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Afrique Relance, Vol.15# 3 (octobre 2001), page 5

La traite des esclaves : 'un crime contre l'humanité'

La conférence contre le racisme aboutit à une déclaration historique, mais les Africains ont d'autres revendications

Par Jullyette Ukabiala

Une étape importante vient d'être franchie dans la campagne que mène l'Afrique en vue d'obtenir des réparations pour les injustices subies à l'époque de l'esclavage et du colonialisme : "L'esclavage et la traite des esclaves ont été d'effroyables tragédies ... un crime contre l'humanité, et auraient toujours dû être reconnus comme tel", a-t-il été indiqué dans la déclaration finale de la conférence contre le racisme, qui s'est tenue à Durban (Afrique du Sud) du 31 août au 7 septembre.

"Ce qui s'est produit ici est historique, a annoncé dans son discours de clôture Nkosazana Dlamini Zuma, Ministre sud-africaine des affaires étrangères et Présidente de la Conférence. Nous nous sommes mis d'accord sur le fait que la déprédation causée par l'esclavage et le colonialisme a porté préjudice et a nui à tous ceux qui sont noirs, au sens large du terme."

Mme Amina Mohamed, Ambassadrice du Kenya auprès du Bureau de l'ONU à Genève et porte-parole des délégations africaines à Durban, a évoqué certaines lacunes du document, notamment le manque d'excuses officielles de la part des nations ayant autrefois participé à la traite des esclaves et l'absence de promesses de réparations précises visant à compenser ceux qui en ont subi les conséquences. Bien que le compromis obtenu soit "terriblement imparfait", a-t-elle dit, il constitue malgré tout "un bon point de départ".

Le Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, Mary Robinson, qui était également Secrétaire générale de la conférence, a jugé positive la déclaration adoptée à l'issue de la conférence. Cette déclaration, a-t-elle dit, "énonce pour la première fois le problème en des termes simples et sans équivoque" et "aura un retentissement dans le monde entier et surtout parmi ceux qui portent encore les cicatrices" de l'esclavage.



Les débats de Durban constituent le dernier épisode en date d'une campagne menée depuis une dizaine d'années par les pays africains et les représentants de la diaspora africaine afin de faire reconnaître à l'échelle internationale les injustices subies à l'époque de la traite des esclaves.

Puisque la formulation de la déclaration a fait l'objet d'un accord de dernière minute et qu'un compromis a été séparément obtenu sur le conflit du Moyen-Orient, la conférence de Durban ne s'est pas soldée par un échec. En raison de désaccords sur ces deux grandes questions, les délégations américaine et israélienne avaient déjà quitté la conférence le quatrième jour et certains délégués européens avaient menacé de faire de même. Si aucun accord n'avait pu être obtenu sur la déclaration finale, la Conférence mondiale contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l'intolérance qui y est associée -- pour reprendre son intitulé officiel -- aurait été un échec complet.

Demandes de réparations

Les débats qui ont eu lieu à Durban constituent le dernier épisode en date d'une campagne menée depuis une dizaine d'années par les pays africains et les représentants de la diaspora africaine afin de faire reconnaître à l'échelle internationale les injustices qu'ils ont subies à l'époque de la traite des esclaves. Il s'agit non seulement de réparer un tort historique, maintiennent-ils, mais également de remédier à la pauvreté et à la discrimination durables dont héritent depuis des siècles l'Afrique et ses descendants.

Au début des années 90, l'Organisation de l'unité africaine (OUA) a officiellement adopté le projet de demandes de réparations, et notamment d'indemnités, pour l'esclavage et le colonialisme. Au cours de leur sommet de 1992, les chefs d'Etat africains ont créé un groupe d'experts, chargés d'étudier la question. Co-présidé par le chef nigérian pro-démocratique Moshood Abiola, décédé depuis, et l'ancien Directeur général de l'UNESCO Amadou-Mahtar M'Bow, le groupe a organisé en 1993 une conférence panafricaine sur le thème des réparations.

Organisée à Abuja (Nigéria), cette conférence a permis d'énoncer les principaux arguments de l'Afrique sur la question. La Proclamation d'Abuja indique que le tort qu'ont causé l'esclavage, le colonialisme et le néo-colonialisme "n'est pas seulement une réalité historique, mais se manifeste douloureusement dans les vies mises à mal des Africains d'aujourd'hui, d'Harlem à Harare, dans les économies mises à mal du monde africain, de la Guinée à la Guyane, de la Somalie au Suriname". Elle affirme donc qu'une dette morale est due aux peuples africains et demande "le versement intégral d'indemnités ... sous la forme de transfert de capitaux et d'annulation de la dette".

Aux demandes de réparations s'est ajoutée par la suite la volonté de faire reconnaître que la traite des esclaves était un crime contre l'humanité et d'obtenir que les nations y ayant participé présentent leurs excuses.

