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Afrique Relance, Vol.15# 4 (décembre 2001), page 6

Un commerce qui aide les femmes pauvres

Des villageoises du Burkina Faso s'implantent sur le marché mondial

Par Ernest Harsch

Ecrasées et traitées, les noix de l'arbre à karité produisent une graisse végétale : le beurre de karité, que l'on surnomme parfois "l'or des femmes". Depuis longtemps utilisé comme ingrédient dans la nourriture locale et le savon, le beurre de karité est aussi un produit d'exportation précieux, entrant dans la fabrication du chocolat et des cosmétiques. Cet arbre pousse dans toute la région semi-aride du Sahel, en Afrique de l'Ouest, mais se rencontre surtout au Burkina Faso, où l'exportation de beurre de karité et de noix non traitées a rapporté 5 milliards de francs CFA (7 millions de dollars des Etats-Unis) en 2000, ce qui en fait le troisième produit d'exportation du pays après le coton et le bétail.

La récolte et l'extraction du karité sont surtout effectuées par les femmes des zones rurales (cette activité occupe de 300 000 à 400 000 femmes au Burkina seulement). Les revenus du karité vont directement aux villageois les plus pauvres, dans un pays classé parmi les plus pauvres du monde.

C'est rarement le cas des exportations de pays en développement. Même lorsque leurs cours ne se sont pas effondrés sur les marchés mondiaux, le café, le cacao, le coton, le cuivre et les autres produits de base génèrent des recettes à l'exportation qui profitent surtout aux gouvernements, aux entreprises et aux intermédiaires, ainsi qu'à quelques producteurs -- des hommes pour la plupart, qui sont rarement parmi les plus pauvres.

En visitant des projets de production de beurre de karité au Burkina Faso au mois de février 2001, Mme Noleen Heyzer, Directrice générale de l'UNIFEM, le Fonds de développement des Nations Unies pour les femmes, a rappelé qu'il fallait délibérément lutter contre la tendance du marché mondial à marginaliser davantage les pauvres. "Notre appui aux productrices de beurre de karité, a-t-elle déclaré aux journalistes locaux, témoigne de notre volonté de faciliter l'accès des femmes aux marchés mondiaux et de contrecarrer les grandes tendances de la mondialisation, afin d'aider les femmes et les pauvres."

Un trésor négligé

Le karité -- qui en dioula, langue locale, signifie "vie" -- pousse généralement à l'état sauvage, sans qu'il faille le cultiver ou lui prêter une attention particulière. Presque toutes les parties de l'arbre ont un usage pratique. L'écorce est utilisée en médecine traditionnelle contre certaines maladies enfantines et contre les petites griffures et coupures. La coque de la noix sert d'anti-moustique. Surtout, la noix elle-même, lorsqu'elle est pressée, produit une huile végétale que l'on peut employer dans la cuisine, la fabrication du savon et les soins de la peau et des cheveux. C'est traditionnellement aux femmes que revient le soin de récolter et de fabriquer le beurre de karité, les hommes ne s'occupant généralement que du transport et de la commercialisation.


Réduction des noix de karité en poudre : l'exportation des produits du karité peut accroître les revenus des femmes.

Photo: ©International Development Research Centre


Depuis des décennies, les noix de karité non traitées sont importées en Europe, principalement en Suisse et au Royaume-Uni, où elles entrent dans la fabrication du chocolat. Pendant les années 70 et la première moitié des années 80, les recettes du karité occupaient la deuxième place des exportations du Burkina, derrière le coton. Mais les cours mondiaux du karité se sont effondrés en 1986-87 et la qualité de la production du Burkina a également décliné, ce qui l'a fait reculer sur le marché mondial. En 1990, le Burkina n'exportait plus que 22 000 tonnes, soit une toute petite partie de sa production annuelle.

Au début des années 90, l'adoption par le gouvernement des politiques d'ajustement structurel a également perturbé la récolte des noix et la commercialisation des produits du karité. La libéralisation des marchés agricoles, à la suite de l'élimination de la commission de stabilisation des prix, a considérablement déstabilisé le marché intérieur et désorganisé l'ensemble du secteur.

Théoriquement, la dévaluation du franc CFA en 1994 aurait pu permettre aux producteurs locaux de noix et de beurre de karité d'augmenter les recettes à l'exportation. Mais les femmes du Burkina étaient particulièrement mal placées pour tirer parti des nouveaux débouchés économiques. Selon les estimations, 88 % des femmes sont analphabètes et ne disposent pas des connaissances techniques qui leur permettraient d'améliorer la qualité de leur production ou de s'informer des tendances du marché. Même lorsqu'elles ont les connaissances ou les compétences requises, peu de femmes ont accès au crédit nécessaire à l'achat de presses ou à une meilleure promotion de leurs produits.

