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Afrique Relance, Vol.16#1 (avril 2002), page 1 Le rêve de l'Union africaine est en cours de réalisation mais se heurte à un certain scepticisme Les architectes de la nouvelle organisation africaine réfléchissent à sa structure Par Ernest Harsch à Addis-Abeba Le Hall de l'Afrique, où l'Organisation de l'unité africaine (OUA) a vu le jour il y a près de quarante ans, est un lieu chargé d'histoire, à la fois majestueux et marqué par le poids des ans. Face à la vaste peinture murale représentant un grand nombre des fondateurs de l'Afrique indépendante, M. Mohammed Sahnoun se souvient du jour de 1963 où, en qualité de délégué algérien, il a assisté à la naissance de l'OUA. C'est avec le plus grand intérêt qu'il avait écouté le Président ghanéen Kwame Nkrumah expliquer le rêve de sa génération : "une union africaine", où, ensemble, tous les peuples de l'Afrique recréeraient leur continent à leur image.
Des groupes de la société civile africaine manifestent au Mali (voir article "Une autre Afrique est possible"). Grâce à une forte volonté de changement, de nouvelles conceptions de l'avenir politique et économique de l'Afrique se font jour. Photo : ©Joan Baxter Cette évocation des premières tentatives d'unité de l'Afrique est plus qu'un simple rappel nostalgique, a affirmé le 3 mai dernier M. Lawrence Agubuzu, Sous-Secrétaire général de l'OUA, lors d'un colloque portant sur la transformation de l'OUA en une nouvelle Union africaine (UA), plus vitale. Il a cité à ce propos un proverbe africain : "Si vous ne savez pas d'où vous venez, vous ne saurez pas où vous allez." Savoir où va l'Afrique : telle était en effet la principale motivation des centaines de politiciens et penseurs africains de premier plan qui se sont réunis dans la capitale éthiopienne à l'occasion de ce colloque. Ils ont continué à débattre avec ardeur de la question pendant le Forum africain annuel du développement qui a suivi, organisé cinq jours durant par la Commission économique pour l'Afrique (CEA) de l'ONU, au centre de conférence des Nations Unies situé à proximité. Cette réunion d'Addis-Abeba a en quelque sorte été une étape de mi-parcours entre le sommet des chefs d'Etats africains qui s'était tenu en juillet 2001 en Zambie, et où il avait été décidé de mettre en place une Union africaine, et celui qui aura lieu en Afrique du Sud en juillet prochain, et au cours duquel l'Union devrait être officiellement inaugurée. L'heure était donc venue de faire un premier bilan et de poser de graves questions. "Qu'a fait le Secrétariat de l'OUA en prévision du lancement de l'UA ?", ont demandé les participants. En quoi l'UA fera-t-elle progresser l'intégration politique et économique du continent ? Et, surtout, l'Union saura-t-elle mieux représenter les intérêts des Africains que l'ancienne OUA, étant entendu que les organisations régionales et les gouvernements africains n'ont pas réussi à concrétiser cette volonté d'unité, de progrès social et de participation de la population ? Comme beaucoup de ses collègues, le Secrétaire général de l'OUA, Amara Essy, a reconnu que l'Union africaine était encore en cours de réalisation et ne serait achevée que bien après son inauguration officielle. M. Essy a également affirmé que l'UA "ne devait pas être seulement l'affaire des gouvernements" et que son succès dépendrait de la participation de toutes les "forces vives" de l'Afrique. Mais beaucoup de participants, surtout parmi les organisations de la société civile africaine, ont accueilli ses propos avec un certain scepticisme. Ils ont rappelé à la fois les incertitudes qui continuent de planer sur les structures de l'Union et les échecs répétés de plusieurs générations de dirigeants africains qui n'ont pas tenu leurs promesses. En quoi la situation serait-t-elle différente cette fois-ci ? Des pressions s'exercent également en dehors du continent. Dans une économie mondiale de plus en plus concurrentielle, les petits pays pauvres d'Afrique auront beaucoup de mal, s'ils agissent seuls, à obtenir des investissements ou à s'implanter sur de nouveaux marchés. L'Union européenne -- constamment citée en exemple lors du colloque et du forum -- a montré qu'une plus grande unité régionale pouvait se traduire par de nombreux avantages à l'échelle internationale. Les Africains aussi ont hâte de s'unir, a rappelé M. Salim Ahmed