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Afrique Relance, Vol.15# 4 (décembre 2001), page 12 Il faut renforcer les institutions régionales Interview du Secrétaire exécutif de la CEA, K.Y. Amoako
AR : Pourquoi est-ce que le Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique accorde autant d'importance à l'intégration régionale de l'Afrique ? K.Y. Amoako : Depuis l'indépendance, les Africains ont toujours eu cette idée d'unité, de panafricanisme. Il s'agit là des aspects politiques de l'intégration régionale. Mais, de plus en plus, nous comprenons que les aspects économiques sont également très importants, étant donné le faible poids des économies africaines. Le PIB de l'ensemble de l'Afrique subsaharienne est inférieur à celui de la Belgique, ce qui illustre le problème. Considérons, par exemple, l'obstacle le plus important à la compétitivité de l'Afrique : les transports. En Afrique, aujourd'hui, il est très difficile de se déplacer à l'intérieur du continent. Pour de nombreux pays africains, en particulier les pays sans littoral, si l'on ne développe pas le réseau de transports, cela nuira beaucoup à l'intégration de l'Afrique au sein de l'économie mondiale. En ce qui concerne l'aviation civile, étant donné les nombreuses réductions budgétaires des compagnies aériennes, il est presque impossible de se déplacer de l'Est à l'Ouest [du continent] ou ailleurs. Nous ne pourrons remédier aux problèmes de l'aviation civile tant que nous ne prendrons pas en compte leur dimension régionale et sous-régionale, en mettant en commun nos ressources, en rationalisant l'espace aérien, etc. Si l'on tient compte de toutes les activités commerciales illégales transfrontalières, les échanges commerciaux au sein de l'Afrique sont nombreux. Mais d'après les statistiques officielles, les échanges intrarégionaux sont très faibles : environ 4 % le plus souvent. L'acheminement de biens du Nigéria jusqu'à la Côte d'Ivoire dure parfois très longtemps, étant donné le nombre de barrages routiers, de postes de douane et de retards que l'on rencontre. La rationalisation des réseaux routiers et la suppression de ces obstacles permettraient aux gens ordinaires -- au commerçant moyen -- de constater les avantages de l'intégration. Dans divers pays africains, les hommes d'affaires sont confrontés aux mêmes difficultés en matière de commerce et d'investissements. La rationalisation des tarifs douaniers et l'harmonisation des politiques d'un pays à l'autre auraient vraiment des conséquences positives pour le négociant moyen. Le VIH/sida est aussi un problème régional ; il se propage le long des réseaux routiers, par le biais des camionneurs. Même la paix et la sécurité ont des dimensions régionales. Pensez par exemple aux problèmes des conflits des Grands Lacs et des pays de l'Union du fleuve Mano. On ne peut envisager de résoudre indépendamment les uns des autres les conflits au Libéria, en Sierra Leone ou en Guinée. Donc, pour toutes ces raisons politiques, sécuritaires et économiques, l'intégration régionale et les solutions régionales sont importantes. C'est pourquoi il est fortement recommandé dans le Nouveau Partenariat d'adopter une approche régionale face à certains des problèmes de l'Afrique. AR : L'Afrique dispose déjà de nombreuses institutions régionales et sous-régionales, qui ont donné des résultats limités. Pour concrétiser l'intégration régionale, que faut-il changer ? K.Y. Amoako : Cela fait des années que nous débattons de ces questions. "Qu'y a-t-il de neuf ?", demandez-vous. Nous devons analyser l'expérience de l'Afrique -- et celle de l'Amérique latine, de l'Europe et d'ailleurs -- et en tirer des enseignements : qu'est-ce qui a été efficace et qu'est-ce qui ne l'a pas été par le passé ? Nous avons, semble-t-il, de multiples organisations sous-régionales. Nous devons les organiser rationnellement. Certains pays appartiennent à deux ou trois d'entre elles. Des incompatibilités existent. Des pays signent des protocoles et ne les appliquent jamais. Nous