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Afrique Relance, Vol.17#1 (mai 2003), page 11

Famine et sida : un duo mortel

L'Afrique australe chancelle sous le coup d'un double fléau

Par John Nyamu

L'infection au VIH/sida en Afrique australe s'accompagnant d'une famine généralisée, la région se trouve confrontée à la fois à maladie et à la famine, mais aussi à une menace à long terme qui pèse sur ses économies et sociétés. Ce double fléau de la maladie et de la faim a de graves conséquences sur les familles, les communautés et les systèmes de production. Principale activité économique africaine, l'agriculture est particulièrement touchée.


Hospice en Zambie : programme d'alimentation pour les patients de jour infectés par le VIH/sida.

Photo : ©PAM / Brenda Barton


La dernière crise alimentaire ne touche pas seulement les régions de la Corne de l'Afrique ou du Sahel, arides et souvent frappées par la sécheresse, mais aussi l'Afrique australe, dont la plupart des pays sont en principe fertiles, bien arrosés et traditionnellement autosuffisants sur le plan alimentaire. Parmi les raisons de la crise actuelle en Afrique australe, il faut noter que les taux d'infection au VIH de cette région sont les plus élevés au monde. Le Programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida (ONUSIDA) estime que les taux d'infection parmi la population adulte varient en 2002 de 15 % au Malawi jusqu'à plus de 30 % au Swaziland et au Lesotho, pour atteindre le chiffre ahurissant de 39 % au Botswana. Le Programme alimentaire mondial (PAM) estime quant à lui que, en mars, le nombre de personnes nécessitant une aide alimentaire au Zimbabwe s'élevait à 7,2 millions, soit 52 % de la population. Près de 8 millions de personnes ont aussi besoin d'aide alimentaire au Malawi, en Zambie, au Lesotho, au Mozambique et au Swaziland.

Un nouveau genre de famine

Après avoir effectué en janvier un voyage dans la région, M. Stephen Lewis, Envoyé spécial du Secrétaire général de l'ONU pour le VIH/sida en Afrique, note que l'envoi rapide d'aide alimentaire a permis d'atténuer la crise humanitaire actuelle. Mais, ajoute-t-il, un nouveau désastre se profile à l'horizon, car le VIH/sida menace "l'existence même de ces pays".

Le voyage de M. Lewis au Lesotho, au Malawi, en Zambie et au Zimbabwe s'inscrivait dans le cadre d'une mission conjointe avec le Directeur exécutif du PAM, M. James Morris, qui est aussi l'Envoyé spécial du Secrétaire général pour l'aide humanitaire en Afrique. Les conclusions de la mission, explique M. Lewis, prouvent qu'une crise d'une nature nouvelle s'est abattue sur la région, le manque de nourriture et la baisse de production agricole étant fortement influencés par le VIH/sida. Dans tous les pays visités, l'épidémie a durement touché les personnes les plus productives -- de 15 à 45 ans. Elle a aussi aggravé les effets d'une gestion inadaptée de l'agriculture et d'une mauvaise gouvernance.

Qualifiant la pandémie de "cause première de la crise en Afrique australe", les deux responsables affirment qu'elle change la nature de la famine en Afrique car elle fait baisser la productivité agricole, affaiblit la population et l'empêche de se relever de catastrophes, qu'elles soient naturelles ou provoquées par l'homme.

Le mécanisme est effroyablement simple. Lorsque les agriculteurs tombent malade, leur faiblesse physique les rend moins performants et les superficies qu'ils cultivent diminuent, faisant ainsi baisser le rendement des récoltes. La sécurité alimentaire est mise en péril car la main d'oeuvre, le temps et l'argent sont désormais monopolisés par la lutte contre la maladie. Les producteurs agricoles abandonnent les cultures de rendement pour revenir aux cultures de subsistance. Leurs revenus déclinent donc, ainsi que leur pouvoir d'achat en produits alimentaires. Les frais de santé de la famille augmentent, finissant par épuiser économies et autres ressources.

"L'effet du sida sur la production alimentaire est à la fois immédiat et à long terme", fait remarquer le Directeur général de l'ONUSIDA, M. Peter Piot.

Certains effets sont très directs. En 2001, l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) a estimé que 7 millions de travailleurs agricoles africains étaient déjà morts du sida, et que 20 millions de plus pourraient succomber d'ici 2020. Cette mortalité va sérieusement réduire la main d'oeuvre agricole d'Afrique australe et par conséquent amoindrir la capacité de la région à produire des aliments et d'autres cultures (voir graphique).