Salim, ancien Secrétaire général de l'OUA. "Et sincèrement, cette hâte est tout à fait justifiée -- le monde ne nous attend pas." Un continent en mutation Mais pour beaucoup, cette volonté de changement doit être tempérée par le bilan peu réjouissant des quarante dernières années. L'enthousiasme qui a marqué les premières années de l'OUA s'est depuis longtemps dissipé. "Au cours des dernières décennies, a observé M. Abdul Mohammed, Représentant spécial du Fonds des Nations Unies pour l'enfance auprès de l'OUA, "l'Afrique s'est fourvoyée à de nombreuses reprises", en partie car les gouvernements et les organisations régionales "n'ont pas regardé la réalité en face". Les citoyens africains ayant très peu voix au chapitre dans la gestion des affaires nationales et régionales, quelques dirigeants étaient souvent en mesure de prendre des décisions complètement déconnectées des véritables priorités et que les gouvernements pouvaient facilement ignorer, a ajouté M. Agubuzu. D'autres observateurs se sont montrés beaucoup plus critiques à l'égard de l'OUA. Aux yeux de nombreux Africains moyens, l'organisation n'a guère été par le passé qu'un "syndicat de dictateurs", a lancé M. Tajudeen Abdul-Raheem, Président du Pan-African Movement, une organisation de la société civile basée à Kampala. Cet avis est partagé par le dramaturge et prix Nobel nigérian Wole Soyinka, qui a affirmé que l'OUA devait cesser d'être "une coopérative d'auto-préservation perpétuelle". Plusieurs intervenants ont cherché à rappeler aux participants les circonstances dans lesquelles l'OUA s'était efforcée de fonctionner. Jusqu'au début des années 90, alors que certaines régions du continent étaient encore colonisées ou soumises au régime de l'apartheid, soutenir les combats pour l'indépendance était une priorité, et le Comité de libération de l'OUA a le mérite d'avoir contribué à faire aboutir ces combats. M. Sahnoun a également rappelé qu'il s'agissait de la guerre froide, époque à laquelle "l'histoire s'était figée" et les grandes puissances avaient tendance à soutenir des gouvernements non démocratiques et répressifs. En outre, a ajouté M. Adebayo Olukoshi, Directeur général du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (CODESRIA), basé à Dakar, les institutions financières internationales ont contraint les gouvernements africains à mettre en oeuvre des programmes d'ajustement structurel. Ces différents facteurs ont restreint les moyens d'action des gouvernements et ont nui aux efforts précédemment entrepris en matière d'intégration régionale, comme le Plan d'action de Lagos de 1980.
Le Secrétaire général de l'OUA, Amara Essy (à gauche), envisage la création de l'Union africaine avec son prédécesseur, M. Salim Ahmed Salim. Photo : ©CEA / Antonio Fiorente Aujourd'hui, les gouvernements démocratiquement élus sont plus nombreux sur le continent et les dirigeants africains sont résolus à reprendre en main les politiques économiques ; le contexte africain est donc plus propice au renforcement de l'unité continentale, d'après certains participants. Le Premier Ministre éthiopien Meles Zenawi a rappelé que, pour les mêmes raisons, le programme de l'UA serait différent de celui de l'OUA : l'UA n'aura pas à aider les territoires africains à se libérer du colonialisme ou à se préoccuper avant tout du respect de la souveraineté nationale, mais pourra se consacrer à "la création d'un espace politique et économique et à l'intégration". Si de nombreux dirigeants africains reconnaissent aujourd'hui cet objectif, ils ne s'accordent pas tous sur les moyens précis qui permettront d'y parvenir ni sur le rythme auquel il faudra progresser. D'après M. Said Djinnit, Sous-Secrétaire général de l'OUA, la création de l'Union africaine a été décidée au terme de négociations complexes. Certains dirigeants africains étaient partisans du statu quo tandis que d'autres souhaitaient créer rapidement des "Etats-Unis d'Afrique". La déclaration de Syrte (Libye) adoptée par l'OUA en 1999, dans laquelle il a été décidé de former une Union africaine, a donc constitué un compromis entre ceux qui souhaitaient une "entité supranationale" plus puissante et ceux qui continuaient à privilégier les principaux aspects de la souveraineté nationale. Qui pose les fondations ? Lorsque l'Union africaine sera officiellement inaugurée au sommet de l'Afrique du Sud, ce ne sera pas une structure achevée, mais plutôt un début de fondation, accompagné peut-être d'un ou deux piliers. L'UA devrait se composer de 17 organes distincts, dont seuls quelques-uns pourront être créés à temps. D'après les dirigeants de l'OUA, les quatre principales instances qui sont actuellement privilégiées sont :
