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Afrique Relance, Vol.17#1 (mai 2003), page 14

Sénégal : combattre la faim en modernisant l'agriculture

Une approche incertaine, sur fond d'intérêts et de pressions contradictoires

Par Ernest Harsch

Pour la première fois dans l'histoire du Sénégal, des dizaines de milliers d'agriculteurs des quatre coins du pays ont manifesté le 26 janvier dans la capitale pour exprimer leurs doléances et leur colère. En convergeant vers le plus grand stade de Dakar, ils ont réclamé des politiques susceptibles d'accroître leurs récoltes, de stimuler leurs revenus, de réduire la pauvreté rurale et de les faire sortir de leur condition de "citoyens de deuxième catégorie". Ils ont ainsi brisé l'image du paysan timoré et passif qu'on leur attribuait généralement dans les villes. "Les agriculteurs se mobilisent plus que jamais pour l'amélioration de leurs conditions de vie", explique Mamadou Sall, Président de la plus importante association nationale d'agriculteurs, le Conseil national de concertation et de coopération des ruraux (CNCR).

Le Conseil a soumis aux autorités un "Manifeste des agriculteurs". Le texte souligne que la productivité agricole demeure très faible et que la plupart des agriculteurs vivent en-deçà du seuil national de pauvreté : "Le secteur agricole est en crise depuis la fin des années 70, et cette situation a contribué à la paupérisation des populations rurales et à l'insécurité alimentaire dans ces régions." Réitérant la volonté de changer cette situation, le Manifeste du CNCR lance un appel à la solidarité de toutes les catégories sociales du Sénégal et invite les autorités à entamer des pourparlers avec les agriculteurs pour trouver des solutions à long terme.


La transformation de l'agriculture à faible rendement du Sénégal en un secteur productif et dynamique, susceptible de contribuer à l'amélioration du niveau de vie des villageois et au renforcement de la sécurité alimentaire dans les campagnes, se heurte à des obstacles complexes.

Intervenant lors de la manifestation, le Ministre de l'agriculture Habib Sy s'est engagé à faire part personnellement au Président Abdoulaye Wade des préoccupations des manifestants. Il a également affirmé que le Gouvernement était ouvert au dialogue et a énuméré les mesures déjà adoptées dans ce sens. Cet engagement a été bien accueilli par de nombreux agriculteurs, qui s'interrogent toutefois sur son ampleur.

En effet, quelques mois plus tôt seulement, le Président Wade avait promis d'envisager des mesures systématiques à long terme destinées à "moderniser" le secteur agricole du Sénégal. Ces promesses de placer le sort des paysans au coeur du débat politique arrivaient toutefois plus de deux ans après l'entrée en fonction de son Gouvernement, et faisaient suite à plusieurs années successives de récoltes insuffisantes et à la généralisation de la famine dans les campagnes.

Ce débat ne fait que commencer, et il n'existe aucune solution simple. La transformation de l'agriculture à faible rendement du Sénégal en un secteur dynamique et productif, susceptible d'améliorer le niveau de vie des villageois et de renforcer la sécurité alimentaire des campagnes, se heurte à des obstacles complexes : l'indigence des agriculteurs eux-mêmes, le niveau insuffisant des capitaux publics investis dans les zones rurales, l'accès restreint à l'eau, la dégradation de l'environnement, les pressions exercées par les institutions financières extérieures en faveur d'une libéralisation accélérée et les conditions défavorables auxquelles se heurtent les exportations agricoles sénégalaises sur les marchés internationaux.

Un héritage difficile

Les problèmes qui se posent aux agriculteurs sénégalais ne datent pas d'hier, et touchent à la fois les cultivateurs de produits vivriers et les producteurs de cultures commerciales, en particulier d'arachides. Depuis toujours, les méthodes de culture pratiquées dans les quelque 440 000 exploitations du pays sont très simples, la plupart des agriculteurs se contentant de cultiver leurs modestes lopins au moyen de simples outils manuels, sans pratiquement aucun engrais ou aide extérieure autre que les précipitations.


Pesée de céréales dans un village du nord du Sénégal.

