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Afrique Relance, Vol.15# 4 (décembre 2001), page 26

Affranchir les jeunes filles du "trokosi"

Une campagne contre la servitude rituelle au Ghana

Par Nirit Ben-Ari

Des centaines de familles et d'invités se sont réunis à Adidome (Ghana), le 10 novembre dernier, pour participer à une célébration, en compagnie de 128 femmes libérées après des années de travail forcé passées au service de prêtres locaux. Les femmes venaient de terminer le cycle d'apprentissage d'un centre technique administré par International Needs Ghana (ING), une organisation non gouvernementale locale qui aide les femmes à retrouver une vie normale au sein de leurs communautés. "Il n'est pas facile de changer des coutumes et pratiques centenaires", a constaté Fiaga Togbe Kwao, chef du domaine traditionnel des Mepe, à l'occasion de la cérémonie de fin d'apprentissage. Le chef a également invité la foule à encourager l'émancipation des femmes dans la société ghanéenne.

Les femmes du centre technique ont toutes été des trokosi, littéralement des "femmes des dieux" dans le dialecte Ewe. Selon la coutume, vieille de quelque 300 ans, de la région ghanéenne de la Volta, lorsqu'une personne commet un crime ou une grave infraction aux règles communautaires, les chefs traditionnels ordonnent à la famille du coupable d'envoyer une de ses filles travailler dans un lieu de culte, en guise de réparation. La jeune fille doit y passer de trois à cinq ans avant de pouvoir retourner dans sa famille.

Cette pratique donne toutefois fréquemment lieu à des cas d'exploitation sexuelle et de mauvais traitements. Agée de 22 ans, Dora Galley, est l'une des femmes qui a appris le métier de coiffeuse au centre technique, après avoir passé sept ans dans un lieu de culte. Elle affirme avoir été contrainte à travailler dans les champs du matin au soir sans aucune rémunération ou nourriture.

"Je devais abattre des arbres et en arracher les souches pour les transformer en charbon que je vendais pour survivre, témoigne-t-elle. Je n'avais pas le droit de consommer les produits de la ferme sans la permission préalable du prêtre. De temps à autre, mes parents m'envoyaient des vivres, mais ceux-ci restaient sous la garde du prêtre et je devais en demander chaque fois que j'en avais besoin. J'ai été forcée d'avoir des rapports sexuels avec lui dans le cadre d'un des rituels du lieu, mais heureusement je ne suis pas tombée enceinte."

Patience Akope, âgée de 31 ans, a vécu une expérience similaire. Elle a passé 21 ans dans un lieu de culte et a un enfant de 15 ans. "Le prêtre ne m'a jamais permis d'aller à la clinique des soins prénataux ou à l'hôpital, précise-t-elle. Pendant toute ma grossesse, j'ai dû me débrouiller seule."

Le "trokosi" est pratiqué également au Bénin, au Nigéria et au Togo, mais c'est du Ghana que nous viennent la plupart des renseignements sur cette coutume. Depuis sa constitution, l'ING a contribué à la remise en liberté et à la réinsertion sociale d'environ 2 800 filles et femmes. Des milliers d'autres sont probablement encore soumises

à cette pratique. Les apprenties d'Adidome ont passé de six mois à trois ans au centre technique de l'ING où elles ont appris la teinture du batik et des cravates, la fabrication de savonnettes et de pommade et le métier de coiffeuse et de boulangère, qui leur serviront à se refaire une vie indépendante.

"Le trokosi est un crime"

En juin 2001, l'ING a reçu 50 000 dollars du Fonds de développement des Nations Unies pour la femme (UNIFEM), afin de renforcer ses programmes de lutte contre le trokosi, et notamment ses centres techniques, services de conseils psychologiques, établissements scolaires pour enfants et campagnes d'information juridique et activités destinées à changer ces pratiques.

Florence Butegwa, coordinatrice régionale du bureau du Fonds de développement des Nations Unies pour la femme (UNIFEM) à Lagos, (Nigéria), souligne que le trokosi n'est qu'une forme d'exploitation de la femme parmi bien d'autres. Dans d'autres régions du monde, explique-t-elle à Afrique Relance, on brûle les veuves, on mutile les organes sexuels des femmes, ou des membres de leur famille leur font subir des sévices physiques. "Les mauvais traitements dont sont victimes les femmes ne sont pas uniques à l'Afrique", note-t-elle. Toutefois, dans le contexte des "violations des droits des femmes", les pratiques comme le trokosi sont inadmissibles.

Mme Akope est catégorique : "La pratique du trokosi est un crime et doit être éliminée. L'être humain n'est pas une bête de sacrifice. Les autorités devraient arrêter et incarcérer sans tarder les auteurs de cette pratique malfaisante et déshumanisante qui consiste à garder et à exploiter des jeunes filles innocentes dans des lieux de culte."

Les lois ne suffisent pas

Des membres de l'ING et d'autres militants du Ghana ont fait pression sur les autorités du pays pour qu'elles interdisent de telles pratiques. En 1998, le Parlement ghanéen a passé une loi interdisant toutes les formes de travail forcé rituel. Au début de 2001, le Président John Agyekum Kufuor a affirmé que "les filles devraient aller à l'école, et non pas dans des lieux de culte". Il s'est également engagé à faire appliquer la loi. Mais, à ce jour, aucun prêtre ou parent n'a été arrêté pour avoir perpétué cette pratique.

Mettre fin à un comportement si profondément ancré dans la tradition n'est pas facile. Les habitudes culturelles "ont la vie dure", explique à Afrique Relance Wisdom Mensah, coordinateur du projet de l'ING. En octobre dernier, l'ING a organisé un séminaire à l'intention des policiers de la région de la Volta, au cours duquel la majorité des participants ont affirmé ne pas connaître le trokosi et les lois qui l'interdisent. Dans ces conditions, explique le coordinateur, l'objectif de son organisation est de sensibiliser l'opinion à ce problème, en vue de l'éliminer progressivement. Les lois seules ne suffisent pas.

Mme Butegwa estime quant à elle qu'on ne peut se contenter de "sanctionner cette pratique sans comprendre pourquoi elle perdure". Elle craint que cela ne fasse que perpétuer ce rituel "sous une autre forme ou de manière clandestine".

Certains groupes locaux ont accusé l'association de vouloir nuire aux valeurs traditionnelles. "Nous ne sommes pas hostiles à notre culture, mais nous sommes contre la servitude, l'esclavage et le travail des enfants", souligne M. Mensah. Face aux accusations selon lesquelles son groupe s'attaque à la liberté de culte prévue dans la constitution, il affirme: "Votre liberté s'arrête là où commence la liberté d'autrui. Si vous pratiquez une religion, un système de croyances ou une coutume traditionnelle qui asservissent les gens, les rendent inférieurs et réduisent leur dignité, vous violez alors notre système constitutionnel."

Le militantisme de M. Mensah lui a valu des menaces de mort. Mais il n'est pas intimidé pour autant. "Cela vaut la peine de consacrer sa vie à la cause des femmes", conclut-il.



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