Le programme d'ajustement structurel du Burkina a mis fortement l'accent sur les exportations mais, dans les années 90, la priorité a été donnée au coton. Avec l'aide de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI), d'importants investissements ont permis de réorganiser le secteur et d'offrir de nouvelles variétés de semences et autres services d'appui. Les prix payés aux producteurs de coton ont été augmentés et les exploitants ont reçu des crédits pour acheter engrais et pesticides. Par conséquent, la production de coton s'est accrue, passant de 117 000 tonnes en 1993/1994 à, selon les estimations, 400 000 tonnes en 2001/2002.

Les avantages du coton -- "l'or blanc du Burkina" -- ne sont pas négligeables. Cette culture renforce la balance commerciale du pays et fait vivre directement à peu près 2 millions d'habitants, sur les 11 millions que compte le pays. Mais elle entraîne également des coûts. Lorsque les cours mondiaux sont bas, comme c'est actuellement le cas, les pouvoirs publics risquent de subir des pertes car ils essaient de maintenir un prix intéressant pour les producteurs. Les engrais chimiques et les pesticides employés dans la culture du coton tendent à endommager le sol. Et l'expansion géographique des cultures de coton se fait parfois aux dépens des céréales, ce qui fragilise encore plus la sécurité alimentaire dans un pays sujet à la sécheresse et aux famines périodiques.

Au Burkina, d'après de nombreuses études de terrain, les inégalités sociales et économiques dans les zones de culture du coton tendent à se creuser. Puisque les plus déshérités n'ont pas accès au crédit ou aux terres cultivables, les exploitants de coton viennent souvent des classes les plus aisées de la société rurale. Et parmi eux, les femmes sont rares.

L'intérêt des ONG et des bailleurs de fonds

En 1994, tandis que les conditions de vie s'aggravaient pour un grand nombre de Burkina-Be subissant le contrecoup de l'ajustement structurel et de la dévaluation, les pouvoirs publics ont annoncé "six mesures" destinées à aider les pauvres et à préserver la viabilité de l'environnement. L'une d'entre elles visait tout particulièrement à promouvoir l'indépendance économique des femmes en développant la production de karité.

Répondant aux demandes d'assistance des pouvoirs publics, des organisations non gouvernementales extérieures et des bailleurs de fonds bilatéraux ont soutenu un certain nombre de projets. L'une des premières initiatives a été le Projet national karité (PNK), lancé en 1995 avec l'assistance financière et technique du Centre canadien d'étude et de coopération internationale (CECI), ONG canadienne. Ensuite, Taiwan a octroyé d'importants financements, environ 1 milliard de francs CFA (1,4 million de dollars) jusqu'à la fin 1999.

Le bureau régional ouest-africain de l'UNIFEM, dont le siège est à Dakar (Sénégal), a envoyé une mission au Burkina à la demande des pouvoirs publics. Il est apparu qu'en dépit du PNK et d'autres projets sur le karité, les femmes n'avaient toujours pas véritablement accès aux moyens de production. Donc en 1997, l'UNIFEM est intervenu directement auprès des groupes de femmes, afin de les aider à produire du beurre de karité et à trouver des débouchés sur d'éventuels marchés à l'exportation.

Vu la prolifération des projets d'exploitation du karité, les pouvoirs publics ont décidé l'année suivante de mettre sur pied une commission de coordination pour veiller à la complémentarité des initiatives des bailleurs de fonds. La commission est bien placée sur la scène politique et se trouve sous la tutelle directe de Mme Gisèle Guigma, Ministre de la promotion des femmes.

De nouveaux débouchés

Les chercheurs de l'UNIFEM ont confirmé que, pour les femmes productrices, les revenus les plus lucratifs seraient potentiellement ceux de la production et de la commercialisation du beurre de karité plutôt que des noix non traitées. En 1997, une tonne de noix brutes se vendait sur le marché intérieur à 70 000 francs CFA et à 100 000 francs CFA à l'exportation. Mais la même tonne, une fois transformée en beurre de karité, valait 148 000 francs CFA.

Plusieurs entreprises de cosmétiques, notamment l'Oréal et The Body Shop, ont déjà commencé à employer le beurre de karité dans leurs lotions, leurs crèmes et autres produits. L'UNIFEM a facilité la négociation d'un contrat particulièrement intéressant avec l'Occitane, entreprise de cosmétiques française. Contrairement à d'autres sociétés, l'Occitane ne passe par aucun intermédiaire, achète son beurre de karité directement à l'Union des groupements Kiswendsida (UGK), qui rassemble plus de 100 groupes de production. Ce sont ainsi les producteurs, et non les intermédiaires, qui touchent la plus grande partie des recettes. En 2001, l'Occitane a acheté 60 tonnes de beurre de karité et en 2002, ce chiffre devrait passer à 90 tonnes. En outre, les femmes sont formées au contrôle de qualité et payées à l'avance, ce qui procure une sécurité accrue en phase de production.