Cette campagne a bénéficié du soutien de certains groupes d'Afro-américains établis aux Etats-Unis, qui préconisaient, parallèlement, de demander au Gouvernement américain des réparations pour l'esclavage qui a duré dans ce pays jusqu'à la deuxième moitié du XIXe siècle. En ce qui concerne l'obtention d'excuses, la campagne a également été encouragée par le repentir que le pape Jean-Paul II a exprimé en 1991 "pour les péchés commis par l'Europe chrétienne contre l'Afrique", lors d'une visite à l'île de Gorée (Sénégal), l'une des anciennes grandes plaques tournantes de la traite transatlantique des esclaves.

Débats entre Africains

Dès le début, les demandes de réparation ont suscité de nombreuses controverses. Certains estimaient que la traite des esclaves était trop ancienne pour pouvoir faire l'objet d'un recours juridique et que l'idée était irréalisable, étant donné qu'il était difficile de déterminer d'un commun accord qui paierait les réparations, à qui, où et sous quelle forme. D'autres ont fait remarquer que les Africains eux-mêmes s'étaient faits les complices des trafiquants d'esclaves étrangers en enlevant, en vendant et en réduisant à l'esclavage leur peuple. D'ailleurs, l'esclavage a également été pratiqué par des Africains, et continue de l'être dans certains pays d'Afrique.

Dans les mois qui ont précédé la conférence de Durban, des divergences sont apparues quant à la stratégie à suivre. Si tout le monde s'accordait à reconnaître qu'il fallait que la traite des esclaves soit qualifiée de crime contre l'humanité, certains estimaient qu'il n'était pas nécessaire de demander des excuses officielles ou des réparations financières.

Le Président du Sénégal, Abdoulaye Wade, a lancé un débat national en déclarant que les demandes de réparations minimisaient la portée de l'esclavage en laissant penser que l'argent pourrait remédier au problème. Il a fait remarquer que certains Africains, y compris ses propres ancêtres, avaient été propriétaires d'esclaves. A la conférence de Durban, il a maintenu que "les conséquences de l'esclavage varient selon les régions. Le problème des réparations a été évoqué en termes généraux et nous ne pouvons obtenir un consensus mondial sur la question". Il a proposé d'adopter une approche au cas par cas tout en tenant compte de la position de la diaspora africaine.

Au cours des réunions préparatoires de la conférence, l'Afrique du Sud, essayant d'atténuer la controverse suscitée par les demandes d'excuses des pays africains, a suggéré d'accepter l'expression plus modérée de "regrets", formulation que les délégations européennes étaient disposées à accepter. Elle espérait que ce compromis persuaderait les pays européens d'être plus conciliants sur d'autres questions concernant l'Afrique. Mais pendant la conférence, l'Afrique du Sud s'est associée aux autres pays africains pour demander des réparations et des excuses.

Le Président du Nigéria, Olusegun Obasanjo, a clairement indiqué que son pays approuvait fortement la demande d'excuses officielles. "La communauté internationale n'a jamais véritablement appréhendé la réalité qui nous est particulièrement douloureuse, à nous, Africains ... Il faut que des excuses soient présentées par les Etats qui ont pratiqué l'esclavage, la traite des esclaves ou le colonialisme et en ont bénéficié ... Pour nous, en Afrique, une excuse est un profond sentiment de remords, assorti de la promesse que jamais plus de tels actes n'auront lieu."

Mais le Président Obasanjo a mis en question le bien fondé des réparations. Une fois que des excuses auront été obtenues, estime-t-il, il n'y a plus lieu de chercher à obtenir des réparations. "Toutes les excuses n'ont pas à être suivies d'indemnités financières ... Nous ne devons pas oublier que les indemnités monétaires qui sont envisagées risquent de porter davantage atteinte à la dignité de l'Afrique."

De même, le Président Pedro Pires de Cap-Vert se demande comment on pourrait raisonnablement évaluer le montant des réparations à verser, tandis que, selon le Président Denis Sassou-Nguesso de la République du Congo, reconnaître que l'esclavage est un crime contre l'humanité constituerait une réparation adéquate.

D'autres persistent néanmoins à demander à la fois des excuses et des réparations. Le Vice-Président de la Zambie, Enoch Kavindele, préconise la création d'un "mécanisme international d'indemnisation" des victimes de la traite des esclaves, ainsi que d'un "fonds de restitution du développement" destiné aux pays ayant pâti du colonialisme. M. Martin Belinga-Eboutou, Ambassadeur du Cameroun auprès de l'Organisation des Nations Unies (et actuellement Président du Conseil économique et social de l'ONU) a quant à lui déclaré que les réparations "ne devraient pas être considérées comme [un acte de] compassion ou de charité", mais comme "l'affirmation de droits fondamentaux de l'homme".

Certaines délégations ont fait part de préoccupations qui leur sont propres. Le Ministre adjoint des relations étrangères de l'Angola, Georges Chikoti, a fait remarquer que son pays avait non seulement souffert de la traite des esclaves et du colonialisme européen, mais avait également été "envahi par les troupes du régime de l'apartheid", après avoir obtenu l'indépendance en 1975. Malgré une résolution du Conseil de sécurité imposant à l'Afrique du Sud d'accorder des réparations, "à ce jour, aucun centime n'a été versé, et aucune excuse présentée". Le Ministre rwandais de la justice et des relations institutionnelles, Jean de Dieu Mucyo, a rappelé le génocide qui a eu lieu en 1994 dans son pays, constatant qu'il "est nécessaire de rendre justice aux victimes. Ce qui veut dire non seulement traduire en justice les auteurs des crimes mais également aider les victimes à retrouver leur place dans la société".