Photo : ©AfricaPhotos.com


Bien que le secteur agricole fasse vivre environ 60 % de la population sénégalaise et représente 18 % du produit intérieur brut, il ne bénéficie que de 10 % de la totalité des investissements de l'Etat. Pendant plusieurs dizaines d'années, y compris du temps de la colonisation française, le secteur des arachides s'est taillé la part du lion du financement agricole public. En effet, depuis l'indépendance de 1960, presque toute la formation technique, les subventions et les services de vulgarisation agricole fournis par l'État ont été axés sur la production d'arachides.

Cette mobilisation de moyens n'a toutefois pas permis d'améliorer considérablement les conditions de vie dans les zones rurales, même dans les principales régions productrices d'arachides. La plupart des villages manquent d'eau potable ou d'électricité. Dans de nombreuses régions, le sol s'est érodé ou acidifié. Des vagues de sécheresse successives ont frappé très durement ces régions à la fin des années 70 et au début des années 80, aggravant la dégradation de l'environnement et la paupérisation des villages.

Vers le milieu des années 80, le Gouvernement sénégalais a commencé à adopter de nouvelles politiques économiques à la demande du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale. Ces politiques ont eu pour effet d'éliminer des services de vulgarisation agricole et de supprimer progressivement les subventions d'engrais. Trop pauvres pour acheter comptant les engrais dont ils avaient besoin, de nombreux paysans ont dû emprunter de l'argent au début de la saison des semailles, mais se sont retrouvés lourdement endettés lorsque les précipitations ont été insuffisantes ou que le cours de leurs produits a plongé subitement.

Au cours des cinq dernières années, l'utilisation d'engrais dans la culture des arachides a enregistré un nouveau repli, passant de 45 500 tonnes pendant la saison 1997-98 à seulement 25 000 tonnes en 2001-2002. Les rendements ont reculé dans les mêmes proportions, entraînant dans leur chute les revenus des agriculteurs. "Pour nous, la vente d'arachides est l'unique source de revenu", explique Ali Mballo, agriculteur.

Selon le Rapport national sur le développement humain 2001 du Sénégal du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), environ 85 % de la population rurale de ce pays vit en-dessous du seuil de pauvreté, taux sensiblement supérieur à la moyenne de 60 % pour l'ensemble de la population sénégalaise.

La sécheresse épuise les réserves céréalières

Le mécontentement provoqué par ces conditions a incité de nombreux électeurs des campagnes à abandonner le parti longtemps au pouvoir en faveur de la coalition d'opposition d'Abdoulaye Wade, qui a promis un "sopi" radical ("changement" en wolof). Au pouvoir depuis peu, le nouveau Gouvernement a déjà présenté de nombreuses réformes, en matière de lutte contre la corruption, d'amélioration des services sociaux de base et de renforcement du système démocratique du Sénégal. Le Président Wade s'est avéré être l'un des principaux promoteurs et artisans de la stratégie de développement du continent, le Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique.

Bon nombre de ces changements n'ont toutefois pas eu d'effets dans les campagnes. Pis encore, les premières années de cette décennie ont été marquées par des précipitations insuffisantes. Ces conditions ont contribué à une diminution constante de la production céréalière du pays, qui est passée de plus de 1,2 million de tonnes de millet, de sorgho, de riz et de maïs au cours de la saison agricole 1999-2000, à seulement 835 000 tonnes en 2002-2003, selon les prévisions du Ministère de l'agriculture publiées en décembre (voir diagramme).

Pendant deux ans, de nombreux ménages agricoles ont subsisté en puisant dans leurs réserves de céréales ou en vendant leur cheptel ou autres produits agricoles pour acheter plus de nourriture. Mais en 2002 leur situation s'est fortement détériorée. Dans de nombreux villages, les hangars à grains étaient pratiquement vides. Les pluies abondantes qui se sont abattues subitement sur le nord du Sénégal en janvier ont provoqué de graves inondations, qui ont détruit les cultures et causé la mort de plusieurs dizaines de personnes et de plus de 100 000 têtes de bétail. De surcroît, les premières précipitations de la saison de pousse de 2002-2003, prévues pour juin, ne sont arrivées qu'en août dans les principales régions productrices d'arachides et de céréales. Ces conditions climatiques défavorables, aggravées par une production agricole déjà très insuffisante, ont conduit à une situation de quasi-famine dans la plupart des campagnes du pays.

