rassemblés à Némanding, près de la frontière gambienne, afin de débattre librement de la coutume ancestrale qui consiste à exciser les organes génitaux des fillettes. Les participants, auxquels se sont associés le préfet local, des représentants du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF) et des députés parlementaires du Sénégal et de la Gambie, ont fait part de l'expérience qu'ils ont acquise au cours d'un programme d'éducation qui a duré un an et leur a permis de s'informer des droits de l'homme et de la santé des femmes et, en particulier, des risques et dangers que présente la mutilation génitale féminine. Les participants ont indiqué qu'ils comptaient bientôt abandonner cette pratique -- longtemps connue sous le nom de mutilation génitale féminine (MGF), circoncision féminine ou excision -- et ces dernières années, d'excision génitale féminine. Tout comme à Némanding, dans des centaines de
lieux en Afrique, des villageois parlent maintenant au grand
jour de la MGF, sujet autrefois tabou. Bien que ceux qui abandonnent
cette pratique soient encore peu nombreux, leur nombre ne cesse
d'augmenter. Une organisation non gouvernementale (ONG) sénégalaise
ayant pour nom Tostan -- qui signifie "avancée"
en wolof -- était à l'origine de la cérémonie
de Némanding. A la suite de la mise en place par Tostan
de programmes d'éducation similaires, 708 villages du
Sénégal -- soit 13 % des Sénégalais
concernés par cette tradition -- ont déclaré
publiquement qu'ils allaient cesser de pratiquer la MGF. Danses pendant une cérémonie organisée à Malicounda Bambara, le premier de centaines de villages sénégalais à renoncer à la MGF. Photo : ©UNICEF / HQ98-0236 / Robert
Grossman. "Ce qui est curieux dans ce programme, c'est que nous n'avons jamais demandé aux gens de mettre fin à l'excision génitale féminine", a expliqué la Directrice de Tostan, Molly Melching, à Afrique Relance. Le programme initie aux droits de l'homme et fait connaître les risques que la MGF présente pour la santé. Tostan a donné à cette phase du programme le nom de kobi, ce qui dans la langue mandinka signifie "retourner le sol en préparation des semences". Habituellement, c'est à ce stade que les participants prennent eux-mêmes la décision d'abandonner cette pratique. Incidences sur la santé On estime que chaque année 2 millions de jeunes filles dans le monde sont victimes de l'excision. En Afrique subsaharienne, cette pratique est répandue dans 28 pays. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) subdivise cette pratique en quatre catégories, en fonction de l'importance de l'excision qui est faite, ainsi que du recours à d'autres procédures, comme par exemple celle qui consiste à rétrécir la fente vaginale en la suturant -- (procédure qui a pour nom infibulation). Les conséquences de la MGF pour la santé sont très graves. Les femmes et les fillettes qui la subissent souffrent souvent de saignements, d'infections, de stérilité et ont souvent des difficultés lorsqu'elles accouchent, ce qui contribue à la mortalité maternelle. La MGF diminue le plaisir sexuel des femmes et peut provoquer des douleurs pendant les rapports sexuels. Elle peut provoquer un traumatisme psychologique, directement lié à l'excision et dû aussi au fait de voir ses soeurs, filles et petites-filles subir la même épreuve. Elle renforce symboliquement le rôle traditionnellement inférieur des femmes dans la société. La MGF n'a été interdite par la loi que dans quelques-uns des pays où elle est largement pratiquée, notamment au Burkina Faso, en Côte d'Ivoire, à Djibouti, en Egypte, au Ghana, en Guinée, en République centrafricaine, au Sénégal, en Tanzanie, au Tchad et au Togo. Au Nigéria, elle est interdite par la loi fédérale et au Soudan, seules les formes les plus extrêmes de MGF sont proscrites. Au Kenya, cette pratique a été condamnée par une déclaration présidentielle, et on a interdit à un père de famille de faire subir cette pratique à ses filles. Mais