[ retour au volume 17 #1 sommaire ]
[ retour à la page d'accueil d'Afrique Relance]
[ envoyer cet article par e-mail ]



Afrique Relance, Vol.17#1 (mai 2003), page 6

Victoire sur la cécité des rivières

La réalisation d'un "grand rêve" sert de modèle à d'autres campagnes sanitaires en Afrique

Par Laolu Akande

Mme Celestina Hiza, une grand-mère sexagénaire vivant dans le village de Bombani (Tanzanie) souffrait de démangeaisons incontrôlables et de lésions cutanées, symptômes manifestes de la progression de l'onchocercose ou cécité des rivières. Heureusement pour elle, elle a pu recevoir gratuitement une dose de Mectizan, médicament dont avait fait don la compagnie pharmaceutique américaine Merck -- ce qui lui a permis d'éviter que la maladie n'atteigne son stade de maturation, stade auquel une cécité irréversible peut se déclarer.


Une fillette guide un homme que l'onchocercose a rendu aveugle en Côte d'Ivoire.

Photo : ©OMS / Mark Edwards


En fait, Mme Hiza a reçu la 250 millionième dose de Mectizan, événement symbolique marqué en septembre 2002 par une cérémonie à laquelle ont participé 2 000 villageois de Bombani et à laquelle ont assisté le Vice-Président de la Tanzanie, Ali Mohamed Shein, et le directeur de Merck. "Cela a été un soulagement pour moi", a-t-elle dit par la suite aux reporters. "Je peux maintenant recommencer à cultiver ma terre et à m'occuper de ma famille."

Le nombre de villageois africains qui, comme cette grand-mère tanzanienne, continuent à avoir besoin d'un traitement pour la cécité des rivières, principalement en Afrique de l'Est et en Afrique centrale, ne cesse de diminuer. De l'autre côté du continent, en Afrique de l'Ouest, une campagne menée depuis 30 ans contre la cécité des rivières -- le Programme d'élimination de l'onchocercose (OCP) -- s'est officiellement terminée en décembre 2002. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que cette campagne a permis d'éviter 600 000 nouveaux cas d'onchocercose. Au total, 18 millions de villageois ont pu été protégés. Maintenant que le danger a disparu, des milliers d'agriculteurs entreprennent actuellement en Afrique de l'Ouest de remettre en valeur des terres fertiles situées en bordure des rivières, et la région pourrait produire de quoi nourrir 17 millions de personnes.

La Directrice générale de l'OMS, Gro Harlem Brundtland, dont le mandat vient à expiration cette année, a noté que les réalisations de l'OCP "incitent tous ceux d'entre nous qui travaillons dans le domaine de la santé publique à faire de grands rêves parce que nous pouvons atteindre des objectifs "irréalisables" et atténuer les difficultés que subissent des millions de personnes parmi les plus pauvres du monde".

Le Ministre adjoint de la santé du Ghana, Moses Danyaba, a qualifié l'OCP de réussite exemplaire de lutte contre une maladie. C'est là un "exemple pour les autres programmes d'élimination de maladies partout dans le monde".

Un fléau débilitant

Au cours des dernières décennies, l'onchocercose a fait environ 18 millions de victimes dans le monde et elle est à l'origine de près d'un dixième de la totalité des cas de cécité. La vaste majorité des cas de cécité des rivières se produisent en Afrique subsaharienne où près de 30 pays sont touchés par la maladie.

La maladie se propage le plus souvent par la piqûre d'une mouche noire que l'on trouve généralement près des ruisseaux et des rivières -- d'où son nom usuel. Parfois, des vers parasites pénètrent dans l'organisme à la suite de la piqûre de cette mouche. En se propageant, ces vers provoquent d'effroyables démangeaisons, des douleurs et une faiblesse musculaires. A terme, lorsque les vers parviennent au stade adulte, ils attaquent les yeux, provoquant ainsi une cécité permanente. Il faut parfois jusqu'à 30 ans après la première piqûre pour en arriver à ce stade.