"Libéralisation massive"

De plus, les producteurs d'arachides ont été surpris par le démantèlement des méthodes de commercialisation établies, du aux changements de politique. Le Gouvernement du Président Wade avait hérité des accords économiques conclus par son prédécesseur, qui s'était engagé en 1995 à privatiser la Société nationale de commercialisation des oléagineux du Sénégal (Sonacos), bien qu'aucun acheteur n'ait été trouvé à l'époque et que l'entreprise soit restée entre les mains de l'Etat.

A la suite des changements politiques au Sénégal, le FMI a accentué la pression pour que le processus de libération s'accélère. Le nouveau Gouvernement a toutefois privilégié l'action de l'Etat pour stimuler les revenus des agriculteurs et encourager l'activité économique dans les campagnes, en partie en développant fortement, par le biais de la Sonacos, la production d'arachides. Au cours de la saison 2001-2002, la Sonacos a emprunté massivement pour acheter aux agriculteurs une quantité record de 600 000 tonnes d'arachides à des cours relativement favorables. (La production de cette année-là avait atteint le niveau sans précédent de plus d'un million de tonnes, le reste de la production ayant été repris par des négociants en arachides parallèles appelés bana-bana).

Ces transactions ont injecté des sommes considérables dans les campagnes. Pour la Sonacos, cependant, cette opération n'était pas viable. Comme le prix payé aux producteurs d'arachides se situait bien au-delà des cours mondiaux et comme de très nombreux agriculteurs avaient du mal à rembourser les prêts consentis par la Sonacos pour acheter des engrais et autres intrants agricoles, la Sonacos s'est retrouvée criblée de dettes.

Un certain nombre de donateurs du Sénégal ont réagi vivement. En avril 2001, un responsable de l'Union européenne (UE) a prévenu que si la Sonacos ne libéralisait pas le réseau de distribution des graines d'arachides, cela risquait de compromettre l'aide octroyée par l'UE à ce pays. En juillet, une délégation du FMI en visite au Sénégal a exigé que l'Etat cesse de subventionner la commercialisation des arachides et laisse leurs cours se rapprocher de ceux pratiqués sur les marchés internationaux. Le mois suivant, la Sonacos a accepté de réduire le prix payé aux agriculteurs de 145 à 120 CFA le kilo, et de diminuer sensiblement les quantités qu'elle leur achetait directement. Ces décisions ont indigné de nombreux producteurs.

En novembre de la même année, une réunion ministérielle a confirmé l'intention de privatiser la Sonacos en 2003. Dans un premier temps, les autorités ont démantelé la Société nationale de graines (Sonagraines), filiale à 100 % de la Sonacos, qui participait activement aux opérations de ramassage et de transport des arachides des champs des agriculteurs aux usines de traitement de la Sonacos (qui transforment les arachides en huile de table). Les autorités espéraient que les opérateurs privés stockeurs (OPS) rempliraient cette fonction.

Le résultat a été désastreux pour les producteurs d'arachides. Malgré les acomptes considérables reçus de la Sonacos, une partie des quelque 500 OPS agréés n'ont pas réussi à organiser l'acheminement des arachides à partir des lieux de production. Parmi les OPS qui ont assuré le ramassage des noix, bon nombre ont réglé les agriculteurs en coupons, pas en espèce ; des mois plus tard, de nombreux producteurs n'ont toujours pas été payés. Ce manque à gagner les a empêchés de se procurer des graines ou de l'engrais en prévision de la prochaine saison des semences, de rembourser leurs dettes ou d'acheter de la nourriture ou autres articles essentiels.

Tandis que des groupes d'agriculteurs commençaient à ériger des barricades sur les routes nationales du pays en guise de protestation, le CNCR et d'autres associations d'agriculteurs ont durci leurs positions. Beaucoup ont mis en cause le changement d'orientation politique du Gouvernement. "L'un des gros problèmes auquel est confronté le secteur agricole est la libéralisation massive de notre économie", a affirmé Samba Guèye, secrétaire général du CNCR.

D'autres ont dénoncé le faible cours des arachides, du coton et d'autres exportations agricoles sénégalaises sur les marchés internationaux. Le Sénégal occupe la deuxième place dans le monde sur le marché des arachides, après les Etats-Unis. Mais, comme le souligne Serigne Amadou Camara, responsable de la gestion des entreprises d'Etat , "notre principal concurrent, les Etats-Unis, subventionne ses prix. Nous n'avons pas les moyens de nous y opposer".

