[ retour au volume 16#1 sommaire ] [ [ retour au a propos d'Afrique Relance]




Afrique Relance, Vol.16#1 (avril 2002), page 22

Guérir la pauvreté en soignant les pauvres

D'après une étude de l'OMS, investir dans la santé est rentable pour le développement

Déclarant que "c'est la pauvreté" qui est la principale cause de maladies dans les pays pauvres, et que "les maladies dans certaines régions à faibles revenus, notamment l'Afrique subsaharienne, constituent un obstacle considérable à la croissance économique", un groupe international d'économistes et d'experts de la santé a demandé que les dépenses mondiales de santé consacrées aux pays en développement soient considérablement augmentées. Réalisés par la Commission sur la macroéconomie et la santé (fondée par l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et dirigée par Jeffrey Sachs, économiste à l'université Harvard), ces travaux de recherche ont montré que les répercussions économiques des problèmes de santé sur les individus et la société sont bien plus graves qu'on ne l'avait estimé auparavant. Offrir des soins de santé de base aux populations pauvres du globe, affirme la commission, est à la fois réalisable sur le plan technique et rentable. Le résultat pourrait être spectaculaire : 8 millions de vies seraient sauvées chaque année, et le développement serait alimenté par des centaines de milliards de dollars de nouvelles activités économiques chaque année. "Oeuvrer ensemble pour la santé n'est pas seulement une question de charité", a dit le Secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, au Forum économique mondial de New York au mois de février. "C'est aussi une bonne décision sur le plan économique."

Mais la facture est élevée. La commission estime que les dépenses annuelles de santé, dans les pays les moins avancés (PMA) et autres pays à faibles revenus, devraient passer de leur niveau actuel, qui est de 53,5 milliards de dollars, à 93 milliards d'ici à 2007, puis à 119 milliards par an d'ici à 2015 (voir tableau), sans compter les 8 à 12 milliards de dollars supplémentaires requis chaque année au titre du Fonds mondial pour la santé et la lutte contre le sida, créé par M. Annan. Les augmentations proposées dépassent largement les moyens des pays en développement et nécessiteraient une hausse énorme -- et extrêmement improbable -- de l'aide publique au développement (APD) des pays donateurs. L'étude, reconnaissent ses auteurs, est donc plus "une projection de ce qu'il faudrait faire qu'une image de ce qui sera fait".

Financement des soins de santé de base
(par an, en milliards de dollars)
 

Actuel
2001

Requis
2007

Requis
2015
Total (pays à faibles revenus seulement)

 $53,5

 $93

 $119

Sources de financement
Ressources nationales
PMA

 $7

 $11

 $16

Autres pays à faibles revenues

 $43

 $62

 $74

Bailleurs de fonds
Pour les PMA

 $1.5

 $14

 $21

Pour d'autres pays à faibles revenus

 $2

 $6

 $8

Pour des pays à revenus moyens

 $2

$2

$2

Recherche & développement médical

 $0,5

 $3

 $4

 Pour les organisations internationales (OMS, Banque mondiale)

 $1

 $2

 $3

Financement total des bailleurs de fonds

 $7

 $27

$38

Source : ONU Afrique Relance, d'après la commission de l'OMS sur la macroéconomie et la santé.

Toutefois, le coût de l'immobilisme, préviennent-ils, sera encore plus élevé, qu'il se mesure en vies perdues, en retard de développement ou en danger pour la paix et la sécurité mondiales. "Les maladies déstabilisent les pays pauvres, et par ricochet, les pays riches", prévient la commission. "La mondialisation étant plus que jamais mise au banc des accusés, le monde doit tenir sa promesse solennelle de réduire la pauvreté et d'améliorer la santé. Les ressources -- humaines, scientifiques et financières -- permettant d'y parvenir existent."

Introduire la médecine "de proximité"

Si importantes ces sommes soient-elles, elles ne devraient financer que les services "essentiels" permettant d'atteindre les objectifs de santé minima, adoptés par les dirigeants mondiaux en 2000 lors de l'Assemblée du Millénaire, qui a fixé d'ambitieux objectifs de réduction de la pauvreté. Ces objectifs sont les suivants :

  • Réduire de 66 % le taux de mortalité des moins de cinq d'ici à 2015.
  • Réduire les taux de mortalité maternelle de 75 % d'ici à 2015.
  • Endiguer la progression du VIH/sida, du paludisme et de la tuberculose d'ici à 2015 et commencer à réduire les taux d'incidence de ces maladies.