Récemment, des scientifiques allemands ont affirmé qu'une bactérie vivant à l'intérieur des vers serait peut-être à l'origine de la cécité des rivières. Si d'autres études confirment cette théorie, les nouveaux cas d'onchocercose seront peut-être plus faciles à traiter avec des antibiotiques courants, ce qui permettra de réduire encore davantage le nombre d'infections à l'avenir. Cette importante découverte pourrait contribuer à accélérer les travaux du Programme de lutte contre l'onchocercose en Afrique qui a été institué en 1996 pour lutter contre la maladie dans 14 pays d'Afrique centrale et d'Afrique de l'Est moins gravement touchés et qui devrait achever ses travaux d'ici à 2010.


L'approche locale de la campagne contre la cécité des rivières sert d'exemple pour la lutte contre d'autres maladies, y compris le VIH/sida, dit M. Frank Richards du Centre Carter. "Il faut faire participer les autorités nationales et les collectivités locales."

L'onchocercose est plus qu'un problème de santé. En Afrique de l'Ouest en particulier, la mouche noire se multiplie le long de rives qui sont parmi les plus fertiles. C'est ainsi que dans les années 70, lorsque la maladie faisait le plus de victimes, près de 250 000 km2 de vallées fertiles situées en bordure des rivières ont été abandonnés, causant ainsi des pertes économiques évaluées à 30 millions de dollars environ par an. Au Burkina Faso, l'un des pays les plus touchés en Afrique de l'Ouest, 400 000 personnes étaient infectées par ce parasite au milieu des années 70.

Une campagne coordonnée

En 1974, le Programme de lutte contre l'onchocercose a été officiellement institué. L'OCP comprenait à l'origine sept pays, l'OMS, la Banque mondiale, le Programme des Nations Unies pour le développement et l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture. A présent, plus de 12 pays y participent en Afrique de l'Ouest, ainsi que plus de 25 donateurs, une quarantaine d'organisations non gouvernementales (ONG) et de nombreuses associations locales rurales. En 1980, l'OCP est passé sous la direction du docteur Ebrahim Samba qui, 15 ans plus tard, est devenu le directeur régional de l'OMS pour l'Afrique.

Au plus fort de la lutte contre la maladie, l'OCP mobilisait environ 800 scientifiques, médecins, personnel de terrain et autre personnel et agissait sur plusieurs fronts. Grâce à des pulvérisations aériennes d'insecticide, l'OCP a réduit la population de mouches noires dans les régions les plus infestées. Avec l'aide des donateurs, l'OCP a encouragé la recherche de médicaments et de programmes de traitement efficaces pour ceux qui avaient déjà contracté l'onchocercose.

Comme l'ont souligné le docteur Samba et d'autres observateurs, l'une des clefs du succès de l'OCP a été la participation d'intervenants multiples (voir encadré). Il était donc particulièrement important que la coordination soit fructueuse. En dépit de conflits politiques au sein de certains des pays touchés et entre certains d'entre eux, l'OCP a pu intervenir de part et d'autre des frontières grâce à sa réputation d'honnêteté et d'efficacité.

L'un des principaux participants a été Merck, une compagnie pharmaceutique multinationale établie aux Etats-Unis et qui en 1988 a proposé de faire don du médicament qui a pour nom Mectizan. Il a été établi que si l'on prend du Mectizan en doses annuelles sur une période de 15 ans -- durée de vie de la forme adulte du parasite -- son efficacité est presque totale. En 2001, Merck avait déjà offert près de 200 millions de comprimés gratuits de Mectizan (ils coûtent normalement 1,50 dollar chacun). Au départ, des centaines de volontaires ont aidé l'OCP à distribuer le médicament et par la suite les collectivités locales en ont elles-mêmes assuré la distribution.

Selon le directeur général de Merck, Raymond Gilmartin, la société a "à coeur de continuer à fournir gratuitement du Mectizan à tous ceux qui en ont besoin, où qu'ils se trouvent dans le monde".

Une participation locale

Sight Savers International (SSI) est l'une des ONG chargées de surveiller le programme de distribution de médicaments et d'offrir une formation. Depuis un demi-siècle, cette organisation lutte contre la cécité des rivières et est venue en aide à plus de 5,5 millions de personnes dans le monde, selon Mme Catherine Cross, directrice de programme de SSI.

L'une des méthodes fondamentales à laquelle Sight Savers International et d'autres organisations ont eu recours pour lutter contre la maladie a consisté à faire participer la population locale aux différents aspects de la campagne. On a formé des spécialistes des soins oculaires primaires, des travailleurs paramédicaux et des experts pour qu'ils puissent se servir des nouvelles technologies et des nouvelles techniques. On a enseigné à la population locale des techniques de rééducation, y compris aux aveugles. On a fait appel aux collectivités et aux institutions de l'administration locale pour qu'elles aident à distribuer les médicaments.