Une étude réalisée dans une zone communautaire du Zimbabwe a montré que le décès d'un adulte pouvait immédiatement réduire l'aptitude du foyer à produire divers aliments. La production baisse de 61 % pour le maïs, 49 % pour les légumes, 47 % pour le coton et 37 % pour les arachides. Au Malawi, le nombre de décès parmi les employés du ministère de l'agriculture et de l'irrigation a doublé, presque exclusivement à cause du VIH/sida. En Namibie, des études indiquent que les agents de vulgarisation agricoles ont passé 10 % de leur temps à assister à l'enterrement de personnes mortes du sida.

À long terme, les enfants devenus orphelins manquent souvent des connaissances requises pour pratiquer l'agriculture ou garder les troupeaux dont ils ont hérité, et les foyers sont parfois forcés de vendre leurs troupeaux pour régler les frais d'inhumation. A plus grande échelle, les familles élargies, qui habituellement parviennent à faire face aux aléas normaux de la vie en Afrique, commencent à ployer sous le fardeau des jeunes orphelins, car les chefs de famille ne parviennent plus à assumer les frais supplémentaires. Il n'est pas rare qu'une grand-mère s'occupe seule de 20 orphelins.

Les femmes durement touchées

La crise en Afrique australe se caractérise par son impact disproportionné sur les femmes. Le rapport de mission note que la prévalence de l'infection au VIH est le plus élevée chez les femmes et les jeunes filles, qui, généralement, assument pratiquement toutes les responsabilités se rapportant aux soins des malades et des orphelins, en plus de leur obligation de nourrir leur famille. Cependant, peut-on lire dans ce rapport, "quasiment aucune mesure n'est prise pour réduire les risques encourus par les femmes, pour les protéger des agressions et des violences sexuelles, alléger leur fardeau et les aider dans leurs efforts de survie et leurs responsabilités".

Le Secrétaire général, Kofi Annan, a fait part de cette même inquiétude lors du Sommet Afrique -- France de février, soulignant que les femmes étaient durement frappées par l'insécurité alimentaire liée au sida. Les femmes s'occupent des jeunes, des vieux, des malades et des mourants, a-t-il dit, et elles contribuent aux réseaux sociaux qui atténuent les difficultés de la société. "Par le passé, c'était leur connaissance des aliments de substitution qui permettait aux familles de survivre pendant les périodes de sécheresse. Cependant, avec la forte hausse du sida, qui frappe de façon disproportionnée les femmes, ce mécanisme de survie est en péril." En décembre dernier, il a cité dans un discours les projections de 2002, insistant sur la rapidité de progression du VIH/sida chez les femmes. Pour la première fois, a-t-il noté, les femmes représentent environ la moitié des séropositifs mondiaux, la proportion s'élevant à 58 % en Afrique subsaharienne.


Un vieil agriculteur au Burkina Faso : l'Afrique perd de nombreux jeunes et la majorité de sa main d'oeuvre productive à cause du VIH/sida.

Photo : ©Nations Unies


Une étude de la FAO sur le VIH/sida et l'agriculture en Afrique a montré qu'avec l'augmentation du nombre de décès chez les agriculteurs (hommes), les femmes des régions rurales, déjà surchargées de travail, héritent de responsabilités supplémentaires. "Ces modifications structurelles chez les petits exploitants agricoles, conclut l'étude, pourraient bien contribuer à l'accroissement de la malnutrition et au déclin de l'état nutritionnel d'un nombre grandissant d'agriculteurs démunis, en particulier des femmes et des enfants, et avoir des conséquences graves sur la santé et la productivité de la main d'oeuvre agricole."

"Effondrement"

M. Lewis associe le sida à "l'effondrement de la société", soulignant que le démantèlement du secteur agricole africain pourrait présager une situation encore plus grave. Parmi les pays visités, le Malawi en est un exemple frappant. Tandis que plusieurs rivières arrosent la campagne luxuriante et verte, et que le troisième plus grand lac de l'Afrique forme sa frontière orientale, le Malawi perd la main d'oeuvre capable de cultiver ses terres fertiles. Dans ce pays, 70 000 décès annuels sont dus aux maladies liées au sida (notamment la tuberculose, le paludisme et le choléra) et l'espérance de vie est passée de 46 à 36 ans, selon le Programme des Nations Unies pour le développement. En partie à cause de cette situation, le Malawi a demandé à recevoir une aide alimentaire d'urgence, notamment des dons de maïs, aliment de base de l'Afrique australe et de l'Afrique de l'Est.