Transformer les "paysans" en "fermiers"

En août 2002, les autorités ont finalement commencé à réagir. Considérées dans leur ensemble, leurs initiatives vont toujours dans le sens d'une libéralisation du marché et de la promotion du secteur privé, mais une place plus importante est accordée désormais aux investissements publics en infrastructures rurales et aux programmes publics visant à protéger les agriculteurs des aléas du marché et du climat. Le Président Wade a réaffirmé à diverses reprises le besoin de "moderniser" l'agriculture sous-développée et à faibles intrants de son pays, en vue de faire des "paysans" de subsistance du Sénégal des "fermiers" à l'écoute des marchés, capables de produire plus sur le plan national et international.


Pépinière au Sénégal : l'utilisation judicieuse des ressources limitées d'eau et la protectionde la couche arable seront cruciales pour la viabilité agricole.

Photo : ©AfricaPhotos.com


Le Président et son équipe ont admis avoir liquidé la Sonagraines trop précipitamment, en réaction aux pressions extérieures. Toutefois, ont-ils souligné, cette décision est irréversible, et désormais il faut s'assurer que le nouveau système commercial fonctionne mieux que le précédent. Le Président a par ailleurs donner des instructions aux autorités judiciaires pour qu'elles entament des actions en justice contre les "voleurs et les escrocs" qui se sont appropriés les récoltes des agriculteurs sans les régler. Parallèlement, la Sonacos a durci ses critères de délivrance de licences aux OPS.

Parmi les autres mesures annoncées par le Président, certaines visent à remédier sans tarder à la pénurie alimentaire, alors que d'autres ont des implications à plus long terme en matière de développement. En voici quelques-unes :

-- l'octroi d'importants secours à court terme, financés directement par l'Etat et destinés à aider les victimes des inondations et de la sécheresse. La distribution de l'aide est placée sous la responsabilité d'un comité de contrôle de haut niveau composé de responsables d'associations d'agriculteurs, de personnalités des médias et de représentants des partis politiques.

-- la constitution de réserves locales de céréales, permettant d'accélérer les interventions d'urgence face aux pénuries alimentaires, dans les 11 régions du Sénégal.

-- la promotion plus active de la diversification agricole, pour mettre un terme à la "tyrannie de la monoculture", selon la formule du Président Wade. Au niveau national, d'importantes mesures ont déjà été prises pour encourager davantage la production du coton, du sésame, du soja, du tournesol, du riz et d'autres produits alimentaires et d'exportation, de manière à réduire la dépendance de l'économie vis à vis des arachides. Dans les champs, une production agricole plus variée devrait offrir une plus grande marge de manoeuvre aux agriculteurs et mieux les protéger contre les fluctuations du marché et du climat.

-- le forage de 50 réservoirs d'eau pour mieux conserver et utiliser les précipitations, et pour développer le réseau d'irrigation. Le Sénégal a en effet la capacité d'irriguer 240 000 hectares dans le bassin du fleuve Sénégal, grâce aux barrages en construction de Diama et de Manantali ; à ce jour, toutefois, seuls 70 000 hectares sont irrigués (contre 36 000 hectares il y a trois ans). Des projets plus modestes sont en cours d'exécution ailleurs dans le pays, notamment pour la culture du riz.

-- le lancement d'un projet d'ensemencement de nuages destiné à provoquer des précipitations plus fréquentes. Ce projet bénéficierait du savoir-faire marocain, qui a fait ses preuves dans la réalisation de projets similaires au Maroc et au Burkina Faso.

-- l'accélération des plans visant à relier tous les villages du Sénégal au réseau d'électricité national.

-- la construction de nouveaux établissements de formation agricole à travers le pays.

Fin août, le Président Wade a effectué une tournée dans la plupart des régions du Sénégal, pour expliquer les initiatives gouvernementales et consulter les agriculteurs et gardiens de troupeaux. La plupart des doléances ont porté sur le nouveau système de commercialisation des arachides, le coût élevé des intrants agricoles, la qualité insuffisante des services de santé et l'absence d'un dispositif efficace de sécurité alimentaire. A un rassemblement à Saloum, le Président s'est engagé à "ne jamais abandonner les campagnes" et a affirmé avec vigueur que son Gouvernement considérait "l'agriculture et l'élevage" comme "deux domaines prioritaires du développement".