la réforme des lois ne suffit pas. Même dans ces pays, la pratique reste répandue. Briser le silence Malgré les souffrances qu'elles endurent dans les communautés où la MGF est pratiquée, les femmes sont peu nombreuses à s'y opposer. La question a toujours été taboue, aussi bien entre hommes et femmes qu'entre femmes. Le fait d'en parler ouvertement est donc un grand progrès. Mme Fatoumata Siré Diakite de l'Association pour la promotion et les droits des femmes maliennes, qui oeuvre en faveur des droits des femmes et des fillettes, est fière d'avoir réussi à entamer le dialogue sur la question. "Le fait que les hommes parlent maintenant de la MGF est un grand progrès, parce qu'il s'agit d'une question en rapport avec la sexualité féminine et qu'il n'est pas facile pour les hommes d'en parler dans notre pays. Quand on voit un chef de village assis en train de parler de la MGF en présence de femmes, on voit à quel point les choses ont changé", explique-t-elle. Au Burkina Faso, le Comité national de lutte contre l'excision a créé une ligne téléphonique spéciale consacrée à la question. Elle reçoit environ 30 appels par mois. Dans une déclaration publique qui avait pour objet de faire renoncer le peuple Bambara de Karcia (Sénégal) à la MGF, une femme âgée a pris la parole devant le chef du village et les dirigeants religieux, se souvient Mme Melching. "Elle a dit qu'il ne lui était jamais venu à l'idée d'en parler mais que le cours qu'elle avait suivi lui avait appris à dire ce qu'elle pensait et qu'elle n'avait plus peur. C'était bouleversant." Les hommes apprécient également les connaissances qu'ils acquièrent grâce à ces discussions. Mme Melching se souvient d'un homme qui avait suivi le programme et dont la fille était morte auparavant, du tétanos apparemment. Après avoir appris comment les microbes se transmettent, il a compris que sa fille était morte des suites de la MGF. Il est alors retourné dans sa communauté pour dire à ses semblables de mettre fin à cette pratique, en citant la mort de sa fille en exemple. L'évolution de la culture Changer une tradition séculaire qui fait partie intégrante de la culture n'a rien de simple. "La MGF est tellement ancrée dans les mentalités : c'est une chose qui s'est toujours faite, explique Mme Agnes McAnthony, coordinatrice au Kenya d'une campagne d'élimination de la MGF qui rassemble 67 organisations. C'est pourquoi il est si difficile d'y mettre fin." Un grand nombre de femmes ne voient aucune contradiction entre le fait de renoncer à la MGF et le souhait de continuer à respecter les traditions et la culture. "Aucune culture ni tradition n'échappe à l'évolution", déclare Mme Diakite. Selon Mme Melching, "la tradition n'est pas une fin en soi. Les traditions sont là pour aider les gens à se rapprocher dans l'harmonie et dans la paix. Une tradition qui engendre des souffrances et des morts et ne contribue pas à la santé des femmes et des fillettes ne réalise pas l'objectif d'harmonie, de paix et de bien-être pour tous les membres de la communauté". Dans les communautés pratiquant la MGF, les jeunes filles qui ne subissent pas ce rituel sont jugées "impures", de condition sociale inférieure et ayant moins de chances de se marier. C'est pourquoi, malgré la douleur que l'opération entraîne, un grand nombre de jeunes filles sont prêtes à la subir. Mme McAnthony, coordinatrice de la campagne menée au Kenya, estime que les programmes d'éducation peuvent donner aux jeunes filles le pouvoir de choisir et leur montrer que, sans excision, elles seront quand même des "femmes à part entière". Au Mali, dit Mme Diakite, les gens sont nombreux à croire que lorsqu'une femme qui n'a pas subi la MGF accouche, son bébé meurt. "Nous leur disons qu'à Tombouctou, au Maroc, en France, les gens ne pratiquent pas la MGF et que ça ne les empêche pas d'avoir des enfants. Les gens disent alors qu'ils pratiquent la MGF pour être de bons musulmans et nous leur disons qu'à la Mecque [où les