M. Frank Richards, médecin en santé publique qui travaille avec le Centre Carter dont le siège est aux Etats-Unis -- centre qui a également participé à la campagne de lutte contre la cécité des rivières -- estime qu'en privilégiant les simples citoyens l'OCP constitue un exemple à suivre dans la lutte contre d'autres maladies, y compris le VIH/sida. "L'enseignement que la communauté internationale peut-en tirer, dit-il, est qu'il faut faire participer les autorités nationales et les collectivités locales."


Dr. Ebrahim Samba
Photo : ©OMS

"On peut venir à bout de tout"

Selon le docteur Ebrahim Samba, Directeur régional pour l'Afrique de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), le succès de la campagne de lutte contre la cécité des rivières en Afrique de l'Ouest montre que si l'on adopte une bonne stratégie, "on peut venir à bout de tout" en Afrique, y compris du VIH/sida. On peut tirer plusieurs enseignements de la réussite de cette campagne, a-t-il déclaré à Afrique Relance, enseignements que "l'on peut appliquer à n'importe quel programme mené en Afrique". Citons notamment :

-- Une vision commune : "Parmi les éléments qui ont contribué au succès, il y a d'abord eu avant tout une véritable vision commune que les pays africains partageaient au plus haut niveau avec leurs partenaires non africains."

-- Une définition précise et un plan réaliste : Il faut définir le problème en termes scientifiques et ensuite "adopter un plan et une stratégie réalistes, adaptés au problème et bien conçus".

-- Une approche à long terme : Un effort étalé sur deux, trois ou cinq ans constitue "une perte de temps". Il était prévu que la campagne de lutte contre la cécité des rivières durerait 20 ans mais elle s'est poursuivie pendant près de 30 ans.

-- Une bonne équipe technique : il faut une équipe d'experts et de directeurs techniques à même d'appliquer une vision d'ensemble tout en gérant parallèlement les ressources humaines et financières d'un programme complexe, long et coûteux. "Toute utilisation abusive des ressources, quelle qu'elle soit, pourrait mettre fin à toutes ces opérations. Il faut donc une gestion cohérente et transparente du programme."

-- Un soutien durable : Il faut que l'équipe qui réalise le programme bénéficie d'un appui politique et financier soutenu. "Par bonheur pour le programme de lutte contre la cécité des rivières, aucun des partenaires ne s'est désisté au cours de toute cette période. Certains d'entre eux ont participé sans avoir été sollicités. Je dis "partenaires" et non pas "donateurs et bénéficiaires" parce que tout le monde a joué un rôle -- aussi bien les Africains que les non Africains.

De même, conclut le docteur Samba, il faudrait que les efforts actuels de lutte contre le VIH/sida "s'inspirent d'une vision commune. Il faudrait un engagement à long terme -- c'est bien plus complexe que la cécité des rivières, c'est pourquoi il faut au moins 30 ans. Il faudrait un personnel dévoué et de qualité que l'on choisirait pour sa compétence et non pas pour des considérations politiques ou autres. Il faut parallèlement un engagement financier durable".


[ retour au volume 17 #1 sommaire ]
[ retour à la page d'accueil d'Afrique Relance]
[ envoyer cet article par e-mail ]


[ Accueil ] [ Actualités ] [ Magazine ]   Index / Recherche ]
[ A propos d'Afrique Relance ]
[ Accueil - ONU ] [ Nouvelles - ONU ]   Grand rapports de l'ONU ]
[ Liens de l'ONU pour l'Afrique ]

Cet article peut être reproduit librement, à condition d'en indiquer l'origine : "Afrique Relance, ONU". Avant d'utiliser toute photo, il faut obtenir la permission du titulaire des droits d'auteur dont le nom est indiqué. Merci de nous envoyer une copie de tout article reproduit.

Afrique Relance
I United Nations Plaza, Bureau 550
United Nations
New York, NY 10017 USA
Tél : (212) 963-6857
Fax: : (212) 963-4556
E-mail : africa_recovery@un.org,

Site Web : www.africarecovery.org
Pour nous contacter par e-mail: africa_recovery@un.org