devons donc chercher à rationaliser les institutions régionales en place ainsi que leur composition. Nous devons créer des institutions solides qui puissent s'acquitter de leur mission politique et économique. Certaines des institutions existantes, par exemple la CEEAC [Communauté économique des Etats de l'Afrique centrale] n'ont jamais véritablement réussi à s'imposer. Il est donc important d'établir de telles institutions, de faire la preuve de leur efficacité, de veiller à ce que les Etats membres s'acquittent de leurs quotes-parts et de renforcer les capacités de ces institutions afin qu'elles s'acquittent de leur mission. Le processus d'intégration entraîne des bénéfices
et des pertes. Nous avons, entre autres, appris qu'il fallait
mettre en place des mécanismes de compensation des manques
à gagner. Par exemple, les recettes de nombreux pays dépendent
en grande partie des droits de douane. Si vous supprimez tout
à coup ces droits, cela va gravement nuire à certains
pays. Nous devons donc envisager des mécanismes compensatoires,
de façon à ce que les pays les plus stables puissent
aider les autres. "L'autoroute transafricaine" en cours de construction au Kenya : les pays africains ont besoin d'être reliés les uns aux autres par de meilleurs réseaux de transport. Photo : ©ONU / Milton Grant AR : Dans le cadre de l'ajustement structurel, les politiques économiques menées en Afrique ont été négociées à l'échelle nationale, entre tel ou tel pays africain et les donateurs. Certains observateurs estiment que ces programmes nationaux sont parfois contraires aux objectifs régionaux. Ces critiques sont-elles fondées ? K.Y. Amoako : Ces critiques sont tout à fait fondées. La libéralisation des échanges qui a eu lieu en Afrique s'est effectuée unilatéralement, dans le contexte des programmes d'ajustement structurel. Les politiques industrielles ont été adoptées dans le contexte de programmes nationaux, sans prendre en compte la dimension sous-régionale. C'est pourquoi le Nouveau Partenariat pourrait au moins proposer d'autres bases. Il fournit un cadre de référence commun, des politiques et des programmes que les pays africains peuvent adopter, avec des dimensions à la fois nationales et sous-régionales. Cela devrait améliorer nos relations avec les donateurs et les institutions internationales, en ce qui concerne la formulation de politiques harmonieuses au sein d'un même pays et d'un pays à l'autre. Cette tendance devrait s'accentuer. Mais c'est à l'Afrique de prendre l'initiative. AR : D'après le Plan Oméga du Président sénégalais Abdoulaye Wade, les investissements étrangers directs étaient une nouvelle source importante de financement pour l'Afrique. Mais, dans le cadre du Nouveau Partenariat, il semble que les investissements étrangers soient surtout une possibilité à long terme ; et qu'il s'agisse avant tout, à court et à moyen terme, d'obtenir davantage d'aide au développement, de réduction de la dette et d'autres formes traditionnelles de financement. En étant réaliste, de quels sortes de financement l'Afrique peut-elle espérer bénéficier ? K.Y. Amoako : Les différentes possibilités ne sont pas mutuellement exclusives. On peut peut-être distinguer le court terme, le moyen terme et le long terme. Cela me semble justifié. Mais, en ce qui concerne le financement du développement de l'Afrique, il faut adopter une approche globale. Lorsqu'on considère les objectifs généraux de développement -- la nécessité de réduire la pauvreté, le montant des obligations financières et la mobilisation de ressources intérieures qui est réaliste à l'heure actuelle -- on arrive à un énorme déficit financier, c'est indéniable. La question est la suivante : comment combler ce déficit ? Evidemment, l'Afrique se caractérise par sa diversité. Les pays sont à des stades différents. Mais, dans l'ensemble, la plupart des pays ont besoin de davantage d'APD [aide publique au développement], d'investissements étrangers plus importants et d'une réduction de la dette. C'est