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Afrique Relance, Vol.15# 4 (décembre 2001), page 8 Lutte contre le sida : le rôle des hommes Des campagnes menées en Afrique visent à modifier les comportements masculins Par Vincent Nwanma, Lagos Comme d'autres pays africains, le Nigéria se caractérise par une "société patriarcale", constate M. Owei Lakemfa, l'un des dirigeants de la fédération syndicale Nigeria Labour Congress (NLC). "Les hommes se croient libres d'avoir autant de femmes ou de petites amies qu'ils le souhaitent" et contribuent ainsi pour beaucoup à la propagation du VIH/sida. Dans ces conditions, explique-t-il, la fédération centrale de syndicats du Nigéria estime "qu'il faut accorder une place importante aux hommes" dans la lutte contre la maladie. M. Ubon Akpan, qui travaille dans les médias au Nigéria, est du même avis. Il souligne le pouvoir démesuré qu'exercent les hommes sur les femmes dans la vie économique, politique et familiale : "L'homme a la supériorité financière, ainsi que l'appui de la tradition." Dans de nombreuses sociétés africaines, indique-t-il, l'adultère est considéré comme "un crime pour les femmes", tandis que les hommes ont le droit de "s'afficher" en compagnie de multiples compagnes. D'après Mme Nkechi Nwankwo, du Women Leadership Group, organisation non gouvernementale (ONG) nigériane, il est possible de modifier les comportements masculins en s'appuyant sur certains aspects de la culture traditionnelle. Si les hommes exercent un pouvoir considérable sur les femmes dans les cultures africaines traditionnelles, ces mêmes normes sociales obligent également les hommes à s'occuper de leur femme, de leurs enfants et d'autres membres de la famille. "Les hommes dignes de ce nom protègent les femmes du VIH/sida" : tel était le slogan imprimé sur les tee-shirts que portaient les participants à un atelier organisé par cette ONG à Jos (Nigéria), à l'intention des professionnels des médias du Nigéria et du Ghana. Il est possible de modifier les rôles et les comportements masculins en usage, en dialoguant plus librement avec les femmes et en amenant les hommes à porter un regard critique sur la situation. Au Zimbabwe, un autre groupe, connu sous le nom de Padare/Enkundleni, estime qu'il est possible de modifier les rôles et les comportements masculins en usage, en dialoguant plus librement avec les femmes et en amenant les hommes à porter sur la situation un regard critique. Fondé à l'origine par un groupe d'amis de sexe masculin, Padare se compose maintenant de 13 groupes d'hommes répartis aux quatre coins du Zimbabwe, comme l'a expliqué M. Jonah Gokova à Afrique Relance à New York. Cette organisation a reçu en octobre l'un des "Prix de leadership africain" du Hunger Project, une ONG internationale basée aux Etats-Unis. "Il est l'heure de relever le défi et de commencer à définir qui nous sommes et à nous encourager les uns les autres à donner une image positive de la masculinité qui ne dépende pas de l'oppression ou du mauvais traitement des femmes", ajoute M. Gokova. Padare ne se contente pas de mettre en question les préjugés sexistes ; l'organisation combat également le VIH/sida, en posant aux hommes la question suivante : "En quoi les hommes ont-ils contribué à perpétuer les idées reçues qui conduisent les femmes à assumer les plus lourdes responsabilités face au VIH et au sida ?" Ces exemples d'actions positives cadrent tout à fait avec la campagne intitulée "Les hommes font la différence" du Programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida (ONUSIDA) et d'autres organisations de lutte contre le sida. Leur objectif est de compléter les programmes de prévention destinés aux femmes et aux filles en faisant directement appel à la participation des hommes. D'après un rapport de l'ONUSIDA publié en mai 2000*, "L'heure est venue de commencer à considérer les hommes non comme une source de problèmes, mais comme l'un des éléments de la solution". *Pour plus d'information sur la campagne de l'ONUSIDA intitulée "Les hommes font la différence", consultez le site Web <www.unaids.org/wac/2001/index.html>. Dans la plupart des pays africains, l'ONUSIDA a des conseillers qui peuvent aider des groupes locaux à participer à la campagne. Préconiser l'usage des préservatifs