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Afrique Relance, Vol.16#1 (avril 2002), page 18 'Une autre Afrique est possible' Les mouvements sociaux se mobilisent contre les politiques économiques dominantes Par Joan Baxter à Bamako Ils sont arrivés, ont discuté, puis ont défilé sur le boulevard de l'Indépendance, à Bamako, la capitale du Mali. En manifestant, ils ont bloqué la circulation automobile et ont scandé les slogans suivants : "Une autre Afrique est possible ! A bas le néolibéralisme ! A bas l'injustice!" En tête de ce bruyant cortège d'environ 200 personnes se trouvaient les opposants les plus virulents à la Banque mondiale, au Fonds monétaire international (FMI), aux programmes d'ajustement structurel et à l'idéologie économique qualifiée de "néolibéralisme" par les manifestants. Le père de l'indépendance algérienne, M. Ahmed Ben Bella, débordant d'énergie à 84 ans, était présent. Pendant que les manifestants dansaient et chantaient autour de lui, M. Ben Bella criait : "Aujourd'hui, nous allons enterrer le capitalisme à Bamako !" Au début du mois de janvier, cette manifestation a été le point culminant d'un forum d'une semaine réunissant des représentants de plus de 200 mouvements sociaux africains, originaires de 45 pays. Organisée avant le Forum social mondial de Porto Alegre (Brésil), qui allait avoir lieu à la fin du mois, cette rencontre a permis aux groupes d'agriculteurs, associations de femmes, organisations non gouvernementales (ONG), dirigeants syndicaux et intellectuels du continent de se rassembler, de tenter de dégager une position africaine commune sur la mondialisation et de se mettre d'accord sur les thèmes devant être abordés au Forum de Porto Alegre. Des solutions alternatives encore vagues Apparemment, le Forum social africain -- pour reprendre son intitulé officiel -- a permis d'améliorer l'organisation et la coordination des mouvements sociaux d'Afrique face aux problèmes de développement de base. Mais il est difficile de dire si les participants ont aussi réussi à définir des alternatives à l'ordre économique actuel. Ils ne manquaient pas de slogans contre les politiques et les problèmes économiques actuels et ils se sont mis d'accord pour fermement rejeter "la mondialisation néolibérale", mais ils ont eu plus de mal à s'exprimer d'une seule voix sur des changements précis de politiques.
Deux personnalités centrales du Forum social africain à Bamako : Mme Aminata Traoré et M. Ahmed Ben Bella.. Photo : ©Joan Baxter La déclaration consensuelle finale du forum relève plus de l'utopie que d'un programme de travail pratique. "Notre vision alternative est celle d'un monde centré sur l'être humain", peut-on lire. "L'avenir du peuple africain est entre les mains du peuple africain." Enfin, la déclaration exprime "la solidarité avec toutes les forces qui, en Afrique, s'engagent à concrétiser de véritables solutions de rechange". Pourtant, aussi divers soient-ils, les participants du premier forum social africain ont bien demandé, d'une seule et même voix, l'annulation de la dette, une refonte des programmes d'ajustement structurel et "la lutte contre la pauvreté" recommandée par les institutions financières internationales. Ils ont aussi dénoncé les iniquités du système commercial mondial. A propos du Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD), stratégie de développement mise en place sur l'ensemble du continent par les dirigeants africains, les participants du Forum ont exprimé deux points de vue contradictoires. Une déclaration se montrait favorable à l'initiative, tandis qu'une autre la critiquait fortement, au motif qu'elle était fondamentalement "néolibérale" et qu'elle avait été élaborée sans consulter les associations de la société civile. Former un mouvement continental Les organisateurs du forum, Mme Aminata Dramané Traoré, ex-Ministre de la culture du Mali et sociologue réputée, et M. Taoufik Ben Abdallah, de l'organisation Environnement et développement du tiers-monde (ENDA), basée au Sénégal, ont admis que les mouvements sociaux africains étaient en retard sur le reste du monde dans la mesure où ils n'avaient pas encore adopté un point de vue commun sur les problèmes de la mondialisation. Selon M. Ben Abdallah, cela ne signifie pas pour autant que les populations africaines sont absentes du mouvement social mondial, et qu'elles ne s'intéressent pas à des problèmes comme la dette et la libéralisation de l'économie. "Nous ne nous étions pas rassemblés jusqu'à présent parce que l'Afrique est un vaste continent, et que les voyages coûtent très cher", dit-il, ajoutant que les facteurs politiques ont aussi contribué au problème. "Mais grâce à ce forum, nous sommes désormais partie prenante du mouvement social mondial, et l'Afrique pourra s'exprimer à Porto Alegre." M. Yash Tandon, directeur du Southern and Eastern African Trade Information and Negotiations Institute, institution qui explique aux Africains comment négocier dans le cadre de l'Organisation mondiale du commerce et d'autres instances commerciales, évoque aussi les problèmes politiques qui ont empêché les Africains de former un mouvement plus important. Les dirigeants africains, avance-t-il, se sont "compromis, et la plupart souhaitent défendre leurs propres intérêts en maintenant le système en place". C'est la raison pour laquelle, dit-il, ils ont cherché des financements extérieurs au lieu de "lancer une dynamique économique sur le continent africain", basée sur des ressources locales. M. Tandon affirme que lors de la réunion de l'OMC au Qatar, l'an dernier, les responsables africains ont tenté de mettre sur pied leur propre plate-forme, le NEPAD, en raison des pressions provenant des populations du continent. "Mais ces prises de position sont passagères, étant donné que les dirigeants africains subissent ensuite les pressions des grandes institutions financières et des bailleurs de fonds, qui leur demandent de se mettre au pas, sous peine de sanctions", accuse-t-il. "Alors, les responsables se mettent au pas. C'est une grande bataille." M. Tandon maintient que les principes sur lesquels s'appuient les politiques imposées à l'Afrique par la Banque mondiale et le FMI sont "des mythes purs, à savoir que lorsque les pays ouvrent leurs économies aux investisseurs étrangers, les capitaux affluent et les populations profitent du développement et de la croissance économique". A son avis, les capitaux affluent seulement dans les pays dotés de ressources naturelles susceptibles d'être exploitées. C'est la raison pour laquelle, dit-il, les investisseurs viennent dans des pays dévastés par la guerre comme l'Angola, où abonde le pétrole. Même dans ces conditions, selon M. Tandon, "les bénéfices sont réalisés à l'étranger et les capitaux sortent du pays au nom de ce paradigme néolibéral". Comme d'autres participants au forum de Bamako, M. Tandon reconnaît que de tels débats sur la mondialisation restent confinés aux milieux universitaires. "Ce sont les populations ordinaires qui souffrent et ressentent les effets du néolibéralisme, même sans savoir ce que ce terme signifie." M. Nkotto Honoré Ndumbe, représentant d'une ONG d'agriculteurs camerounais, ajoute que le mouvement social en Afrique gagne lentement du terrain. "Il a fallu du temps aux Africains pour comprendre le complot qui se tramait contre eux", dit-il. "Mais les gens souffrent et meurent, et ils savent maintenant que c'est surtout à cause de la Banque mondiale et du FMI. Nous cherchons donc des politiques différentes et nous essayons de nous organiser sur le continent."
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