ainsi que se présente la question du financement. Le Nouveau Partenariat, qui réunit le Plan Oméga et le PMA [Partenariat du millénaire pour le programme de relance africaine], adopte manifestement une approche plus globale du financement du développement en Afrique. Dans le cadre du partenariat, on demande non seulement davantage d'APD, mais également une amélioration du dialogue sur la question et un changement de perspective de l'Afrique et de ses partenaires. Nous avons besoin d'une APD qui donne de meilleurs résultats ; la qualité compte maintenant. Le Nouveau Partenariat souhaite que la relation entre l'Afrique et ses partenaires de développement se transforme et que l'Afrique y joue un rôle plus actif. Nous souhaitons une plus grande transparence, de la part de l'Afrique et de ses partenaires. C'est pourquoi la question de la gouvernance est fondamentale pour le Nouveau Partenariat. Dans les domaines de l'économie, des entreprises et de la politique, une bonne gouvernance est une condition indispensable à l'obtention d'APD et d'investissements privés, étrangers et nationaux. Différentes formes de financement seront importantes. Mais pour attirer des financements de quelque sorte que ce soit, certains principes de base devront être respectés. AR : Que faut-il changer pour permettre ce type de partenariat ? K.Y. Amoako : Tout d'abord un pacte entre les dirigeants et le peuple de l'Afrique, qui énonce certains principes fondamentaux -- bonne gouvernance, gouvernance de l'économie et des entreprises. Il faut instaurer des systèmes adéquats de gestion des finances publiques, une plus grande transparence lors de l'élaboration des budgets, une meilleure planification, etc. C'est indispensable si l'on veut mieux utiliser les ressources. C'est en Afrique que cela commence. C'est chez nous que cela commence. Lorsque des politiques adéquates seront mises en place, pour faire évoluer les relations avec les donateurs, il faudra réduire les conditions imposées et allouer davantage de ressources -- des ressources prévisibles et à long terme -- aux programmes nationaux. L'inefficacité de l'aide s'explique en grande partie par la multiplication des projets : trop de projets, trop de conditions imposées par les donateurs, manque d'harmonisation des politiques des donateurs. Certains ministres des finances africains doivent s'occuper de 15, 20, voire 30 budgets pour un seul type de projet. D'ailleurs, dans certains pays, les donateurs octroient des fonds importants, mais les pouvoirs publics ne connaissent même pas exactement le montant ni les différents types d'aide. Nous ne pouvons plus nous permettre d'avoir ce genre de relations. Nous devons persuader les donateurs d'harmoniser leurs politiques et leurs programmes au sein des pays africains. Et ils doivent allouer des ressources de façon plus durable, à plus long terme, en privilégiant les prêts sectoriels et l'appui budgétaire. Et puis, il y a la question de la transparence. Comment quantifier les résultats de l'aide ? Qui doit rendre compte à qui ? Certaines expériences très intéressantes sont menées dans des pays comme la Tanzanie : bon nombre des donateurs ont décidé que nous évaluerions aussi leurs politiques, pour voir s'ils s'acquittent du rôle qui leur incombe. Il y a donc des conditions à satisfaire d'un côté comme de l'autre. Mais, il faut avant tout que l'Afrique se prenne en main. Lorsque ce sera le cas, les donateurs seront alors au rendez-vous. [retour au volume 15 #4 sommaire ] [ Accueil ] [ Actualités ] [ Magazine ] [ Index / Recherche ] [ A propos d'Afrique Relance ] [ Accueil - ONU ] [ Nouvelles - ONU ] [ Grand rapports de l'ONU ] [ Liens de l'ONU pour l'Afrique ] Cet article peut être reproduit librement, à condition d'en indiquer l'origine : "Afrique Relance, ONU". Avant d'utiliser toute photo, il faut obtenir la permission du titulaire des droits d'auteur dont le nom est indiqué. Merci de nous envoyer une copie de tout article reproduit. Afrique Relance Site Web : www.africarecovery.org |