Puisque les femmes ont peu de pouvoir de négociation en ce qui concerne les relations sexuelles, au Nigéria, le NLC adopte une approche très concrète, en essayant de convaincre ses nombreux adhérents de sexe masculin d'utiliser des préservatifs. La fédération syndicale ne prêche pas, explique M. Lakemfa. Elle ne dit pas non plus à ses adhérents de "ne pas faire ceci ou cela". Elle cherche plutôt à les aider à comprendre les risques et les questions qui se présentent. "Tout ce qu'on peut faire, c'est aider un homme à parvenir à ses propres conclusions et à prendre ses propres décisions." Le NLC compte environ 5 millions de membres. Il regroupe les syndicats de tous les secteurs industriels du Nigéria, ainsi que des enseignants et du personnel non enseignant des établissements scolaires et universitaires et des employés des pouvoirs publics locaux. "La plupart de nos adhérents sont des hommes", observe M. Lakemfa, en ajoutant que, par sa taille et sa composition, le NLC est "particulièrement bien placé" pour faire passer le message anti-sida auprès du plus grand nombre. Dans le cadre de sa campagne de lutte contre la propagation du VIH/sida, le NLC a organisé plusieurs réunions de dirigeants syndicaux, coordonnées par des membres du personnel s'occupant à plein temps de la campagne de lutte contre le sida. "La stratégie consiste à faire en sorte que les dirigeants syndicaux soient suffisamment éclairés et organisés et à les laisser mobiliser leurs propres adhérents", explique M. Lakemfa. Par exemple, lors d'un rassemblement contre le sida, organisé le 16 octobre 2001 à Abuja, la capitale, le NLC a invité les dirigeants syndicaux des différents Etats et les a chargés d'organiser des rassemblements similaires dans les capitales de 36 Etats. Ensuite, d'autres rassemblements et manifestations auront lieu dans les 778 bureaux que compte le NLC auprès des pouvoirs publics locaux du Nigéria. Au Zimbabwe, l'association Padare/Enkundleni a plus de mal à promouvoir l'utilisation des préservatifs. "Il y a une prise de conscience importante, explique M. Gokova, mais, pour un homme marié, il est très difficile d'accepter d'utiliser un préservatif avec sa femme, car les préservatifs sont [associés] aux prostituées". C'est l'une des idées reçues qu'il faut combattre, dit-il, si l'on veut obtenir des résultats dans le cadre de la campagne de l'ONUSIDA. D'après l'ONUSIDA, "dans de nombreuses cultures, concevoir un enfant est considéré comme une preuve de masculinité. Cette attitude proscrit quasiment tout usage des préservatifs, ce qui multiplie les risques de transmettre le virus au sein de la famille et éventuellement à la prochaine génération, par la transmission de la mère à l'enfant". Les messagers du changement La Planned Parenthood Federation of Nigeria (PPFN), organisation
affiliée à l'International Planned Parenthood,
participe également à la campagne menée
en direction des hommes. Elle recrute des "agents"
communautaires, chargés de parler aux hommes des régions
rurales de sexualité, de santé et de planification
familiale. Ces agents sont par exemple des tailleurs, des barbiers
ou des membres d'autres professions et reçoivent de la
PPFN une formation en matière de sexualité et de
santé de la reproduction et transmettent ensuite leurs
connaissances à d'autres hommes, dans l'exercice de leur
métier. Un agent d'information explique à des chauffeurs routiers du Zimbabwe comment utiliser correctement un préservatif.. Photo : ©iAfrika Photos
"L'idée est la suivante : à mesure que des clients viennent les voir dans leur boutique, les agents les informent et leur vendent également des kits de santé", explique M. David Omorebokhae, responsable de la communication à la PPFN. Le programme part du principe selon lequel les agents recrutés "connaissent les hommes de leur communauté qui courent des risques et peuvent leur recommander de modifier leurs pratiques sexuelles et d'utiliser des contraceptifs". La fédération vend aux agents des contraceptifs qui peuvent être obtenus sans ordonnance. Les agents les revendent ensuite à leurs clients, en touchant à titre incitatif une commission de 25 %. Cibler les chauffeurs routiers La PPFN met actuellement au point une autre campagne s'adressant plus particulièrement aux chauffeurs routiers. "Ils