Dans le royaume montagneux du Lesotho, le VIH/sida a exacerbé l'effet des mauvaises récoltes dues aux intempéries de ces deux dernières années. Les pluies sont arrivées trop tôt ou trop tard. Des averses de grêle, des tornades et même des gelées d'été ont abîmé le maïs qui venait de germer. Au Lesotho, le taux d'infection au VIH est le quatrième le plus élevé du monde, près d'un tiers de la population adulte en âge de travailler étant infectée. "Les donateurs nous répètent que nous n'avons pas de capacités. Je sais que nous ne disposons pas de capacités, mais si vous nous aidez, nous récupérerons ces capacités", a dit à M. Lewis le Premier Ministre Pakalitha B. Mosisili, lors de la visite de la mission dans son pays.

Au Zimbabwe, quelque 2,2 millions de personnes sont infectées par le virus, dont 600 000 sidéens. D'après le Ministère de la santé, 70 % des admissions dans les hôpitaux sont liées au VIH/sida. S'inquiétant du manque de capacités ou de l'absence de volonté de faire face à l'aggravation de la crise, le rapport de mission prédit que les Zimbabwéens seront plus vulnérables en 2003, car "il est clair que la production agricole de 2002/2003 ne répondra pas aux besoins nationaux". Le déficit devrait aussi affecter les pays voisins, nombreux à avoir importé leurs produits alimentaires du Zimbabwe, surtout en période de sécheresse.

La sécheresse a été particulièrement grave en Zambie, pays où la pandémie du VIH/sida a non seulement dévasté la production agricole et réduit la main d'oeuvre, mais s'est aussi répercuté sur tous les autres aspects de la vie et de la société. A la fin 2000, de 40 000 à 90 000 personnes étaient mortes du sida , en majorité des hommes de 20 à 45 ans, d'après une étude. Le nombre particulièrement élevé d'enseignants fauchés par l'épidémie a été aggravé par l'opprobre social associé à la maladie. D'après M. Lewis, l'ex-Président Frederick Chiluba a nié l'existence du sida et fait obstacle à ceux qui voulaient y faire face. Depuis l'élection, l'année dernière, du Président Levy Mwanawasa, remarque M. Lewis, la mobilisation politique a nettement progressé sur la question du sida.

"Un massacre par complaisance"

Bien qu'il ait été réconforté par la nouvelle volonté de discuter de l'épidémie affichée par les responsables africains, M. Lewis remarque que le manque d'argent reste un frein essentiel. Il qualifie le manque de ressources allouées à la lutte contre l'épidémie de "massacre par complaisance", et affirme que ceux qui y ont assisté "avec une sorte de sérénité pathologique" doivent être tenus responsables.


Le manque de ressources allouées à la lutte contre l'épidémie du VIH/sida est "un massacre par complaisance", a affirmé l'Envoyé spécial des Nations Unies, Stephen Lewis. Ceux qui y ont assisté "avec une sorte de sérénité pathologique" doivent être tenus responsables.

Photo: ©PAM / Brenda Barton


Se faisant l'écho des inquiétudes de l'Envoyé spécial à propos de la complaisance de la communauté internationale, M. Richard Feachem, Directeur général du Fonds mondial des Nations Unies pour la lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, a fait le commentaire suivant dans le Washington Post : "Le fait que le monde n'ait pas entièrement financé nos initiatives (ou toute initiative comparable) indique une fois de plus que l'urgence de la crise n'est pas perçue comme elle devrait l'être." Le Fonds mondial a accepté de financer des programmes à hauteur de 1,5 milliard de dollars dans les deux années à venir, dans plus de 80 pays. Mais pour mener à bien des activités supplémentaires cruciales, il faudra réunir 2 milliards de dollars de plus en 2003, et 4,6 milliards de dollars l'année prochaine.

L'engagement pris récemment par le Président des États-Unis, Georges W. Bush, d'ajouter 10 milliards de dollars aux 5 milliards déjà affectés à la lutte contre le sida en Afrique pourrait aller dans le bon sens, notent des responsables des Nations Unies. Toutefois, des désaccords au sein du Congrès sur des problèmes totalement étrangers à la question pourraient remettre en cause l'approbation de ces fonds.