Ces instances ressemblent beaucoup aux organes directeurs de l'OUA, quoiqu'elles soient parfois dotées de pouvoirs légèrement différents ou plus importants. D'autres institutions verront le jour par la suite : le Parlement panafricain, la Cour de justice, le Conseil économique, social et culturel et divers comités techniques spécialisés et institutions financières. Cependant, nombre de participants de la société civile doutent que les gouvernements africains souhaitent véritablement s'acquitter de leurs engagements. Les dirigeants africains, a déclaré M. Abdul-Raheem, souffrent d'un "manque de crédibilité" et la décision de créer l'UA a donc suscité beaucoup de réactions cyniques. "Je ne crois pas en l'Union africaine", a proclamé M. Thomas Tchetmi, Président de l'Association pour le développement de la communication parmi les jeunes au Cameroun. Si la plupart des autres représentants de la société civile croient en l'UA, ils ne sont pas toujours persuadés du bien-fondé de l'approche suivie par l'OUA pour créer la nouvelle Union. Les quatre organes de l'UA qui font maintenant figure de priorité sont tous des entités gouvernementales, a remarqué Maria Nzomo, professeur à l'Université de Nairobi. Comme d'autres participants, elle souhaite que soient rapidement créés un Parlement panafricain et un Conseil consultatif économique, social et culturel. Ce conseil se composerait d'associations socio-économiques et professionnelles et d'autres groupes de la société civile, ce qui constituerait un "changement d'orientation important" par rapport aux institutions strictement gouvernementales de l'OUA, a fait observer M. Ben Kioko, conseiller juridique de l'OUA. D'après les dirigeants de l'OUA, bien que les conditions actuelles ne permettent pas encore d'organiser des élections à l'échelle de l'Afrique, il est néanmoins possible de créer à titre provisoire un Parlement panafricain, au sein duquel chaque législature africaine nommerait cinq députés, dont au moins une femme. Cette dernière condition a suscité une multitude de questions. Puisqu'il a été recommandé en 1995, lors de la Conférence mondiale sur les femmes de Beijing, que les femmes représentent au moins 30 % des représentants parlementaires nationaux, s'est interrogée Mme Nzomo, pourquoi le Parlement panafricain ne se soumettrait-il pas à cette règle ? Au terme du colloque du 3 mars, il a été demandé dans une déclaration commune qu'un tel parlement respecte l'engagement pris à Beijing et que l'Union africaine établisse une commission consultative sur les sexospécificités. Les représentants de la société civile ont également déploré les restrictions imposées à la circulation des personnes en Afrique. Bien que les citoyens de certains pays européens puissent se rendre en Afrique sans visa, les Africains doivent souvent attendre plusieurs semaines avant d'obtenir un visa qui leur permette d'entrer dans un pays voisin, si tant est qu'ils en obtiennent un. "Laissez la population circuler librement", a exigé M. Abdul-Raheem, déclenchant ainsi un concert d'applaudissements. Non-ingérence ou 'non-indifférence' ? Parmi les questions fondamentales que se posent les participants, beaucoup se demandent si l'UA pourra contribuer à rendre les dirigeants africains redevables de leurs actes face à la population. Comme l'a rappelé Amina Augie, juge nigériane, au cours d'un bref échange avec le Premier Ministre éthiopien Meles, l'Afrique a besoin d'une UA qui "fasse peur à nos chefs d'Etat de façon à ce qu'ils n'abusent pas de la situation". Face aux préoccupations de Mme Augie et d'autres intervenants, le Premier Ministre Meles a expliqué que l'UA pouvait jouer à cet égard un double rôle : d'abord, en définissant des principes de gouvernance économique et politique permettant d'évaluer objectivement l'action des gouvernements africains, et, deuxièmement, en instaurant un processus "d'examen mutuel", dans le cadre duquel d'autres pays africains pourraient "encourager" un gouvernement à mieux faire. Une telle approche est encore à l'état de projet et il faudra en définir plus en détail le mode d'opération.