"Notre appui aux productrices de beurre de karité témoigne de notre volonté de faciliter l'accès des femmes aux marchés mondiaux et de contrecarrer les grandes tendances de la mondialisation, afin d'aider les femmes et les pauvres."
-- Mme Noleen Heyzer, Directrice générale de l'UNIFEM


"Pour les femmes, c'est important d'avoir un partenaire comme l'Occitane, dit Mme Félicité Yaméogo, Présidente de l'UGK, parce que cette société nous permet de vendre nos produits plus cher. Bénéficier de revenus réguliers permet aux productrices de se faire respecter de leurs familles et leur donne le droit de s'exprimer dans leur communauté."

Avant que les entreprises de cosmétiques ne s'intéressent au beurre de karité, la plupart des noix ou du beurre exportés servaient à la fabrication du chocolat. Ce marché pourrait se développer considérablement dans l'avenir avec la décision, prise en 2000 par l'Union européenne, d'autoriser jusqu'à 5 % de graisses végétales autres que le cacao, dans la fabrication du chocolat. Malgré son coût, le beurre de karité est particulièrement apprécié car il complète très bien le cacao.

D'après Mme Antoinette Ouédraogo, représentante des productrices de karité, les groupements de femmes peuvent aussi conquérir de nouveaux marchés plus proches de chez elles, au Burkina et dans les pays limitrophes. Elle remarque que la production annuelle de noix de karité pourrait atteindre 850 000 tonnes (la plus élevée au monde). Mais 50 000 tonnes seulement sont actuellement récoltées.

Compétences et viabilité

"Aider les femmes productrices à s'établir sur les marchés mondiaux du beurre de karité est un moyen d'assurer et de renforcer leur sécurité économique", note Mme Heyzer. Leur situation économique s'améliore non seulement grâce aux revenus qu'elles génèrent mais aussi aux connaissances techniques et aux capacités d'organisation qu'elles acquièrent.

Toute l'aide apportée aux femmes passe par les associations locales. En novembre 2000, on estimait à plus de 1 300 le nombre d'organisations de femmes productrices de beurre de karité, présentes dans la moitié des provinces du pays. Dans certaines régions, une grande proportion de femmes appartient à ces groupements -- à Sissili, par exemple, un bon tiers des femmes des régions rurales travaillent dans la production du karité.

Grâce à ces groupements, les femmes peuvent mettre leurs ressources en commun et acheter des presses simples, ce qui réduit beaucoup le temps et la main d'oeuvre investis dans le broyage des noix de karité. Elles reçoivent une formation technique qui leur permet de respecter les normes de qualité requises par les acheteurs étrangers, et elles peuvent rencontrer des acheteurs potentiels dans des foires commerciales organisées périodiquement.

D'après Mme Fati Bougouma, chef du projet PNK, les femmes qui participent aux groupes de production de karité suivent aussi des cours d'alphabétisation, notamment en mouré et dioula, deux langues locales parmi les plus répandues. Il a ainsi été possible de former des femmes qui, à leur tour, forment d'autres productrices de karité. "Grâce à l'alphabétisation, dit-elle, les femmes peuvent mieux s'organiser, elles comprennent un plus grand nombre de choses."

En plus de l'instruction d'ordre pratique, les divers projets de production de karité cherchent également à sensibiliser l'opinion à la viabilité de l'environnement. L'arbre de karité est une espèce protégée. Il est même interdit de cueillir les noix qui ne sont pas mûres (les noix mûres tombent sur le sol). Mais en raison de la rareté des sources d'énergie bon marché, les arbres sont souvent abusivement coupés pour servir de bois de chauffe, et les exploitants brûlent parfois des arbres pour dégager des terres cultivables.

L'arbre à karité pousse mieux dans la nature, et il ne se cultive pas facilement. Généralement, les arbustes plantés tendent, même lorsqu'ils atteignent l'âge adulte, à ne pas donner de noix exploitables. Toutefois, le Mali a connu quelques succès et a replanté à grande échelle certaines variétés d'arbres à karité. Une plantation expérimentale vient d'être ouverte au Burkina, près de la ville de Nongremassom, et les résultats initiaux sont encourageants.

Néanmoins, dans l'immédiat, la plus grande difficulté consiste à protéger les arbres sur pied, dit Mme Bougouma. "Chaque jour, nous expliquons à la population que l'arbre à karité est la plus grande richesse du pays."



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