Ces objectifs peuvent être atteints, avance la commission, en ciblant un petit nombre de maladies transmissibles, notamment le sida, la tuberculose, le paludisme, les maladies infectieuses infantiles, et les carences alimentaires responsables de la grande majorité des décès et des maladies dans les pays en développement. De nombreux traitements et services, a expliqué à Afrique Relance le professeur Sachs, "sont très efficaces et peuvent être dispensés dans des régions défavorisées. Mais, dans une grande mesure, et c'est tout à fait choquant, ces services et traitements n'atteignent pas les populations les plus défavorisées, car ni les pauvres eux-mêmes, ni leurs gouvernements n'ont les moyens d'accéder à ces interventions salvatrices... Le problème n'est pas que ces interventions soient inefficaces, mais plutôt qu'elles touchent un nombre insuffisant de personnes".


Distribution de pilules contre le paludisme au Cameroun : "Le paludisme fait obstacle à l'investissement étranger direct en Afrique", dit M. Jeffrey Sachs.

Photo : ©OMS / P. Pittet


La solution, affirme le rapport, est de former un nouveau partenariat mondial entre pays développés et pays en développement dans le domaine des soins de santé. Les pays pauvres augmenteraient leurs dépenses de santé, mais la commission reconnaît que seule une fraction des coûts peut venir des ressources nationales. Il faudrait donc que les pouvoirs publics s'accordent à redéfinir leurs priorités de santé, en privilégiant moins les élites urbaines, et en favorisant au contraire les zones rurales et les pauvres, qui en ont le plus besoin. Les pays bénéficiaires formeraient des commissions sanitaires nationales représentatives, composées de représentants des pouvoirs publics, de la société civile et des professionnels de la santé, et ils devraient gérer avec la plus grande transparence leurs budgets et leurs programmes de prestations. Seuls les pays qui feraient preuve de la volonté politique et de la capacité de mettre en oeuvre des réformes intérieures seraient susceptibles de recevoir une aide accrue.

En échange, avance la commission, "les pays à hauts revenus s'engageraient à ce que les fonds octroyés par les bailleurs ne soient pas un facteur qui limite les prestations de services de santé offertes aux populations les plus déshéritées". Pour veiller à la viabilité en Afrique et dans les autres régions où la pauvreté est la plus grande, peut-on lire dans cette étude, il faudrait que l'aide soit octroyée sous forme de dons et non de prêts, et s'accompagne de financements plus importants dans les secteurs connexes tels que l'éducation, l'eau salubre et l'assainissement, qui affectent directement la santé.

Certains "pessimistes" avancent que la mauvaise gestion, la corruption et le démantèlement des infrastructures sont tels qu'il est impossible d'offrir des soins de santé efficaces dans les pays les plus pauvres. Rejetant cet argument, la commission soutient qu'un système communautaire correctement financé de "santé de proximité", constitué de dispensaires et de postes de santé rudimentaires, opérés par des habitants ayant reçu une formation minimum et soutenus par de simples hôpitaux régionaux et quelques établissements de santé plus sophistiqués au niveau national, pourrait dispenser des services de santé de base dans tous les pays sauf les plus instables, et être mis sur pied relativement rapidement. "L'ironie, avec les pessimistes, dit M. Sachs, c'est que pratiquement partout où l'on a fait des investissements dans la santé, on constate des réussites quasiment miraculeuses, telles que la campagne contre la variole, celle contre la polio ou l'onchocercose", qui ont en grande partie éradiqué ces maladies débilitantes.

La commission s'attaque également à ceux qu'elle accuse "d'optimisme à tout crin", qui s'opposent à d'importantes augmentations des dépenses de santé, persuadés que l'amélioration de la santé sera naturellement engendrée par la croissance économique et le développement. D'après cette étude, il n'existe aucun rapport direct entre des taux de croissance élevés et l'amélioration de la santé. Par contre, "le poids de la maladie ralentit la croissance économique censée résoudre les problèmes de santé". Ce qu'il faut, insiste la commission, c'est plutôt "une stratégie mondiale concertée, qui offre aux pays les plus pauvres du monde un plus grand accès aux services de santé essentiels".

Investissements et rendements élevés

Toutefois, c'est en mettant en évidence le lien existant entre développement et maladies et en arguant en faveur d'une augmentation massive des dépenses que la commission a le plus attiré l'attention. Les analyses économiques classiques sur l'impact des maladies, explique M. Sachs, considèrent les maladies comme une conséquence malheureuse de la pauvreté, et estiment que celles-ci reculeront avec le développement économique. La commission a totalement inversé ce raisonnement -- en arguant que dans les pays touchés par des pandémies comme le sida et le paludisme, la pauvreté elle-même est la conséquence des maladies chroniques. "Nous avons découvert que non seulement le paludisme entraînait des rechutes répétées et des décès tragiques -- mais qu'il nuisait également à l'investissement étranger direct en Afrique. Il nuit au tourisme et au commerce."

"Les effets du paludisme, du sida et d'autres maladies sur l'ensemble du tissu social et économique n'ont pas été pris en compte dans les calculs de coûts standards des maladies", continue-t-il. Lorsqu'on prend ces effets en compte, "le coût des maladies est bien supérieur aux estimations antérieures, parce que les maladies affectent les individus, mais elles empêchent également la croissance économique et elles appauvrissent les régions".