Les femmes doivent représenter au moins 30 % des membres du nouveau Parlement panafricain, affirme Maria Nzomo, professeur au Kenya. Photo : ©CEA / Antonio Fiorente Mme Nzomo craint que ces efforts n'aboutissent pas, car la Constitution de l'UA reprend une clause de l'ancienne charte de l'OUA faisant interdiction à tout gouvernement africain de s'ingérer "dans les affaires intérieures" de ses voisins, disposition qui a souvent pour effet de faire taire les critiques des dirigeants africains. M. Soyinka a donc sommé les dirigeants africains de ne pas rester silencieux face aux conflits politiques du Zimbabwe ou aux violations des droits de la femme commises dans certains Etats du Nord du Nigéria. M. Djinnit a indiqué que si l'UA continuait d'adhérer au principe de non-ingérence, sa Constitution comprenait néanmoins une autre disposition "très novatrice", établissant un "principe de non-indifférence". En cas de prises de pouvoir non constitutionnelles, d'actes de génocide, de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité, les dirigeants africains d'autres pays peuvent prendre les mesures qui s'imposent. En outre, si l'instabilité d'un pays se traduit dans les pays voisins par des flux importants de réfugiés, des incursions rebelles ou d'autres répercussions, il peut être nécessaire d'intervenir de façon à rétablir la sécurité dans la région. Pour cette raison, l'un des principaux objectifs de l'UA sera de renforcer considérablement le dispositif de prévention et de règlement des conflits hérité de l'OUA. L'Afrique, a affirmé M. Djinnit, doit adopter une "politique commune de défense" et renforcer les moyens dont elle dispose pour arbitrer et régler les conflits entre pays et au sein même de pays. Pour symboliser cette priorité politique, il a proposé de donner à ce dispositif de l'UA un nouveau nom : le "Conseil de la paix et de la sécurité". A terme, a indiqué le Premier Ministre Meles, l'UA peut au mieux instaurer des conditions plus "propices" à la paix, à la démocratie, aux droits de l'homme, et à des politiques économiques favorables au développement. "Ne vous attendez pas à ce que l'UA règle tous les problèmes des Etats africains", a-t-il lancé aux participants. "C'est aux Etats eux-mêmes de régler ces problèmes. Chaque Etat doit rendre compte de ses actes à sa population. La solution est avant tout à trouver au niveau des pays." Les participants des organisations non gouvernementales ont accepté ce défi et ont résolu de promouvoir le changement dans leur propre pays. "La société civile africaine devrait contribuer à définir des principes afin que les institutions et les gouvernements s'acquittent de leurs engagements, et à évaluer leurs performances", est-il écrit dans la déclaration adoptée au colloque. "Nous mettons l'accent sur la participation de tous les citoyens et de tous les secteurs de la société civile au processus de création de l'Union africaine". "L'Afrique doit s'unir", lit-on au début de la déclaration, en écho aux paroles prononcées quarante ans plus tôt par le Président Kwame Nkrumah. "A l'aube du XXIe siècle, l'intégration économique et politique est un impératif pour l'avenir de l'Afrique." [retour au volume 16#1 sommaire ] [ Accueil ] [ Actualités ] [ Magazine ] [ Index / Recherche ] [ A propos d'Afrique Relance ] [ Accueil - ONU ] [ Nouvelles - ONU ] [ Grand rapports de l'ONU ] [ Liens de l'ONU pour l'Afrique ] Cet article peut être reproduit librement, à condition d'en indiquer l'origine : "Afrique Relance, ONU". Avant d'utiliser toute photo, il faut obtenir la permission du titulaire des droits d'auteur dont le nom est indiqué. Merci de nous envoyer une copie de tout article reproduit. Afrique Relance Site Web : www.africarecovery.org |