Les ingrédients du succès

De nombreux agriculteurs ont réagi avec espoir aux engagements des autorités, mais aussi avec une certaine prudence, ayant déjà entendu de telles promesses. La plupart attendent de voir les dispositions de la nouvelle loi sur l'agriculture que le Gouvernement devrait soumettre à l'examen et à l'approbation de la législature. En attendant, la crise dans les villages sénégalais et les premières réactions des autorités ont déjà suscité un vaste débat public sur la meilleure manière de transformer les campagnes.

Sur le plan politique, le Président Wade préconise un ensemble réaliste fait de systèmes de commercialisation et de mesures d'aide et de réglementations étatiques, position qui bénéficie d'un large appui au Sénégal, même s'il y a des divergences sur la nature précise de cet ensemble. M. Wade vante souvent les mérites du libre marché et des initiatives privées, mais souligne en même temps que dans un environnement commercial déséquilibré où les pays riches du Nord subventionnent leurs agriculteurs au détriment des producteurs du Sud, des pays comme le Sénégal devraient pouvoir être autorisés à leur tour à subventionner leur propre secteur agricole.

Au minimum, affirment bon nombre de Sénégalais, les autorités devraient être en mesure d'investir dans l'électrification des campagnes, la construction de routes et le développement d'autres infrastructures indispensables à l'amélioration de la productivité agricole et des conditions de vie des agriculteurs. "Partout dans le monde", note Mamadou Cissoko, un des responsables du CNCR, "ce sont les capitaux publics qui stimulent la production agricole et la régénération des sols arables". Cette injection de capitaux devrait viser en particulier, selon le CNCR, les petites exploitations familiales largement majoritaires dans le pays.

La nécessité d'une participation plus active des agriculteurs, des gardiens de troupeaux, des artisans des villages, des femmes et des paysans fait également l'objet d'un consensus. Le CNCR, qui a exprimé avec véhémence les préoccupations des agriculteurs, n'est qu'une des associations les plus connues du pays. En effet, le Sénégal compte littéralement des centaines de coopératives agricoles, d'associations villageoises, et de groupements de cultivateurs. C'est ainsi que l'association nationale des producteurs de coton a acquis 20 % des actions de la société d'Etat chargée de la commercialisation du coton, et le CNCR a l'intention d'acheter des parts dans la Sonacos. "Dans cette nouvelle conception de l'agriculture, j'ai l'intention d'impliquer tout le monde", explique le Président Wade.

Les débats sur une éventuelle augmentation de la production agricole grâce à l'utilisation plus intensive d'engrais et d'autres intrants agricoles suscite des craintes quant à la préservation de l'environnement, compte tenu de la pénurie d'eau et de la fragilité des sols au Sénégal. A la lumière d'erreurs passées, notamment dans l'exécution des projets d'irrigation des vallées des fleuves du nord du pays, la priorité est désormais accordée à l'étude plus approfondie des conditions environnementales et à l'utilisation systématique d'engrais organiques et de technologies de nature à préserver et non à endommager les ressources naturelles du pays. Le Président Wade met en avant la notion de "sécurité écologique", qui concilie gestion de l'environnement, lutte contre la pauvreté et renforcement des capacités locales, y compris des réseaux de participation et des droits fonciers, notamment pour les femmes des zones rurales.

Ce type de considérations doit inspirer toute politique agricole, estime le professeur Moustapha Kassé, un éminent spécialiste sénégalais du développement. Dans une perspective strictement économique, il serait concevable de liquider les sociétés d'Etat peu rentables et de tolérer le déclin du secteur des arachides. "Mais, dans ce cas, que deviendraient les agriculteurs ?", se demande-t-il. Comment le Sénégal pourrait-il empêcher la paupérisation des campagnes et une migration plus massive vers les villes ?

"Il est impossible de transformer le secteur agricole sans une vision sociale plus globale, précise le professeur Kassé, car, de nos jours, il est impératif d'élaborer une stratégie agricole qui soit complète, cohérente et précise."


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