Si les économistes classiques ont sous-estimé le coût des maladies, pense la commission, ils ont également sous-estimé les avantages économiques provenant d'une amélioration de la santé. "Nous avons montré de façon très convaincante que l'amélioration de la santé n'est pas seulement un avantage -- en termes de revenus individuels sur la durée d'une vie. Elle permet aussi de soutenir une croissance économique plus rapide", dit M. Sachs. Lorsque l'on prend en compte les revenus supplémentaires et les taux de croissance plus élevés (dus à l'amélioration de la santé), et que l'on multiplie cela par les 8 millions de vies qui, selon les estimations de la commission, pourraient être sauvées chaque année, on arrive à des gains économiques annuels de 360 milliards de dollars, affirme M. Sachs. Et même cette estimation est prudente. "Il est possible d'affirmer que les véritables avantages économiques seraient même supérieurs. Ce serait presque irresponsable de ne pas se lancer dans ce genre d'investissements très rentables."

Mais les investissements requis pour atteindre les objectifs de santé du millénaire sont inabordables pour les 2,5 milliards d'habitants de l'Afrique et des autres pays à faibles revenus présentant les risque les plus élevés. Selon le rapport, les gouvernements et les citoyens des PMA ont consacré 7 milliards de dollars aux soins de santé en 2001. Il faudrait donc que les budgets nationaux de santé augmentent, pour atteindre 11 milliards par an d'ici à 2007, et 16 milliards d'ici à 2015. Les bailleurs de fonds, quant à eux, devraient accroître le financement des programmes de santé des seuls PMA, de 1,5 milliard de dollars l'année dernière à 14 milliards de dollars par an d'ici à 2007 et à 21 milliards de dollars d'ici à 2015.

Pour atteindre les objectifs mondiaux du millénaire, les pays donateurs et les agences multilatérales devraient accroître l'ensemble des financements des programmes mondiaux de santé, de 7 milliards de dollars par an en 2001, à 27 milliards d'ici à 2007 et à 38 milliards de dollars d'ici à 2015.

Même à ce prix, insiste M. Sachs, ces montants restent très faibles. "Nous parlons là d'environ un dixième de pourcentage du PNB des pays donateurs -- un centime pour 10 dollars -- en vue d'atteindre les objectifs prioritaires définis par la communauté internationale, et de maintenir les populations en vie." Même lorsque l'on y ajoute des financements supplémentaires destinés à améliorer l'assainissement, l'eau et l'éducation, dit-il, "les pays riches sont si riches [que], à notre avis, ils en ont tout à fait les moyens. Après tout, nous envisageons de sauver des millions de personnes qui, à l'heure actuelle, meurent de la pauvreté". M. Sachs estime que si les pays riches respectaient les objectifs internationaux, consistant à consacrer 0,7 % de leur produit national brut à l'aide au développement, 125 milliards de dollars supplémentaires d'aide publique au développement seraient dégagés annuellement, ce qui suffirait largement à augmenter les budgets de la santé.

Pourtant, en 2000, le pourcentage du PNB consacré à l'aide au développement est tombé à 0,22 % -- chiffre le plus bas de tous les temps -- et les dirigeants, aux Etats-Unis et ailleurs, doutent de plus en plus de l'efficacité des programmes d'aide classiques. Mais la pandémie du VIH/sida, et sa progression dans le monde en moins d'une génération, dit M. Sachs, ont rappelé aux dirigeants du Nord les dangers de l'inaction. "Nous devons trouver une nouvelle approche", conclut-il. "Une fois que les analystes auront examiné les faits -- nous allons faire changer d'avis les Etats-Unis. C'est ce que je prédis."


Le rapport complet de la commission sur la macroéconomie et la santé est accessible en ligne à : <http://www3.who.int/whosis/cmh/cmh_report/e/report.cfm>.



[retour au volume 16#1 sommaire ]


[ Accueil ] [ Actualités ] [ Magazine ] [ Index / Recherche ]
[ A propos d'Afrique Relance ]
[ Accueil - ONU ] [ Nouvelles - ONU ] [ Grand rapports de l'ONU ]
[ Liens de l'ONU pour l'Afrique ]

Cet article peut être reproduit librement, à condition d'en indiquer l'origine : "Afrique Relance, ONU". Avant d'utiliser toute photo, il faut obtenir la permission du titulaire des droits d'auteur dont le nom est indiqué. Merci de nous envoyer une copie de tout article reproduit.

Afrique Relance
I United Nations Plaza, Bureau 550
United Nations
New York, NY 10017 USA
Tél : (212) 963-6857
Fax: : (212) 963-4556
E-mail : africa_recovery@un.org,

Site Web : www.africarecovery.org
Pour nous contacter par e-mail: africa_recovery@un.org