sont responsables, en grande partie, de la propagation du VIH/sida", déclare M. Omorebokhae. Le premier cas de sida signalé au Nigéria -- en 1986 -- a été détecté chez un camionneur. L'ONUSIDA considère que les chauffeurs routiers qui parcourent de longues distances sont particulièrement exposés aux risques de l'épidémie. En raison de leur métier, ils sont loin de chez eux pendant plusieurs jours ou semaines d'affilée et changent souvent de région, en ayant des relations sexuelles avec différentes femmes au cours de leur trajet. Lancé en octobre 2001, le programme de la PPFN vise à recruter et à former des chauffeurs routiers afin qu'ils informent leurs collègues de l'importance des préservatifs et d'autres aspects de la prévention du sida. Ce programme concerne dans un premier temps les Etats suivants : Edo, Kano, Niger et Jigawa. Par la suite, des spectacles de théâtre communautaire seront organisés aux principaux relais routiers. En plus de son rôle éducatif, le programme vise donc également à fournir aux chauffeurs routiers des loisirs autres que la fréquentation des prostituées qui exercent leur métier le long des grands axes routiers. Au Zimbabwe, des programmes similaires sont organisés par le National Employment Council for the Transport Operating Industry, en collaboration avec des chauffeurs routiers. La participation des églises A Surulere, dans la banlieue de Lagos, l'église de l'Assemblies of God d'Ikate organise le dimanche soir des programmes visant à informer ses 2 000 fidèles des dangers du VIH/sida. Elle invite des intervenants extérieurs, comme par exemple le Dr Dickson Eze de l'hôpital universitaire de Lagos, qui a récemment expliqué aux paroissiens que les hommes transmettaient beaucoup plus souvent le VIH aux femmes que l'inverse. "Nous voulons sensibiliser les gens en invitant des experts à venir parler de cette maladie mortelle", explique le révérend Samuel Oshodipe, pasteur de l'église. Si le programme éducatif s'adresse à tous les fidèles, ce sont les jeunes qui sont visés en priorité. Toutes les personnes qui souhaitent se marier dans cette église sont maintenant tenues de se soumettre à un test de dépistage du VIH, "pour qu'aucune partie innocente ne se retrouve sans le savoir dans une situation difficile", ajoute le révérend Oshodipe. Celui-ci sait que la campagne ne sera pas facile, mais estime qu'elle obtiendra des résultats si "nous pouvons prêcher davantage et mieux enseigner la finalité du mariage. Nous devrions arriver à expliquer aux hommes que cette finalité n'est pas seulement sexuelle". L'église rappelle que, d'après la Bible, les hommes doivent respecter leur femme et bien les traiter. Nécessité d'un dialogue Le Dr Eze mentionne le cas d'un couple dont le mari était séropositif et dont la femme, séronégative, tenait à avoir des relations sexuelles sans préservatif afin de concevoir un autre enfant. Face à des réactions aussi complexes, l'ONUSIDA et les autres acteurs de la campagne doivent s'efforcer de favoriser le dialogue sur la sexualité et les questions familiales, entre les hommes et les femmes et au sein de ces deux groupes. Ils souhaitent que les hommes, les femmes, les enfants et d'autres membres de la communauté discutent librement et franchement de questions qui étaient auparavant considérées comme étant du ressort exclusif des hommes. Pour promouvoir ce dialogue, il faut faire preuve de diplomatie et renoncer à toute récrimination, disent-ils, puisque ni les hommes ni les femmes ne peuvent être tenus responsables de la propagation de la maladie. Avec leurs enfants en particulier, les pères doivent, d'après Mme Nwankwo du Women Leadership Forum, apprendre à écouter afin d'ouvrir le dialogue sur des questions relatives à la sexualité qui ont longtemps été considérées comme tabous. Ils doivent aussi savoir que "ordonner à leurs enfants de se taire n'est pas une solution". Il faut également trouver des moyens d'aider les femmes à négocier avec leur partenaire pour avoir des relations sexuelles protégées, ajoute Mme Nwankwo. L'amélioration de l'éducation sera à cet égard décisive, car les femmes "ne savent souvent pas comment procéder". Avant tout, conclut-elle, il faut encourager les femmes "à s'affirmer".
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