Réticences de l'Europe

Les efforts des pays africains ont été compliqués par le fait que l'Union européenne (UE) n'est pas disposée à reconnaître ouvertement que la traite des esclaves était un crime contre l'humanité. Certains des 15 membres de l'UE ont autrefois participé à la traite des esclaves et craignent qu'une telle déclaration les conduise à s'exposer à des poursuites judiciaires.


La cour du château d'Elmina, au large du Ghana, qui était un grand centre d'acheminement des esclaves africains envoyés aux Amériques.

Photo: © Ernest Harsch


Dès la publication de la déclaration et du Programme d'action de la conférence, le Ministre belge des affaires étrangères, Louis Michel, s'exprimant au nom de la délégation européenne, a cherché à minimiser la portée potentielle de ces documents. Il s'agit de "documents politiques, et non juridiques, a-t-il dit. Ces documents n'entraînent ni obligation ni responsabilité ni droit à des indemnités". Ces craintes d'être à l'avenir tenus redevables expliqueraient en partie pourquoi les Etats-Unis et l'UE ont cherché dès le début à empêcher la question de l'esclavage et des réparations de figurer à l'ordre du jour de la conférence.

Plusieurs pays européens ayant été mêlés de près à la traite des esclaves se sont également opposés aux excuses officielles demandées par l'Afrique. Par conséquent, les participants à la conférence ont seulement reconnu qu'ils "regrettaient profondément les souffrances humaines considérables et le sort tragique de millions d'individus". Il a été noté dans la déclaration que certains pays ont déjà "pris l'initiative de s'excuser et ont versé des indemnités s'il y avait lieu".

M. Roger van Boxtel, Ministre néerlandais de l'urbanisme et de l'intégration des minorités ethniques, était l'un des rares délégués européens apparemment favorables aux revendications africaines. Tout en exprimant "de profonds remords" pour la participation de son pays à la traite des esclaves, il a ajouté que "exprimer ses remords ne suffit pas et ne peut servir de prétexte à l'inaction actuelle. Il est important de mettre en oeuvre des mesures structurelles qui bénéficient aux descendants des anciens esclaves et aux générations à venir".

En fin de compte, la conférence a éludé les demandes de réparations. Il est reconnu dans la déclaration que les injustices historiques liées à la traite des esclaves "ont indéniablement contribué à la pauvreté, au sous-développement, à la marginalisation, à l'exclusion sociale, aux inégalités économiques, à l'instabilité et à l'insécurité dans différentes régions du monde". Il est également indiqué, en des termes vagues, qu'il est nécessaire d'adopter des mesures correctives, "des programmes favorisant le développement social et économique" des sociétés concernées et des Africains de la diaspora. Il s'agirait notamment "d'alléger la dette, d'éliminer la pauvreté, d'instaurer ou de renforcer des institutions démocratiques, de promouvoir les investissements étrangers directs et l'accès aux marchés". L'ONU et les pays industrialisés sont également instamment priés d'apporter leur soutien à la Nouvelle initiative africaine (voir "La nouvelle Initiative africaine, source d'espoir").

Le maintien des pressions

N'étant pas complètement satisfaits du compromis obtenu à Durban, un certain nombre de pays africains se sont engagés à continuer à demander des excuses officielles et des réparations. Le processus n'a fait que commencer à Durban, a déclaré Mme Mohamed (Kenya) et "il doit se poursuivre".

D'après Mme Dlamini Zuma, la Ministre sud-africaine des affaires étrangères, "des excuses s'imposent, non pas à des fins financières, mais pour rétablir la dignité et l'humanité de ceux qui ont souffert". L'archevêque sud-africain Desmond Tutu, qui préconise également l'octroi de réparations, a déclaré que le paiement d'indemnités était une façon pour les anciens trafiquants d'esclaves de dire : "Nous sommes désolés de ce qui s'est passé".

Ali Mazrui, universitaire kényen de réputation internationale, a averti que l'Afrique aurait du mal à obtenir gain de cause. "A ce stade, il n'est pas réaliste, sur le plan politique, de s'attendre à ce que les pays occidentaux concernés s'engagent à verser des dommages-intérêts et à présenter leurs excuses, étant donné le caractère hautement politique de la question", a-t-il déclaré à Afrique Relance. M. Mazrui, qui fait partie du groupe d'experts établi par l'OUA en 1992 pour étudier la question des réparations, est néanmoins optimiste quant au long terme. "Des excuses seront présentées, estime-t-il. La campagne mettra du temps à atteindre ses objectifs." A court terme, M. Mazrui estime que la déclaration de la conférence de Durban est "un grand pas en avant". La question "suscite maintenant de plus en plus d'attention à l'échelle mondiale, même si elle est loin d'être réglée".



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