En Afrique du Sud, le Ministre des finances, M. Trevor Manuel, a annoncé en février, au moment de présenter son budget, son intention d'allouer environ 2 milliards de rand (233 millions de dollars) aux traitements antirétroviraux destinés aux personnes vivant avec le VIH. Le Gouvernement a aussi annoncé qu'il signerait un accord avec le Fonds mondial. Alors que la sécheresse n'a pas frappé trop durement l'Afrique du Sud et le Botswana, les deux pays les plus prospères de la région, leurs taux d'infections sont parmi les plus élevés au monde.

Une attention plus soutenue à la nutrition

L'alimentation des personnes vivant avec le VIH est un autre problème de base, rarement abordé. La FAO et l'Organisation mondiale de la santé (OMS) ont publié conjointement un manuel, Vivre bien avec le VIH/sida, qui offre des conseils diététiques aux personnes vivant avec le VIH/sida*.


* Disponible en ligne en anglais à :<www.fao.org/DOCREP/005/Y4168E/Y4168E00.htm>.

"Le lien entre le VIH/sida et la malnutrition est un exemple particulièrement extrême du cercle vicieux que forment le disfonctionnement immunitaire, les maladies infectieuses et la malnutrition", a affirmé le docteur David Nabarro, Directeur général à l'OMS pour le développement durable et un environnement sain, à la fin du mois de février. Selon M. Kraisid Tontisirin, Directeur de la division de l'alimentation et de la nutrition à la FAO, "l'aspect diététique du VIH/sida a été longtemps ignoré. L'attention s'est toujours portée sur les médicaments".

Le Docteur Graeme Clugston, Directeur du service de diététique dans le domaine de la santé et du développement, à l'OMS, estime également qu'il faut porter une attention particulière au lien entre la diététique et le VIH/sida. "L'effet du VIH sur l'alimentation commence dès que la maladie s'installe, avant même que la personne ne se rende compte qu'elle est infectée par le virus."

Montrant les effets du sida sur l'équilibre nutritif (notamment l'absorption réduite d'éléments nutritifs, les troubles de l'appétit et du métabolisme et la fonte des muscles, des organes et autres tissus), le manuel insiste sur le fait que manger de plus grosses quantités d'aliments permet de lutter contre la maladie et de compenser les pertes de poids. Pour une alimentation équilibrée, il faut consommer une plus grande quantité de protéines pour refaire les muscles, des aliments plus caloriques pour gagner du poids, des vitamines pour fortifier le système immunitaire et des minéraux et de l'eau pour combattre la déshydratation, ajoute-t-il. Les épices et aromates peuvent stimuler le manque d'appétit et une digestion lente, et peuvent avoir d'autres effets bénéfiques. Toutefois, la pauvreté extrême étant répandue dans la majorité de l'Afrique australe, nombreux sont ceux qui n'ont pas les moyens d'acheter des aliments adaptés.

Besoin de nouvelles approches

Parmi les dures réalités du VIH/sida, particulièrement en Afrique australe, aucune mesure ne permettra à elle seule de faire de progrès. Un ensemble d'interventions est nécessaire, disent les experts : contre le VIH/sida, la famine et la pauvreté rurale, et pour l'amélioration de l'agriculture et des services sociaux.

La mission conjointe en Afrique australe de M. Lewis et de M. Morris a préconisé d'allier l'aide alimentaire à des stratégies radicales de développement agricole et à des technologies qui réduisent la main d'oeuvre et augmentent la résistance aux pluies irrégulières. Elle recommande d'accorder une aide visant à générer des revenus et à relancer la production agricole locale, sans grever les foyers atteints par le VIH/sida.

"Des mesures adaptées dans les domaines de l'éducation, la santé, la diététique, l'eau, l'hygiène et l'assainissement seront aussi nécessaires", peut-on lire dans le rapport de mission. "Face à l'affaiblissement constant des gouvernements nationaux par la pandémie, et à l'érosion de leurs services sociaux, les mesures doivent dépasser le cadre du renforcement de capacités. Il est désormais temps de parler de remplacement et de récupération des capacités." La mission préconise des mesures à long terme visant à renforcer les capacités de résistance et à atténuer les difficultés des foyers et des groupes sociaux démunis et vulnérables, l'objectif étant d'éviter de nouvelles pénuries alimentaires.

En février, M. Annan a informé le Conseil général du Fonds international de développement agricole (FIDA) que les interventions d'urgence face aux crises alimentaires devaient s'accompagner d'initiatives de développement et de santé à long terme. "Nous devons, a-t-il dit, allier l'aide alimentaire et de nouvelles méthodes agricoles au traitement et à la prévention du VIH/sida."


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