musulmans se rendent pour accomplir le pèlerinage, ou hadj], les femmes ne subissent pas la MGF." Bien que la MGF ne figure pas dans le Coran, certains groupes islamiques la préconisent dans le cadre de la tradition islamique. Alors qu'elle militait en faveur de l'adoption de mesures législatives destinées à interdire la MGF au Mali, Mme Diakite a reçu des menaces de mort. En partie à cause des pressions exercées par ces groupes, la loi n'a finalement pas été votée. "Les groupes islamiques qui s'opposent à l'élimination de la MGF sont encore actifs, dit Mme Diakite, mais ils perdent de leur force parce qu'il y a des imams qui disent que le Coran ne demande pas de faire subir aux femmes l'excision." Stratégies différentes, même objectif Lorsqu'ils travaillent sur le terrain, les opposants à la MGF choisissent avec soin leur vocabulaire. Les associations de femmes affirment que "mutilation génitale féminine" est un terme dégradant parce qu'il implique que les parents sont des "mutilateurs". Le terme "excision" est plus neutre, disent-elles. Mais certaines organisations soutiennent qu'une connotation négative peut contribuer à faire comprendre que cette pratique est nuisible. Le terme "circoncision féminine" évoque, selon certains experts, une fausse analogie avec la circoncision masculine, et cache ainsi la gravité des risques qui en découlent pour les femmes. Les documents officiels de l'ONU utilisent le terme le plus ancien, MGF, alors que certaines institutions de l'ONU, telles que le Fonds des Nations Unies pour la population, ont tendance à utiliser les deux termes. Selon Mme Melching, Tostan évite également de qualifier sa campagne au Sénégal de "combat" ou de "guerre". "Dès que vous prononcez ces mots, explique-t-elle, les gens sont sur la défensive, ils résistent et se mettent en colère." Dans toute l'Afrique, les organisations ont constaté que l'appui de personnalités influentes pouvait être d'un grand secours. Au Burkina Faso, le Ministre de l'action sociale, Mme Mariam Lamizana, s'est publiquement prononcée en faveur de l'élimination de la MGF. Elle est aussi Présidente de la Voix des femmes, association qui s'oppose à la violence à l'encontre des femmes. Au Sénégal, la campagne menée par Tostan a été soutenue par l'imam Demba Diawara, qui s'est rendu dans les villages Bambara près de Joal afin de convaincre les habitants de mettre fin à la MGF, en insistant sur le fait que leurs filles ne perdraient rien de leur prestige si cette pratique était abandonnée. Lors de la cérémonie de Némanding, les parlementaires sénégalais se sont engagés à contribuer à l'amélioration de la santé des femmes. Les simples villageois ont maintenant des moyens d'agir. A Némanding, une femme a remarqué que le fait de s'informer des droits de l'homme et de la santé et d'apprendre à s'organiser "a des effets positifs sur la vie des femmes de la communauté. Nous nous sentons maintenant plus confiantes et nous participons à la prise de décisions". Il existe de nombreuses stratégies pour éliminer la MGF, mais toutes mettent l'accent sur la participation de communautés entières. Au Kenya, en remplacement de la MGF, on organise une cérémonie d'initiation au cours de laquelle les fillettes de 12 à 13 ans se soumettent aux mêmes rites, mais avec l'excision en moins. Au Mali, on intervient en faisant notamment pression auprès des pouvoirs publics, en informant les femmes qui pratiquent l'excision et en leur donnant d'autres moyens de gagner leur vie. Des informations sont diffusées par les stations de radio locales afin de réduire les demandes d'excision. "Il est important d'avoir des lois, explique Mme Maria Gabriela De Vitta, conseillère auprès de l'UNICEF, mais il faut que cela vienne de la communauté. C'est une bonne stratégie que d'avoir une cérémonie d'initiation différente et des programmes d'alphabétisation des femmes mais c'est la participation qui importe avant tout."
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